Costume de guêpe, mi-partie noir et jaune, taille élancée, allure
svelte, ailes non étalées à plat pendant le repos, mais pliées en deux
suivant la longueur; pour abdomen, une sorte de cornue de chimiste, qui
se ballonne en cucurbite et se rattache au thorax par un long col,
d'abord renflé en poire, puis rétréci en fil; essor peu fougueux, vol
silencieux, habitudes solitaires; tel est le sommaire croquis des
Eumènes. Ma région en possède deux espèces: la plus grande, _Eumenes
Amedei_ Lep., mesure près d'un pouce de longueur; l'autre, _Eumenes
pomiformis_ Fabr., est une réduction de la première à l'échelle d'un
demi.[2]
[Note 2: Je confonds sous ce nom trois espèces, savoir: _Eumenes pomiformis_
Fabr._, E. bipunctis_ Sauss._, E. dubius_ Sauss. Ne les ayant pas
distinguées dans mes premières recherches, qui datent déjà de bien loin,
il m'est impossible aujourd'hui de rapporter à chacune d'elles le nid
correspondant. Les moeurs étant les mêmes, cette confusion est sans
inconvénient dans l'ordre d'idées de ce chapitre.]
Semblables de forme et de coloration, toutes les deux possèdent pareil
talent d'architecte; et ce talent se traduit par un ouvrage de haute
perfection qui charme le regard le plus novice. Leur domicile est un
chef-d'oeuvre. Cependant les Eumènes pratiquent le métier des armes, peu
favorable aux arts; de l'aiguillon, ils piquent une proie; ils font
butin, ils rapinent. Ce sont des hyménoptères ravisseurs,
approvisionnant leurs larves de chenilles. L'intérêt doit être vif de
comparer leurs moeurs avec celles de l'opérateur du ver gris. Si le
gibier reste le même, des chenilles de part et d'autre, peut-être
l'instinct, variable avec l'espèce, nous réserve-t-il de nouveaux
aperçus. D'ailleurs l'édifice bâti par les Eumènes mérite à lui seul
examen.
Les hyménoptères déprédateurs dont nous avons jusqu'ici tracé l'histoire
sont merveilleusement versés dans l'art du stylet; ils nous étonnent par
leur méthode chirurgicale, qui semble avoir été enseignée par quelque
physiologiste à qui rien n'échappe; mais ces savants tueurs sont des
ouvriers de peu de mérite dans le travail du domicile. Qu'est la
demeure, en effet? Un couloir sous terre, avec une cellule au bout; une
galerie, une excavation, un antre informe. C'est oeuvre de mineur, de
terrassier, parfois vigoureux, jamais artiste. Avec eux, le pic ébranle,
la pince détache, le râteau extrait et jamais la truelle ne bâtit. Avec
les Eumènes, voici venir de vrais maçons, qui édifient de toutes pièces
en mortier et pierres de taille, qui construisent en plein air, tantôt
sur le roc, tantôt sur le branlant appui d'un rameau. La chasse alterne
avec l'architecture; l'insecte est tour à tour Vitruve ou Nemrod.
Et d'abord, en quels lieux ces bâtisseurs font-ils élection de domicile?
Si vous passez devant quelque petit mur de clôture, exposé au midi, dans
un abri sénégalien, regardez une à une les pierres non enduites de
crépi, les plus volumineuses surtout; examinez les blocs de rochers peu
élevés au-dessus du sol et chauffés par les ardeurs du soleil jusqu'à la
température d'une salle d'étuve, et peut-être, les recherches ne se
lassant pas, arriverez-vous à trouver l'édifice de l'Eumène d'Amédée.
L'insecte est rare, il vit isolé; sa rencontre est un événement sur
lequel il ne faut pas trop compter. C'est une espèce africaine, amie de
la chaleur qui mûrit le caroube et la datte. Ses lieux de prédilection
sont les endroits le mieux ensoleillés; ses emplacements pour le nid
sont les rochers et la pierre inébranlables. Il lui arrive aussi, mais
rarement, d'imiter le Chalicodome des murailles et de bâtir sur un
simple galet.
