«Paris, ce 26 décembre 1831.
»Mon cher prince,
»Votre lettre du 22 me paraît exiger quelques explications de ma part,
et je suis d'autant plus empressé de vous les donner, moi-même, que le
général Sébastiani est bien malade[326], ce qui m'afflige
profondément, qu'il est tout à fait hors d'état de vous écrire et de
s'occuper d'aucune affaire, et que je tiens infiniment à vous
développer ma manière de voir sur cette grande et importante affaire
de la Belgique.
[326] Le général Sébastiani venait d'avoir une attaque
d'apoplexie. Voir à ce sujet une lettre de l'amiral de Rigny à M.
de Talleyrand (Appendice p. 494).
»On nous fait quelques reproches, parmi lesquels un surtout vous
paraît fondé; car, quoique vous m'ayez ménagé avec votre obligeance
ordinaire pour moi, en ne m'en parlant pas dans votre lettre, vous en
avez souvent parlé dans vos dépêches: c'est celui de la mission à
Bruxelles de M. de Latour-Maubourg. Si cette mission avait un
caractère de méfiance, ce ne pouvait être, dans ma manière de voir,
qu'envers le roi Léopold ou le gouvernement belge, mais nullement
envers vous, mon cher prince, ni même envers les quatre puissances.
Relativement à vous, ni moi ni mes ministres, nous n'avions ni ne
pouvions avoir ni soupçons, ni méfiance d'aucun genre. Le protocole du
17 avril était en quelque sorte votre ouvrage, et c'était évidemment à
vous que la France devait de l'avoir obtenu. Il y a plus: vous aviez
eu l'heureuse idée de demander au roi Léopold une lettre qui
contînt un engagement sur la démolition des forteresses, c'est-à-dire
à peu près la même chose que ce qui était l'objet de la mission de M.
de Latour-Maubourg; et la lettre qu'il vous a adressée était moins un
engagement qu'un avertissement qu'il ne s'engageait à rien. Il était
donc assez naturel, surtout après le petit service que nous lui avions
rendu dans l'intervalle, que nous cherchassions à obtenir de lui à
Bruxelles l'engagement qu'il ne vous avait pas donné à Londres.
»Ce n'était pas plus un acte de méfiance envers les puissances que ne
l'avait été votre demande au roi Léopold. C'était uniquement le désir
d'obtenir de lui un engagement semblable à celui que les puissances
nous avaient donné par le protocole du 17 avril, afin que les deux
parties, qui devaient faire entre elles et sans nous un traité sur des
objets qui ne nous étaient étrangers que sous le point de vue
pécuniaire, fussent liées à nous par un engagement semblable. Certes,
mon cher prince, nous avons quelque droit d'exiger des puissances de
ne pas être accusés de méfiance envers elles, quand on considère en
outre ce qu'a été la conduite de la France, dans tout le cours de
l'affaire de la Belgique et surtout la manière dont les places belges
ont été évacuées, après qu'il n'avait tenu qu'à nous de les faire
sauter en l'air dix fois pour une. Si mes contemporains ne me rendent
pas toute la justice que je crois mériter à cet égard, au moins, j'ai
la confiance que je l'obtiendrai de la postérité.
»Je vois aussi par une de vos dépêches, qu'on nous reproche d'avoir
gâté l'affaire en ayant donné trop de publicité au protocole du 17
avril.
»Ici, mon cher prince, je vous rappelerai qu'avant que mon conseil eût
décidé qu'il en serait parlé dans le discours du trône, le général
Sébastiani vous a consulté, et que vous avez cru, comme nous, que cela
pouvait se faire, et je puis vous assurer que si nous avons cru que
cette communication serait utile pour satisfaire notre orgueil
national, nous avons cru aussi qu'il était bon de montrer que les
puissances ne cherchaient pas à le blesser, ni à léser en rien les
intérêts de la France, mais nous avons cru surtout que rien n'était
plus propre que cette communication pour réconcilier l'opinion
publique au choix du prince Léopold, qui, comme vous savez, avait eu
peu de succès en France, où, en général, on ne voyait en lui, qu'un
lieutenant de l'Angleterre ou de la Sainte-Alliance. Nous avons voulu
montrer à la France et à la Belgique où cela n'aurait pas mieux
réussi, que le système de 1815 était abandonné par les puissances, que
la dissolution du royaume des Pays-Bas qui suffisait pour le rendre
impossible, en était un gage, aussi bien que la démolition des
forteresses de 1815 et l'exclusion du roi des Belges de la
Confédération germanique; et je n'ai aucun doute, mon cher prince, que
tout cela n'ait été éminemment utile, tant pour maintenir la paix, que
pour soutenir mon gouvernement dans l'intérieur et raffermir celui du
roi Léopold en Belgique.
»Ce n'est donc pas la valeur intrinsèque de ces actes qui a fait
prendre à la négociation sur les forteresses, la tournure que nous
déplorons à présent; mais c'est l'action simultanée et peut-être
réunie de l'opposition des tories et des intrigues belges. Vous avez
très bien fait de le faire sentir aux ministres anglais; car, c'est ce
qui doit leur démontrer qu'il n'est pas plus conforme à leurs
intérêts qu'aux nôtres, que le traité de M. Van de Weyer ou de M.
