LA THÉORIE DE L'INSTINCT

Il faut aux larves des divers hyménoptères giboyeurs une proie immobile,

qui ne mette pas en péril, par des mouvements défensifs, l'oeuf délicat

et puis le vermisseau fixé en l'un de ses points; il faut en outre que

cette proie inerte soit néanmoins vivante, car la larve n'accepterait

pas un cadavre pour nourriture. Ses provisions de bouche doivent être de

la chair fraîche et non des conserves. Dans le premier volume de ces

_Souvenirs_, j'ai fait ressortir ces deux conditions contradictoires,

d'immobilité et de vie, avec assez de développement pour qu'il soit

inutile d'y insister une seconde fois; j'ai montré comment l'hyménoptère

les réalise au moyen de la paralysie, qui anéantit les mouvements et

laisse intacte la vitalité organique. Avec une habileté qu'envieraient

nos plus renommés vivisecteurs, l'insecte lèse de son dard empoisonné

les centres nerveux, foyers de l'incitation des muscles. Suivant la

structure de l'appareil nerveux, le nombre et la concentration des

ganglions, l'opérateur se borne à un coup de lancette, ou bien en donne

deux, trois et davantage. L'anatomie précise de la victime dirige

l'aiguillon.

L'Ammophile hérissée a pour gibier une chenille dont les centres

nerveux, distants l'un de l'autre et jusqu'à un certain point

indépendants dans leur action, occupent un à un les divers anneaux de

l'animal. Cette chenille, très vigoureuse pièce, ne peut être

emmagasinée dans la cellule, avec l'oeuf de l'hyménoptère sur le flanc,

qu'après avoir perdu toute mobilité. Un mouvement de sa croupe

écraserait cet oeuf contre la paroi.

Or un anneau rendu immobile par la paralysie n'entraînerait pas

l'insensibilité de l'anneau voisin, à cause de l'indépendance relative

des foyers d'innervation. Il faut alors que tous les anneaux soient

opérés, l'un après l'autre, du premier au dernier, du moins les plus

importants. Ce qui dicterait le physiologiste le plus expert,

l'Ammophile l'accomplit: son aiguillon se porte d'un anneau au suivant à

neuf reprises différentes.

Elle fait mieux. La tête est encore indemne; les mandibules jouent,

elles pourraient saisir pendant le trajet quelque fétu fixé au sol et

opposer au charroi une résistance insurmontable; le cerveau, centre

nerveux primordial, pourrait provoquer une sourde lutte, bien gênante

avec pareil fardeau. Il convient d'éviter ces entraves. La chenille sera

donc plongée dans un état de torpeur qui abolisse jusqu'aux velléités de

défense. L'Ammophile y parvient en mâchonnant la tête. Elle se garde

bien d'y plonger le stylet: blesser à mort les ganglions cervicaux, ce

serait tuer du coup la chenille, maladresse qu'il faut absolument

éviter. Elle comprime seulement le cerveau entre ses mandibules, à coups

mesurés; et chaque fois elle s'arrête, elle s'informe de l'effet

produit, car un point délicat est à atteindre, un certain degré de

torpeur qu'il ne faut pas dépasser, sinon la mort surviendrait. Ainsi

s'obtient la somnolence qui suspend la volition. Maintenant la chenille,

incapable de résister, incapable de le vouloir, est saisie par la nuque

et traînée vers le nid. Toute réflexion déparerait l'éloquence de

semblables faits.

Par deux fois, l'Ammophile hérissée m'a fait assister à sa pratique

chirurgicale. J'ai raconté ailleurs ma première observation, qui date de

si loin. Faite à l'improviste, l'observation d'autrefois est moins

explicite que celle d'aujourd'hui, préméditée et accomplie dans les

conditions d'un loisir indéfini. Les deux se ressemblent pour la

multiplicité des coups d'aiguillon, distribués avec méthode, d'avant en

arrière, à la face ventrale. Le nombre de piqûres est-il bien le même

dans les deux cas? Actuellement il est juste de neuf. Pour la victime

que je vis opérer sur le plateau des Angles, il me parut que le dard

multipliait davantage les blessures, sans que je puisse préciser. Il

peut très bien se faire que le nombre de coups de stylet varie un peu,

et que les derniers anneaux de la chenille, bien moins importants que

les autres, soient négligés ou atteints suivant la grosseur et la force

de la proie qu'il faut immobiliser.

La seconde observation m'a montré en outre la compression du cerveau,

manoeuvre d'où dérive la torpeur favorable au charroi et à

l'emmagasinement. Dans la première, un fait aussi remarquable ne

m'aurait pas échappé; il ne s'est donc pas produit. Alors la méthode de

la compression cérébrale est une ressource que l'hyménoptère emploie à

sa guise, lorsque les circonstances le réclament, lorsque la proie, par

exemple, paraît devoir opposer quelque résistance pendant le trajet.