Beaucoup plus répandu, l'Eumène pomiforme est assez indifférent sur la
nature du support où doit s'édifier la cellule. Il bâtit sur les murs,
sur la pierre isolée, sur le bois à la face intérieure des contrevents à
demi fermés; ou bien il adopte une base aérienne, menu rameau d'arbuste,
brin desséché d'une plante quelconque. Tout appui lui est bon. L'abri
non plus ne le préoccupe. Moins frileux que son congénère, il ne fuit
pas les lieux non protégés, en plein vent.
S'il est établi sur une surface horizontale, où rien ne le gêne,
l'édifice de l'Eumène d'Amédée est une coupole régulière, une calotte
sphérique, au sommet de laquelle s'ouvre un passage étroit, tout juste
suffisant pour l'insecte et surmonté d'un goulot fort gracieusement
évasé. Cela rappelle la hutte ronde de l'Esquimau ou bien de l'antique
Gaël, avec sa cheminée centrale. Deux centimètres et demi plus ou moins
en mesurent le diamètre; et deux centimètres, la hauteur. Si l'appui est
une surface verticale, la construction garde toujours la forme de voûte,
mais l'entonnoir d'entrée et de sortie s'ouvre latéralement, vers le
haut. Le parquet de cet appartement n'exige aucun travail; il est
directement fourni par la pierre nue.
Sur l'emplacement choisi, le constructeur élève d'abord une enceinte
circulaire de trois millimètres d'épaisseur environ. Les matériaux
consistent en mortier et petites pierres. Sur quelque sentier bien
battu, sur quelque route voisine, aux points les plus secs, les plus
durs, l'insecte fait choix de son chantier d'extraction. Du bout des
mandibules, il ratisse; le peu de poudre recueillie est imbibé de
salive, et le tout devient un vrai mortier hydraulique, qui rapidement
fait prise et n'est plus attaquable par l'eau. Les Chalicodomes nous ont
montré pareille exploitation des chemins battus et du macadam tassé par
le rouleau du cantonnier. À tous ces bâtisseurs en plein air, à ces
constructeurs de monuments exposés aux intempéries, il faut une poudre
des plus arides, sinon la matière, déjà humectée d'eau, ne s'imbiberait
pas convenablement du liquide qui doit lui donner cohésion, et l'édifice
serait à bref délai ruiné par les pluies. Ils ont le discernement du
plâtrier, qui refuse le plâtre éventé par l'humidité. Nous verrons plus
tard les constructeurs sous abri éviter ce travail pénible de ratisseurs
de macadam et préférer la terre fraîche, déjà réduite en pâte par son
humidité seule. Quand la chaux vulgaire suffit, on ne se met pas en
frais pour du ciment romain. Or à l'Eumène d'Amédée, il faut un ciment
de premier choix, meilleur encore que celui du Chalicodome des
murailles, car l'oeuvre, une fois terminée, ne reçoit pas l'épaisse
enveloppe donc ce dernier protège son groupe de cellules. Aussi
l'édificateur de coupoles prend-il, autant qu'il le peut, la grande
route pour carrière.
Avec le mortier, il lui faut des moellons. Ce sont des graviers de
volume à peu près constant, celui d'un grain de poivre, mais de forme et
de nature fort différentes suivant les lieux exploités. Il y en a
d'anguleux, à facettes déterminées par des cassures au hasard; il y en a
d'arrondis, de polis par le frottement sous les eaux. Les graviers
préférés, lorsque le voisinage du nid le permet, sont de petits noyaux
de quartz, lisses et translucides. Ces moellons sont choisis avec un
soin minutieux. L'insecte les soupèse pour ainsi dire, il les mesure
avec le compas des mandibules, et ne les adopte qu'après leur avoir
reconnu les qualités requises de volume et de dureté.
Une enceinte circulaire est, disons-nous, ébauchée sur la roche nue.
Avant que le mortier fasse prise, ce qui ne tarde pas beaucoup, le maçon
empâte quelques moellons dans la masse molle, à mesure que le travail
avance. Il les noie à demi dans le ciment, de manière que les graviers
fassent largement saillie au dehors sans pénétrer jusqu'à l'intérieur,
où la paroi doit rester unie pour la commode installation de la larve.
