«Londres, le 22 octobre 1831.
»J'espère qu'enfin nous touchons au terme et que l'affaire si
difficile de la Belgique va être terminée. Le jour où j'en aurai la
certitude sera le plus beau jour de ma vie, car j'aurai servi à faire
quelque chose qui, sous tous les rapports, doit convenir au roi et à
Mademoiselle. Il me semble que tout va devenir plus facile en France;
on ôte aux malveillants un grand moyen d'attaque, et le bienfait de la
paix doit réunir tous les intérêts autour du trône. Je suis bien
heureux, je vous vois grande et tranquille.
»Il faut à présent jeter les esprits actifs vers les améliorations
intérieures dont, par la paix, ils peuvent s'occuper sans crainte. La
décentralisation de l'administration doit, à ce qu'il me semble, être
la première occupation du roi. Il faut donner à tout le monde quelque
chose à faire.
»On est bien fort pour montrer, comme le roi d'Angleterre l'a fait
dans son discours[308], à quel point la conférence a été utile et à
quel point le travail de cette conférence est loin de tout ce qui est
sorti de la Sainte-Alliance. J'écrirais des volumes sur tout cela et
Mademoiselle le sait bien mieux que moi.
[308] Discours prononcé le 20 octobre pour proroger le parlement.
»Je la prie....»
Ainsi que cette lettre le dit, la conférence avait avancé dans l'oeuvre
de médiation qu'elle poursuivait si péniblement depuis près d'un an,
entre la Hollande et la Belgique. Elle avait dû nécessairement revenir
sur quelques-unes de ses résolutions précédentes, dont les événements
avaient modifié les bases. Elle en expliqua ses motifs dans ses
protocoles du 15 octobre; je me bornerai à en citer ici quelques
extraits:
«Ne pouvant abandonner à de plus longues incertitudes des questions
dont la solution immédiate est devenue un besoin pour l'Europe;
forcés de les résoudre, sous peine d'en voir sortir l'incalculable
malheur d'une guerre générale; éclairés, du reste, sur tous les points
en discussion, par les informations que M. le plénipotentiaire belge,
et MM. les plénipotentiaires des Pays-Bas leur ont données, les
soussignés n'ont fait qu'obéir à un devoir dont leurs cours ont à
s'acquitter envers elles-mêmes, comme envers les autres États, et que
tous les essais de conciliation directe envers la Hollande et la
Belgique ont encore laissé inaccompli; ils n'ont fait que respecter la
loi suprême d'un intérêt européen du premier ordre; ils n'ont fait que
céder à une nécessité de plus en plus impérieuse, en arrêtant les
conditions d'un arrangement définitif que l'Europe, amie de la paix et
en droit d'en exiger la prolongation, a cherché en vain, depuis un an,
dans les propositions faites par les parties, ou agréées tour à tour
par l'une d'elles et rejetées par l'autre....
»... Les cinq cours se réservant la tâche et prenant l'engagement
d'obtenir l'adhésion de la Hollande (et de la Belgique) aux articles
dont il s'agit, quand même elle commencerait par les rejeter;
garantissant de plus leur exécution et convaincues que ces articles
fondés sur des principes d'équité incontestables offrent à la Belgique
(et à la Hollande) tous les avantages qu'elle est en droit de
réclamer, ne peuvent que déclarer ici leur ferme détermination de
s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, au renouvellement
d'une lutte qui, devenue aujourd'hui sans objet, serait pour les deux
pays la source de grands malheurs, et menacerait l'Europe d'une guerre
générale que le premier devoir des cinq puissances est de prévenir.
Mais, plus cette détermination est propre à rassurer la Belgique (et
la Hollande) sur son avenir et sur les circonstances qui y causent
maintenant de vives alarmes, plus elle autorisera les cinq cours à
user également de tous les moyens en leur pouvoir, pour amener
l'assentiment de la Belgique (de la Hollande) aux articles ci-dessus
mentionnés, dans le cas où, contre toute attente, elle se
refuserait....»
A la suite des protocoles du 15 octobre, la conférence avait rédigé
les bases de la séparation, entre la Hollande et la Belgique, en
vingt-quatre articles qu'elle avait adressés à La Haye et à Bruxelles
en réclamant l'adhésion des deux gouvernements à ces articles. Cette
mesure de la conférence était irrévocable et mettait ainsi à l'abri
d'un renouvellement des hostilités entre les deux parties, puisque
c'était désormais l'Europe qui avait tranché leur différend. La
correspondance qui suit fera voir que la question était jugée dans ce
sens à Paris, ainsi qu'elle le fut partout.