Le mâchonnement des ganglions cervicaux est facultatif; l'avenir de la

larve n'y est pas intéressé; l'hyménoptère le pratique, lorsque besoin

en est, pour se faciliter le travail de transport. Le Sphex

languedocien, que j'ai vu assez souvent à l'oeuvre après m'avoir coûté

tant de peine jadis, n'a pratiqué qu'une seule fois cette opération,

sous mes yeux, à la nuque de son Éphippigère. Réduite à ses éléments

invariables, absolument nécessaires, la tactique de l'Ammophile hérissée

consisterait ainsi dans la multiplicité des coups d'aiguillon,

distribués un à un dans la totalité ou la presque totalité des centres

nerveux longeant la ligne médiane de la face inférieure.

Avec l'art meurtrier de l'hyménoptère mettons en parallèle l'art

meurtrier de l'homme, de l'homme pratique, dont le métier est de tuer

rapidement. J'évoquerai ici un souvenir d'enfance. Petits écoliers d'une

douzaine d'années, on nous expliquait les infortunes de Mélibée, versant

ses chagrins dans le sein de Tityre, qui lui offre ses châtaignes, son

fromage et sa couche de fougère fraîche; on nous faisait réciter un

poème de Racine fils, la Religion. Singulier poème, en vérité, pour des

enfants plus soucieux de billes que de théologie! Il m'en est resté tout

juste deux vers et demi:

...et jusque dans la fange,

L'insecte nous appelle et, certain de son prix,

Ose nous demander raison de nos mépris.

Pourquoi ces deux vers et demi dans ma mémoire, et rien de tout le

reste? Parce que le Scarabée et moi étions déjà des amis. Ces deux vers

et demi m'inquiétaient; je trouvais fort saugrenue l'idée d'aller vous

loger dans la fange, vous les insectes, si propres de costume, si

corrects de toilette. Je connaissais la cuirasse bronzée du Carabe, le

justaucorps en cuir de Russie du Cerf-volant; je savais que les moindres

d'entre vous ont des reflets d'ébène, des éclats de métaux précieux;

aussi la fange où vous vautrait le poète me scandalisait elle un peu. Si

M. Racine fils n'avait rien de mieux à dire sur votre compte, autant

valait se taire; mais il ne vous connaissait pas, et de son temps à

peine quelques-uns commençaient à vous soupçonner.

Tout en ruminant pour la prochaine leçon quelque passage de l'ennuyeux

poème, je me faisais à ma guise un autre genre d'éducation. La Linotte

était visitée en son nid sur quelque touffe de genévrier à ma taille; le

Geai était épié, cueillant le gland à terre; je surprenais l'Écrevisse

toute molle encore après avoir fait peau neuve; je m'informais de

l'époque exacte de l'arrivée des Hannetons; j'étais à la recherche de la

première fleur de Coucou épanouie. L'animal et la plante, poème

prodigieux dont un vague écho s'éveillait en ma jeune cervelle,

faisaient très heureuse diversion à l'alexandrin sans chaleur. Le

problème de la vie et cet autre, aux lugubres effrois, le problème de la

mort, par moments me traversaient l'esprit. C'était une obsession

passagère, qu'effaçait la mobilité de l'âge. Néanmoins la redoutable

question revenait, tirée de l'oubli par quelque incident.

Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un boeuf conduit par

le boucher. L'horreur du sang a toujours été pour moi insurmontable, en

mes jeunes années, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait au

point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a

failli me coûter la vie. Comment le courage me vint-il de pénétrer dans

l'horrible officine où l'on égorge? Le noir problème de la mort me

stimulait sans doute. J'entrai, suivant le boeuf.

Lié aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard

pacifique, l'animal s'avance comme s'il gagnait la crèche de son étable.

L'homme précède, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au

milieu d'une buée nauséabonde qu'exhalent des entrailles répandues à

terre et des flaques de sang. Le boeuf reconnaît que ce n'est pas

l'étable; la terreur lui rougit l'oeil; il résiste, il veut fuir. Mais

un anneau est là, sur le parquet, solidement fixé à une dalle. L'homme y

passe la corde et tire à lui. Le boeuf baisse le front; du mufle, il

touche à terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette

position, le boucher prend un couteau à lame pointue, un couteau pas

menaçant du tout, guère plus grand que celui que j'ai moi-même dans la

poche de ma culotte. Un moment il cherche du doigt derrière la nuque de

l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame. Le colosse tremble

un instant et, comme foudroyé, tombe; _procumbit humi bos_, ainsi que

nous disions alors.