Un peu de crépi adoucit au besoin les gibbosités intérieures. Avec le
travail des moellons, solidement scellés, alterne le travail au mortier
pur, dont chaque assise nouvelle reçoit son revêtement de petits
cailloux incrustés. À mesure que l'édifice s'élève, le constructeur
incline un peu l'ouvrage vers le centre et ménage la courbure d'où
résultera la forme sphérique. Nous employons des échafaudages cintrés où
repose, pendant la construction, la maçonnerie d'une voûte; plus hardi
que nous, l'Eumène bâtit sa coupole sur le vide.
Au sommet, un orifice rond est ménagé; et sur cet orifice s'élève,
construite en pur ciment, une embouchure évasée. On dirait le gracieux
goulot de quelque vase étrusque. Quand la cellule est approvisionnée et
l'oeuf pondu, cette embouchure se ferme avec un tampon de ciment; et
dans ce tampon est enchâssé un petit caillou, un seul, pas plus: le rite
est sacramentel. Cet ouvrage d'architecture rustique n'a rien à craindre
des intempéries; il ne cède pas à la pression des doigts, il résiste au
couteau qui tenterait de l'enlever sans le mettre en pièces. Sa forme
mamelonnée, les graviers dont son extérieur est tout hérissé, rappellent
à l'esprit certains cromlechs des temps antiques, certains tumulus dont
le dôme est parsemé de blocs cyclopéens.
Tel est l'aspect de l'édifice quand la cellule est isolée; mais presque
toujours, à son premier dôme, l'hyménoptère en adosse d'autres, cinq,
six et davantage; ce qui abrège le travail en permettant d'utiliser la
même cloison pour deux chambres contiguës. L'élégante régularité du
début disparaît, et le tout forme un groupe où le premier regard ne voit
qu'une motte de boue sèche, semée de petits cailloux. Examinons de près
l'amas informe. Nous reconnaîtrons, le nombre de pièces dont se compose
le logis aux embouchures évasées, nettement distinctes et munies,
chacune, de son gravier obturateur enchâssé dans le ciment.
Pour bâtir, le Chalicodome des murailles emploie la même méthode que
l'Eumène d'Amédée: dans les assises du ciment, il encastre, à
l'intérieur, de petites pierres, de volume moindre. Son ouvrage est
d'abord une tourelle d'art rustique, mais non sans grâce; puis, les
cellules se juxtaposant, la construction totale dégénère en un bloc où
semble n'avoir présidé aucune règle architecturale. De plus, l'Abeille
maçonne couvre l'amas de cellules d'une épaisse couche de ciment, sous
laquelle disparaît l'édifice en rocaille du début. L'Eumène n'a pas
recours à cet enduit général, tant sa bâtisse est solide; il laisse à
découvert le revêtement de cailloux ainsi que l'embouchure des chambres.
Les deux sortes de nids, quoique construits avec des matériaux pareils,
se distinguent donc facilement l'un de l'autre.
La coupole de l'Eumène est un travail d'artiste, et l'artiste aurait
regret de voiler son chef-d'oeuvre sous le badigeon. Qu'on me pardonne
un soupçon que j'émets avec toute la réserve imposée par un sujet aussi
délicat. Le constructeur de cromlechs ne pourrait-il se complaire dans
son oeuvre, la considérer avec quelque amour et ressentir satisfaction
de ce témoignage de son savoir-faire? N'y aurait-il pas une esthétique
pour l'insecte? Il me semble du moins entrevoir chez l'Eumène une
propension à l'embellissement de son ouvrage. Le nid doit être avant
tout un habitacle solide, un coffre-fort inviolable; mais si
l'ornementation intervient sans compromettre la résistance, l'ouvrier y
restera-t-il indifférent? Qui pourrait dire non?
Exposons les faits. L'orifice du sommet, s'il restait simple trou,
conviendrait tout autant qu'une porte ouvragée: l'insecte n'y perdrait
rien pour les facilités d'entrée et de sortie; il y gagnerait en
abrégeant le travail. C'est au contraire une embouchure d'amphore à
courbure élégante, digne du tour d'un potier. Un ciment de choix, un
travail soigné, sont nécessaires à la confection de sa mince âme évasée.
Pourquoi ces délicatesses si le constructeur n'est préoccupé que de la
solidité de son oeuvre?
