LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

«Londres, le 5 janvier 1832.

»J'envoie aujourd'hui une énorme liasse de papiers qui probablement

ennuieront encore plus à lire qu'ils ne m'ont ennuyé à écrire. J'ai

trouvé un biais pour cette question des forteresses qui occupe

beaucoup trop le roi[330]. J'ai obtenu là tout ce qu'il était possible

d'obtenir dans des circonstances que, par les arrangements faits à

Bruxelles, on avait rendues très difficiles. On doit être maintenant

sans crainte du fantôme qu'on appelle Sainte-Alliance et qui jamais

n'existera tant que nous serons bien avec l'Angleterre. C'est là le

véritable appui de notre nouvelle dynastie. Tout ira sans guerre en

Europe tant que nous serons unis à l'Angleterre. La France n'avait

jamais eu ce système politique, il était réservé au roi de montrer sa

valeur. Je finirai brillamment ma carrière en attachant mon nom à ce

grand rapprochement....»

[330] M. de Talleyrand, voyant l'hostilité que rencontrait à

Paris la convention du 14 décembre, et devant le refus des

puissances de substituer Tournai et Charleroi à Philippeville et

Marienbourg avait proposé la rédaction suivante: «Les

plénipotentiaires des quatre cours ont commencé par arrêter la

démolition de Mons, Ath et Menin, se réservant de déterminer plus

tard le sort des autres places.» Le cabinet français n'admit pas

cette solution, car elle laissait toujours supposer que la France

reconnaissait aux puissances le droit ultérieur de disposer

souverainement des forteresses belges.

NOTE REMISE PAR M. LE BARON PASQUIER, PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES

PAIRS, A MADAME LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

[_Pour être communiquée par elle à M. le prince de Talleyrand_]

«Paris, mercredi 4 janvier 1832.

»Il est important que M. de Talleyrand sache ceci:

»J'arrive de chez le président du conseil, et j'ai eu avec lui une

longue conversation sur les affaires extérieures du moment. Sa

position, relativement à ces affaires, est réellement fort difficile,

et comme tout le monde, au dedans comme au dehors, a intérêt à le

conserver, il est bon qu'on le sache pour agir en conséquence. Je l'ai

trouvé plein de confiance en M. de Talleyrand et sentant bien que lui

seul peut conduire jusqu'au port la barque de ces négociations dans

lesquelles il a montré tant d'habileté. Cette habileté n'a jamais été

plus nécessaire qu'en ce moment. Il y a deux points en litige: les

ratifications et le traité signé entre les quatre puissances sur les

places fortes de Belgique. En eux-mêmes, ces points ne sont peut-être

pas aussi graves qu'on le suppose, mais qu'importe, si l'effet est le

même? Ainsi, les ratifications arriveront un peu plus tôt, un peu plus

tard, je n'en doute pas. L'affaire des places fortes touche plus aux

amours-propres qu'aux intérêts réels, mais c'est à cause de cela

précisément, qu'elle acquiert une véritable importance. S'il fallait

avouer le traité tel qu'il est, je ne crois pas que le ministère

actuel ni aucun ministère pût tenir a cet aveu. On y verrait trop

clairement une humiliation, et il n'y aurait pas de bonne explication

qui pût effacer ou seulement couvrir cet aperçu. Si donc l'Angleterre

veut que l'ordre actuel se consolide en France, et il me semble

qu'elle y a un véritable intérêt, il faut que son cabinet se prête à

quelque arrangement sur ce point. Je ne doute pas que l'affaire dans

l'un et l'autre pays, n'ait à lutter contre la même nature de

difficultés; ainsi le ministère anglais veut ménager son opposition

tory, comme celui de France veut ménager son opposition libérale et

républicaine, mais la partie n'est pas égale et la position ici est

bien autrement menaçante.

»M. de Talleyrand a déjà rendu d'immenses services, mais, suivant moi,

il n'en peut pas rendre à l'avenir un plus grand que celui qui en

est attendu aujourd'hui, car celui-là consolidera tous les autres. Il

consisterait à amener un nouvel arrangement et surtout une nouvelle

forme d'arrangement sur les places fortes. A mon sens, quel que soit

cet arrangement, il est indispensable qu'il soit consenti et _signé_

par les cinq puissances; autrement on le tiendra toujours ici pour un

affront et il y aura explosion. Dans la réalité, quand la France

demande la démolition de quelques places fortes, on pourrait très

bien, si on le voulait, voir dans cette demande une preuve de sa bonne

foi, car il est évident qu'à une première rupture, ces places

tomberont entre ses mains, et il vaudrait mieux, pour elle, les avoir

fortifiées que rasées.

»Qu'on y pense donc à deux fois, avant de faire d'une question si

oiseuse en elle-même une cause de rupture. Que cette question

s'arrange au contraire; et on ne voit pas ce qui pourrait ensuite

s'opposer à une union fort intime entre la France et l'Angleterre,

union dont les deux États ne tarderont pas à sentir les avantages.

»M. de Talleyrand a déjà tant fait pour avancer cette oeuvre! il faut

espérer qu'il l'accomplira. Autrement on ne peut s'empêcher

d'entrevoir de grands embarras, pour ne pas dire plus.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 132 / 211 题