Je sortis de là affolé. Plus tard, je me demandai comment avec un

couteau, presque l'équivalent de celui qui me servait à ouvrir mes noix

et peler mes châtaignes, comment avec une lame de rien, un boeuf pouvait

être tué, et si soudainement. Pas de blessure béante, pas de sang

répandu, pas de beuglements de la bête. L'homme cherche du doigt, il

pique et c'est fait: le boeuf croule sur ses jarrets.

Cette mort instantanée, ce foudroiement resta pour moi terrifiant

mystère. Ce fut plus tard, bien plus tard, lorsque les hasards de mes

lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus

le secret de l'abattoir. L'homme avait tranché la moelle épinière à sa

sortie du crâne, il avait sectionné ce que les physiologistes ont appelé

le noeud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait opéré à la

façon des hyménoptères, dont le stylet plonge dans les centres nerveux.

Assistons une seconde fois à ce spectacle dans des conditions plus

émouvantes. Il s'agit des abattoirs _Saladeiros_ de l'Amérique du Sud,

vastes établissements de tuerie et de manipulation de chairs, où l'on

abat jusqu'à douze cents boeufs par jour. J'emprunte le récit d'un

témoin oculaire.[1]

[Note 1: L. Couty, _Revue scientifique_, 6 août 1881.]

«Le bétail arrive par grandes troupes et la _matance_ se fait dès le

lendemain de l'arrivée. Toute une troupe est renfermée dans un espace

clos ou _margueira_. Des hommes à cheval font de temps en temps passer

cinquante à soixante boeufs dans un espace plus étroit, mieux fermé et

dont le sol incliné, en briques, en planches ou en béton, est toujours

très glissant. Un ouvrier spécial, placé sur une plate-forme extérieure

qui longe le mur de la petite _margueira_, saisit au lasso, par la tête

ou plus souvent par les cornes, une des bêtes rassemblées. La corde du

lasso, longue et solide, est enroulée sur un treuil à sa partie moyenne;

et une bête de somme, d'ordinaire un cheval ou un couple de boeufs,

tirant sur son extrémité, entraîne la bête lassée et la fait glisser,

malgré sa résistance, jusque sur le treuil où elle vient s'arc-bouter,

complètement fixée.

«Il suffit alors à un autre ouvrier, le _desnucador_, placé aussi sur la

plate-forme, de plonger un couteau en arrière de la tête, entre

l'occipital et l'axis; et le boeuf tombe, sidéré, sur un wagonnet mobile

qui l'emporte. Il est immédiatement jeté sur un sol incliné où des

ouvriers spéciaux le saignent et le dépouillent. Mais comme la blessure

faite à la moelle cervicale est assez variable de siège et d'étendue, il

arrive souvent que ces malheureuses bêtes ont encore les mouvements du

coeur et de la respiration; et alors elles réagissent sous le couteau,

elles ébauchent des cris, elles agitent les membres, étant déjà à demi

dépouillées, le ventre ouvert. Rien de plus pénible que le spectacle de

toutes ces bêtes dépouillées vivantes, dépecées, transformées par ces

ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.»

Le _saladeiro_ répète exactement la méthode meurtrière que m'avait

montrée l'abattoir. Dans les deux ateliers de tuerie on blesse la moelle

cervicale, à la base du crâne. L'Ammophile opère d'une façon analogue,

avec cette différence que sa chirurgie est beaucoup plus compliquée,

beaucoup plus difficile, à cause de l'organisation de la victime.

L'avantage lui reste encore si l'on considère la délicatesse du résultat

obtenu. Sa chenille n'est pas un cadavre comme le boeuf dont la moelle

est tranchée; elle vit, mais incapable de se mouvoir. À tous égards,

l'insecte est ici supérieur à l'homme.

Or, comment est venue au boucher de nos pays, au _desnucador_ des

pampas, l'idée de plonger un stylet à la naissance de la moelle pour

obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas égorger

sans périlleuse résistance? En dehors des gens du métier et des hommes

de science, personne ne connaît, ne soupçonne le résultat foudroyant

d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet

état d'ignorance où je me trouvais moi-même lorsque la curiosité

enfantine me fît entrer dans l'atelier d'égorgement. Le _desnucador_ et

le boucher ont appris leur art, enseigné par la tradition et l'exemple;

ils ont eu des maîtres, et ceux-ci ont été élevés à l'école d'autres

maîtres, remontant par une chaîne de traditions jusqu'au premier qui,

servi sans doute par un événement de chasse, reconnut les redoutables

effets d'une blessure faite à la nuque Qui nous dira si quelque pointe

de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou du

Mammouth, n'a pas éveillé l'attention du précurseur du _desnucador_? Un

fait fortuit a fourni l'idée première, l'observation l'a confirmée, la

réflexion l'a mûrie, la tradition l'a conservée, l'exemple l'a propagée.