Autre détail. Parmi les graviers employés au revêtement extérieur de la
coupole dominent les grains de quartz. C'est poli, translucide; cela
reluit un peu et flatte le regard. Pourquoi ces petits galets de
préférence aux éclats de calcaire lorsque les deux genres de matériaux
se trouvent en même abondance aux alentours du nid?
Trait plus remarquable encore: il est assez fréquent de trouver,
incrustées sur le dôme, quelques petites coquilles vides d'escargot,
blanchies au soleil. Une de nos hélices de moindre taille, l'Hélice
striée, fréquente sur les pentes arides, est l'espèce que choisit
habituellement l'Eumène. J'ai vu des nids où cette hélice remplaçait
presque en totalité les graviers. On eût dit des coffrets en
coquillages, oeuvre d'une main patiente.
Un rapprochement se présente ici. Certains oiseaux de l'Australie,
notamment les Chlamydères, se construisent des allées couvertes, des
chalets de plaisance, avec des branchages entrelacés. Pour décorer les
deux entrées du portique, l'oiseau dépose sur le seuil tout ce qu'il
peut trouver de luisant, de poli, de vivement coloré. Chaque devant de
porte est un cabinet de curiosités, où le collectionneur amasse de
petits cailloux lisses, coquilles variées, escargots vides, plumes de
perroquet, ossements devenus semblables à de bâtonnets d'ivoire. Le
bric-à-brac égaré par l'homme se retrouve dans le musée de l'oiseau. On
y voit des tuyaux de pipe, de boutons de métal, des lambeaux de
cotonnade, des haches en pierre pour tomahawk.
À chaque entrée du chalet, la collection est assez riche pour remplir un
demi-boisseau. Comme ces objets ne sont d'aucune utilité pour l'oiseau,
le mobile qui les fait amasser ne peut être qu'une satisfaction
d'amateur. Notre vulgaire Pie a des goûts analogues: tout ce qu'elle
rencontre de brillant, elle le recueille, elle va le cacher pour s'en
faire un trésor.
Eh bien! l'Eumène, passionné lui aussi pour le caillou luisant et
l'escargot vide, est le Chlamydère des insectes; mais collectionneur
mieux avisé, sachant marier l'utile à l'agréable, il fait servir ses
trouvailles à la construction de son nid, en même temps forteresse et
musée. S'il trouve des noyaux de quartz translucide, il dédaigne le
reste: l'édifice en sera plus beau. S'il rencontre une petite coquille
blanche, il se hâte d'en embellir son dôme; si la fortune lui sourit, si
l'hélice vide abonde, il en incruste tout l'ouvrage, alors superlative
expression de ses goûts d'amateur. Est-ce bien ainsi? Est-ce autrement?
Qui décidera?
Le nid de l'Eumène pomiforme atteint la grosseur d'une médiocre cerise.
Il est bâti en pur mortier, sans le moindre cailloutis extérieur. Sa
configuration rappelle exactement celle que nous venons de décrire. S'il
est édifié sur une base horizontale d'ampleur suffisante, c'est un dôme
avec goulot central, évasé en embouchure d'urne. Mais quand l'appui se
réduit à un point, sur un rameau d'arbuste par exemple, le nid devient
une capsule sphérique, surmontée toujours d'un goulot, bien entendu.
C'est alors, en miniature, un spécimen de poterie exotique, un alcarazas
pansu. Son épaisseur est faible, presque celle d'une feuille de papier;
aussi s'écrase-t-il au moindre effort des doigts. L'extérieur est
légèrement inégal. On y voit des rugosités, des cordons, qui proviennent
des diverses assises de mortier; ou bien des saillies noduleuses presque
concentriquement distribuées.
Dans leurs coffrets, dômes ou ampoules, les deux hyménoptères amassent
des chenilles. Donnons ici le relevé du menu. Malgré leur aridité, ces
documents ont leur valeur: ils permettront à qui voudra s'occuper des
Eumènes de reconnaître dans quelles limites l'instinct varie le régime,
suivant les temps et les lieux. Le service est copieux, mais sans
variété. Il se compose de chenilles de minime taille; j'entends par là
des larves de petits papillons. La structure l'affirme, car on constate
dans la proie adoptée par l'un et l'autre hyménoptère l'habituelle
organisation des chenilles. Le corps est composé de douze segments, non
compris la tête. Les trois premiers portent des pattes vraies, les deux
suivants sont apodes; viennent après quatre segments avec fausses
pattes, deux segments apodes, et enfin un segment terminal avec fausses
pattes. C'est exactement l'organisation que nous a montrée le ver gris
de l'Ammophile.