Goblet, soit maintenu dans les termes où il a été signé. Le roi
Léopold et son gouvernement devraient le sentir bien mieux encore;
car, que deviendront-ils, si, par suite de cette malheureuse
anicroche, ils amènent l'annulation du traité que la conférence des
cinq puissances a signé le 15 novembre? Vous le dites avec raison, mon
cher prince, et c'est d'autant plus à craindre, que c'est certainement
ce que veut le roi de Hollande et peut-être ce que l'empereur de
Russie veut aussi. C'est là ce que je crois que vous pouvez faire
valoir avec beaucoup d'effet auprès du gouvernement anglais; et nul
n'est plus capable que vous, de donner à ces craintes, qui ne sont que
trop fondées, tout le développement dont elles sont susceptibles.
»Je ne crains pas d'avancer, mon cher prince, qu'il n'est pas plus
dans la pensée du gouvernement anglais que dans celle du gouvernement
français de vouloir allumer la guerre, et qu'au contraire l'un et
l'autre éprouvent également le besoin de la paix et le désir de la
conserver; mais la paix est dans la solution à l'amiable de la
question belge, et cette solution ne peut s'opérer que par l'union
intime de la France et de l'Angleterre; mais pour que cette réunion se
maintienne, il faut s'entendre à l'avance, avant de conclure avec
d'autres des arrangements qui pourraient la troubler. Or, c'est là ce
qui résulte de la cachotterie qu'on nous a faite à Londres et à
Bruxelles, des arrangements qu'on faisait sur les places. On ne
voulait pas que nous intervinssions dans cette négociation, parce que
nous n'avions pas concouru à celle qui avait précédé; et c'était
simple, mais, si on nous avait communiqué ce qu'on voulait conclure,
on ne se serait pas mis, et on ne nous aurait pas mis dans la
position embarrassante dont il faut tous vos efforts et tous vos
moyens pour nous tirer aujourd'hui. Mais, si le gouvernement anglais
se pénètre bien, d'une part, que nous n'avons _aucune arrière-pensée_
dans ce que nous lui demandons, et que, de l'autre, nous ne lui
demandons que de ne pas perpétuer ou renouveler un système impossible,
qui est celui d'après lequel on avait constitué le royaume des
Pays-Bas, il ne verra plus que le danger qui nous menace du côté de la
Hollande et de la Russie, il fera modifier le traité des places de
manière que le roi Léopold ne soit pas placé à l'avenir dans des
rapports différents avec quatre des cinq puissances, de ceux qui sont
établis avec toutes les cinq. Ceci doit être pour la France, un _sine
qua non_, et le reste est secondaire.
»Quoique cette lettre soit déjà beaucoup trop longue, je veux encore
vous faire observer quelle serait la position du roi Léopold, s'il
ratifiait un traité avec quatre puissances collectives, avant que la
quatrième eût, non seulement ratifié ce traité particulier, mais, même
le traité général des cinq puissances, qui établit l'indépendance de
son État, et l'en reconnaît roi? Je crois donc que, par la force des
choses, la ratification du traité avec les quatre puissances ne
saurait avoir lieu tant que la Russie n'a pas adhéré à celui du 15
novembre, d'autant plus que tant que la Russie n'y a pas adhéré,
aucune des cinq puissances ne peut plus être appelée à le ratifier, et
la France, moins qu'aucune, tant que le traité des places n'aura pas
été modifié. Mais s'il l'était, ce qui me paraît devoir être possible,
puisqu'en fait il n'y a aucune divergence réelle d'intérêts entre les
cinq puissances sur les forteresses, alors, l'action réunie de la
France et de l'Angleterre forcerait le roi de Hollande à ratifier
et la Russie ne s'y refuserait plus. Sans cet accord croyez-le, mon
cher prince, non seulement le roi de Hollande ne ratifiera pas, mais
le roi Léopold aura peut-être beaucoup de peine à se maintenir en
Belgique où, selon moi, il ne peut se soutenir que par l'appui et
l'accord sincère de la France et de l'Angleterre. Cet appui et cet
accord, mon gouvernement n'a cessé de le donner et désire vivement le
continuer; mais il faut qu'on nous le rende possible et qu'on n'exige
pas de nous ce qu'on n'accepterait pas soi-même.
»Ceci est mille fois trop long, mais puisqu'il est écrit, qu'il parte.
Je l'envoie tout ouvert à M. Périer, pour qu'il le lise avant de vous
l'adresser, et je vous renouvelle, de tout mon coeur, l'assurance de
tous les sentiments que vous me connaissez pour vous.
»LOUIS-PHILIPPE.
»_P.-S._--Savez-vous bien que ce Marienbourg qu'on classe dans les
forteresses est une malheureuse bicoque qui a cinq bastions en
_terre_, et dont la superficie est la même que celle du _parterre_ des
Tuileries?»