Or mes vieilles notes mentionnent ainsi le signalement des chenilles
trouvées dans le nid de l'Eumène d'Amédée: corps d'un vert pâle, ou plus
rarement jaunâtre, hérissé de cils courts et blancs; tête plus large que
le segment antérieur, d'un noir mat, également hérissée de cils.
Longueur de 16 à 18 millimètres, largeur 3 millimètres environ. Un quart
de siècle et plus s'est écoulé depuis que je traçais ce croquis
descriptif; et aujourd'hui, à Sérignan, je retrouve dans le garde-manger
de l'Eumène le même gibier que j'avais reconnu jadis à Carpentras. Les
années et la distance n'ont pas modifié les provisions de bouche.
Une exception, une seule, m'est connue dans cette fidélité au régime des
ancêtres. Mes relevés font mention d'une pièce unique, fort différente
de celles qui l'accompagnent. C'est une chenille du groupe des
arpenteuses, à trois paires seulement de fausses pattes, placées sous
les 8e, 9e et 12e anneaux. Le corps est un peu atténué aux deux bouts,
étranglé à la jonction des divers segments, d'un vert pâle avec de fines
marbrures noirâtres visibles à la loupe et quelques cils noirs
clairsemés. Longueur 15 millimètres, largeur 2 millimètres 1/2.
L'Eumène pomiforme a pareillement ses prédilections. Son gibier consiste
en petites chenilles de 7 millimètres environ de longueur sur 1
millimètre et 1/3 de largeur. Le corps est d'un vert pâle, assez
nettement étranglé à la jonction des anneaux. Tête plus étroite que le
reste du corps, maculée de brun. Des aréoles pâles, ocellées, sont
réparties en deux rangées transversales sur les segments moyens, et
portent au centre un point noir, surmonté d'un cil également noir. Sur
les segments 3 et 4, ainsi que sur l'avant-dernier, chaque aréole porte
deux points noirs et deux cils. Voilà la règle.
Voici l'exception fournie par deux pièces dans la totalité de mes
relevés. Corps d'un jaune pâle, avec cinq bandes longitudinales d'un
rouge de brique et quelques cils très rares. Tête et prothorax bruns et
luisants, longueur et diamètre comme ci-dessus.
Le nombre de pièces servies pour le repas de chaque larve nous importe
davantage que leur qualité. Dans les cellules de l'Eumène d'Amédée, je
trouve tantôt cinq chenilles, et tantôt j'en compte dix; ce qui fait une
différence du simple au double pour la quantité de vivres, car les
pièces dans les deux cas sont exactement de même taille. Pourquoi ce
service inégal, qui donne double part à une larve et simple part à une
autre? Les convives ont même appétit; ce que réclame un nourrisson, un
second doit le réclamer, à moins qu'il n'y ait ici menu différent
d'après le sexe. À l'état parfait, les mâles sont moindres que les
femelles, dont ils ne représentent guère que la moitié soit pour le
poids, soit pour le volume. La somme des vivres qui doit les amener au
développement final peut donc être réduite de moitié. Alors les cellules
copieusement approvisionnées appartiennent à des femelles; les autres,
maigrement pourvues, appartiennent à des mâles.
Mais l'oeuf est pondu lorsque les provisions sont faites, et cet oeuf a
un sexe déterminé, bien que l'examen le plus minutieux ne puisse
reconnaître les différences qui décideront de l'éclosion d'un mâle ou de
l'éclosion d'une femelle. On arrive ainsi forcément à cette étrange
conclusion: la mère sait par avance le sexe de l'oeuf qu'elle va pondre,
et cette prévision lui permet de garnir le garde-manger suivant la
mesure de l'appétit de la future larve. Quel singulier monde, si
différent du nôtre! Nous invoquions un sens particulier pour expliquer
la chasse de l'Ammophile; que pourrons-nous invoquer nous rendant compte
de cette intuition de l'avenir? La théorie du fortuit est-elle en mesure
d'intervenir dans le ténébreux problème? Si rien n'est logiquement
disposé dans un but prévu, de quelle manière s'est acquise cette claire
vision de l'invisible?
Les capsules de l'Eumène pomiforme sont littéralement bourrées de
gibier, il est vrai que les pièces sont de bien petite taille. Mes notes
mentionnent dans une cellule 14 chenilles vertes, dans une seconde 16.
Je n'ai pas d'autres renseignements sur l'intégral menu de cet
hyménoptère, que j'ai un peu négligé pour étudier de préférence son
congénère, le conducteur de coupoles en rocaille. Comme les deux sexes
diffèrent de grosseur, à un moindre degré cependant que pour l'Eumène
d'Amédée, j'incline à croire que ces deux cellules si bien garnies
appartenaient à des femelles, et que les cellules des mâles doivent
avoir service moins somptueux. N'ayant pas vu, je me borne à ce simple
soupçon.
Ce que j'ai vu, et souvent, c'est le nid en cailloutis, avec la larve
incluse et les provisions en partie dévorées. Continuer l'éducation en
domesticité afin de suivre jour par jour les progrès de mon élève, était
affaire que je ne pouvais négliger, et du reste, à ce qu'il me
paraissait, d'exécution facile. J'avais la main exercée à ce métier de
père nourricier; la fréquentation des Bembex, des Ammophiles, des Sphex
et tant d'autres avait fait de moi un éducateur passable. Je n'étais pas
novice dans l'art de diviser une vieille boîte à plumes en loges où je
déposais un lit de sable, et sur ce lit la larve et ses provisions
délicatement déménagées de la cellule maternelle. Chaque fois, le succès
était à peu près certain; j'assistais aux repas des larves, je voyais
mes nourrissons grandir, puis filer leurs cocons. Fort de l'expérience
acquise, je comptais donc sur la réussite dans l'élevage des Eumènes.
Les résultats cependant ne répondaient pas du tout à mes espérances;
toutes mes tentatives échouaient; la larve se laissait piteusement
mourir sans toucher à ses vivres.
Je mettais l'échec sur le compte de ceci, de cela, d'autre chose:
j'avais peut-être contusionné le tendre ver en démolissant la
forteresse; un éclat de maçonnerie l'avait meurtri quand je forçais du
couteau la dure coupole; une insolation trop vive l'avait surpris quand
je le retirais de l'obscurité de sa cellule; l'air du dehors pouvait
avoir tari sa moiteur. À toutes ces causes probables d'insuccès, je
remédiais de mon mieux. Je procédais à l'effraction du logis avec toute
la prudence possible, je projetais mon ombre sur le nid pour éviter au
ver un coup de soleil, je transvasais aussitôt provisions et larve dans
un tube de verre, je mettais ce tube dans une boîte que je portais à la
main pour adoucir le roulis du trajet. Rien n'y faisait: la larve, hors
de son domicile, se laissait toujours dépérir.
Très longtemps j'ai persisté à m'expliquer l'insuccès par la difficulté
du déménagement. La cellule de l'Eumène d'Amédée est un robuste coffret
qui pour être forcé exige le choc; aussi la démolition de pareil ouvrage
entraîne des accidents si variés, que l'on peut toujours croire à
quelque meurtrissure du ver sous les décombres. Quant à transporter chez
soi le nid intact sur son support, pour procéder à son ouverture avec
plus de soin que n'en comporte une opération improvisée à la campagne,
il ne faut pas y songer; ce nid repose presque toujours sur un bloc
inébranlable, sur quelque grosse pierre d'un mur. Si je ne réussissais
pas dans mes essais d'éducation, c'était parce que la larve avait
souffert lorsque je ruinais sa demeure. La raison semblait bonne, et je
m'en tenais là.
Une autre idée surgit enfin et me fit douter que mes échecs eussent
toujours pour cause des accidents de maladresse. Les cellules des
Eumènes sont bourrées de gibier: il y a dix chenilles dans la cellule de
l'Eumène d'Amédée, une quinzaine dans celle de l'Eumène pomiforme. Ces
chenilles, poignardées sans doute, mais d'une façon qui m'est inconnue,
ne sont pas totalement immobiles. Les mandibules saisissent ce qu'on
leur présente, la croupe se boucle et se déboucle, la moitié postérieure
donne de brusques coups de fouet quand on la chatouille avec la pointe
d'une aiguille. En quel point est déposé l'oeuf parmi cet amas
grouillant, où trente mandibules peuvent trouer, où cent vingt paires de
pattes peuvent déchirer? Lorsque l'approvisionnement consiste en une
pièce unique, ces périls n'existent pas, et l'oeuf est déposé sur la
victime, non au hasard, mais en un point judicieusement choisi. C'est
ainsi que l'Ammophile hérissée fixe le sien, par une extrémité, en
travers du ver gris, sur le flanc du premier anneau muni de fausses
pattes. L'oeuf pend sur le dos de la chenille, à l'opposé des pattes,
dont le voisinage ne serait peut-être pas sans danger. Le ver
d'ailleurs, piqué dans la plupart de ses centres nerveux, gît sur le
côté, immobile, incapable de contorsions de croupe et de brusques
détentes de ses derniers anneaux. Si les mandibules veulent happer, si
les pattes ont quelques frémissements, elles ne trouvent rien devant
elles: l'oeuf de l'Ammophile est à l'opposite. Dès qu'il éclôt, le
vermisseau peut ainsi fouiller, en pleine sécurité, le ventre du géant.
Combien sont différentes les conditions dans la cellule de l'Eumène! Les
chenilles sont imparfaitement paralysées, peut-être parce qu'elles n'ont
reçu qu'un seul coup d'aiguillon; elles se démènent sous l'attouchement
d'une épingle; elles doivent se contorsionner sous la morsure de la
larve. Si l'oeuf est pondu sur l'une d'elles, cette première pièce sera
consommée sans péril, je l'admets, à la condition d'un choix prudent
pour le point d'attaque; mais il reste les autres, non dépourvues de
tout moyen de défense. Qu'un mouvement se produise dans l'amas, et
l'oeuf, dérangé de la couche supérieure, plongera dans un traquenard de
pattes et de mandibules. Que faut-il pour le mettre à mal?
Un rien; et ce rien a toutes les chances de se réaliser dans le tas
désordonné des chenilles. Cet oeuf, menu cylindre, hyalin ainsi que du
cristal, est d'une délicatesse extrême; un attouchement le flétrit, la
moindre pression l'écrase.
Non, sa place n'est pas dans l'amas de gibier, car les chenilles, j'y
reviens, ne sont pas suffisamment inoffensives. Leur paralysie est
incomplète, comme le prouvent leurs contorsions quand je les irrite, et
comme le témoigne d'autre part un fait d'une exceptionnelle gravité.
D'une cellule de l'Eumène d'Amédée, il m'est arrivé d'extraire quelques
pièces à demi transformées en chrysalides. La transformation, c'est
évident, s'était faite dans la cellule même, et par conséquent après
l'opération que l'hyménoptère leur avait pratiquée. En quoi consiste
cette opération? Je ne sais au juste, n'ayant pu voir le chasseur à
l'oeuvre. L'aiguillon, bien certainement, était intervenu ici; mais où,
à combien de reprises? Voilà l'inconnu. Ce qu'on peut affirmer, c'est
que la torpeur n'est pas bien profonde, puisque l'opérée conserve
parfois assez de vitalité pour se dépouiller de sa peau et devenir
chrysalide. Ainsi tout conspire à nous faire demander par quel
stratagème l'oeuf est sauvegardé du péril.
Ce stratagème, j'ai désiré le connaître, ardemment, sans me laisser
rebuter par la rareté des nids, les pénibles recherches, les coups de
soleil, le temps dépensé, les vaines effractions de cellules non
convenables; j'ai voulu voir, et j'ai vu. Voici la méthode. Avec la
pointe d'un couteau et des pinces, je pratique une ouverture latérale,
une fenêtre, sous la coupole de l'Eumène d'Amédée et de l'Eumène
pomiforme. Une minutieuse circonspection préside au travail afin de ne
pas blesser le reclus. Autrefois j'attaquais le dôme par le haut,
maintenant je l'attaque par le côté. Je m'arrête lorsque la brèche est
suffisante et permet de voir ce qui se passe à l'intérieur.
Que se passe-t-il?... Je fais ici une halte pour permettre au lecteur de
se recueillir et d'imaginer lui-même un moyen de sauvegarde qui protège
l'oeuf et plus tard le vermisseau dans les conditions périlleuses que je
viens d'exposer. Cherchez, combinez, méditez, vous qui avez l'esprit
inventif. Y êtes-vous? Peut-être pas. Autant vous le dire.
L'oeuf n'est pas déposé sur les vivres; il est suspendu au sommet du
dôme par un filament qui rivalise de finesse avec celui d'une toile
d'araignée. Au moindre souffle, le délicat cylindre tremblote, oscille;
il me rappelle le fameux pendule appendu à la coupole du Panthéon pour
démontrer la rotation de la terre. Les vivres sont amoncelés au-dessous.
Second acte de ce spectacle merveilleux. Pour y assister, ouvrons une
fenêtre à des cellules jusqu'à ce que la bonne fortune veuille bien nous
sourire. La larve est éclose et déjà grandelette. Comme l'oeuf, elle est
suspendue suivant la verticale, par l'arrière, au plafond du logis; mais
le fil de suspension a notablement gagné en longueur et se compose du
filament primitif auquel fait suite une sorte de ruban. Le ver est
attablé: la tête en bas, il fouille le ventre flasque de l'une des
chenilles. Avec un fétu de paille, je touche un peu le gibier encore
intact. Les chenilles s'agitent. Aussitôt le ver se retire de la mêlée.
Et comment! Merveille s'ajoutant à d'autres merveilles: ce que je
prenais pour un cordon plat, pour un ruban à l'extrémité inférieure de
la suspensoire, est une gaine, un fourreau, une sorte de couloir
d'ascension dans lequel le ver rampe à reculons et remonte. La dépouille
de l'oeuf, conservée cylindrique et prolongée peut-être par un travail
spécial du nouveau-né, forme ce canal de refuge. Au moindre signe de
péril dans le tas de chenilles, la larve fait retraite dans sa gaine et
remonte au plafond, où la cohue grouillante ne peut l'atteindre. Le
calme revenu, elle se laisse couler dans son étui et se remet à table,
la tête en bas, sur les mets, l'arrière en haut et prête pour le recul.
Troisième et dernier acte. Les forces sont venues; la larve est de
vigueur à ne pas s'effrayer des mouvements de croupe des chenilles.
D'ailleurs celles-ci, macérées par le jeûne, exténuées par une torpeur
prolongée, sont de plus en plus inhabiles à la défense. Aux périls du
tendre nouveau-né succède la sécurité du robuste adolescent; et le ver,
dédaigneux désormais de sa gaine ascensionnelle, se laisse choir sur le
gibier restant. Ainsi s'achève le festin, suivant la coutume ordinaire.
Voilà ce que j'ai vu dans les nids de l'un et l'autre Eumène, voilà ce
que j'ai montré à des amis encore plus surpris que moi de l'ingénieuse
tactique. L'oeuf appendu au plafond, à l'écart des vivres, n'a rien à
craindre des chenilles, qui se démènent là-bas. Nouvellement éclos, le
ver, dont le cordon suspenseur s'est augmenté de la gaine de l'oeuf,
arrive au gibier, l'entame prudemment. S'il y a péril, il remonte à la
voûte en reculant dans le fourreau. Maintenant s'explique l'insuccès de
mes premières tentatives. Ignorant le fil de sauvetage, si menu, si
facile à rompre, je recueillais tantôt l'oeuf, tantôt la jeune larve,
alors que mon effraction par le haut les avait fait choir au milieu des
provisions. Mis directement en contact avec le dangereux gibier, ni l'un
ni l'autre ne pouvait prospérer. Si quelqu'un de mes lecteurs à qui
tantôt je faisais appel imaginait mieux que l'Eumène, qu'il m'en
instruise de grâce: ce serait un curieux parallèle que celui des
inspirations de la raison et des inspirations de l'instinct.