Dans l'avenir, même filière de transmission. En vain les générations se

succéderaient, la descendance du desnucador reviendrait, privée de

maîtres, à l'ignorance primitive. L'hérédité ne transmet pas l'art de

tuer par la section de la moelle épinière; on ne naît pas abatteur de

boeufs par la méthode du _desnucador_.

Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une méthode bien

plus savante. Où sont les maîtres ès arts du stylet? Il n'y en a pas.

Lorsque l'hyménoptère déchire son cocon et sort de dessous terre, ses

prédécesseurs depuis longtemps n'existent plus; il disparaîtra lui-même

sans avoir vu ses successeurs. Le garde-manger garni et l'oeuf déposé,

tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'année

présente périt, alors que l'insecte de l'année prochaine, encore à

l'état de larve, sommeille en terre dans son berceau de soin Donc rien

absolument de transmis par l'éducation de l'exemple. L'Ammophile naît

_desnucador_ accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le

nourrisson fonctionne de sa pompe aspirante, l'Ammophile fonctionne de

son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, dès le premier

essai, sont maîtres dans l'art difficile. Voilà l'instinct, l'incitation

inconsciente qui fait partie essentielle des conditions de la vie et se

transmet, par hérédité, aux mêmes titres que le rythme du coeur et des

poumons.

Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de

l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que jamais, un besoin nous tourmente, le

besoin d'expliquer ce qui pourrait bien être inexplicable. Il s'en

trouve, et le nombre semble s'en accroître chaque jour, qui tranchent

l'énorme question avec une superbe audace. Accordez-leur une

demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un schéma pour

illustration, et ils vous donneront raison de tout. Le monde organique,

le monde intellectuel et moral, tout dérive de la cellule originelle,

évoluant par ses propres énergies. Ce n'est pas plus difficile que cela.

L'instinct, suscité par un acte fortuit qui s'est trouvé favorable à

l'animal, est une habitude acquise. Et là-dessus on argumente, invoquant

la sélection, l'atavisme, le combat pour la vie (_struggle for life_).

Je vois bien de grands mots, mais je préférerais quelques tout petits

faits. Ces petits faits, depuis bientôt une quarantaine d'années, je les

recueille, je les interroge; et ils ne répondent pas précisément en

faveur des théories courantes.

Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit,

favorable à la descendance de l'animal, a été son premier excitateur.

Examinons la chose de près. Si je comprends bien, quelque Ammophile,

dans un passé très reculé, aurait atteint par hasard les centres nerveux

de sa chenille; et se trouvant bien de l'opération, tant pour elle,

délivrée d'une lutte non sans péril, que pour sa larve, approvisionnée

d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait doué sa

race, par hérédité, d'une propension à répéter l'avantageuse tactique.

Le don maternel n'avait pas également favorisé tous les descendants; il

y avait des maladroits dans l'art naissant du stylet, il y avait des

habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux _voe

victis_. Les faibles ont succombé, les forts ont prospéré; et, d'un âge

à l'autre, la sélection par la concurrence vitale a transformé

l'empreinte fugitive du début en une empreinte profonde, ineffaçable,

traduite par l'instinct savant que nous admirons aujourd'hui dans

l'hyménoptère.

Eh bien, en toute sincérité je l'avoue, on demande ici un peu trop au

hasard. Lorsque pour la première fois l'Ammophile s'est trouvée en

présence de sa chenille, rien, d'après vous, ne pouvait diriger

l'aiguillon. Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard

devaient s'adresser à la face supérieure de la proie saisie, à la face

inférieure, aux flancs, à l'avant, à l'arrière indistinctement, d'après

les chances d'une lutte corps à corps. L'Abeille et la Guêpe piquent aux

points qu'elles peuvent atteindre, sans prédilection pour une partie

plutôt que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile

ignorante encore de son art.

Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris, à la surface et à

l'intérieur? La rigueur mathématique répondrait une infinité; il nous

suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-être plus,

sont à choisir; il faut que l'aiguillon plonge là et non ailleurs; un

peu plus haut, un peu plus bas, un peu de côté, il ne produirait pas

l'effet voulu. Si l'événement favorable est un résultat fortuit, combien

faut-il de combinaisons pour l'amener, combien de temps pour épuiser les

cas possibles? Lorsque la difficulté devient par trop pressante, vous

prenez refuge derrière le nuage des siècles, vous reculez dans les

ténèbres du passé aussi loin que la fantaisie puisse conduire, vous

invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela

même convient si bien à dissimuler nos chimères. Ici donnez-vous

carrière et prodiguez les siècles. Brouillons dans une urne des

centaines de signes de valeur différente, et tirons en neuf au hasard.

Quand obtiendrons-nous de la sorte une série déterminée à l'avance,

série qui est unique? La chance est si faible, répond le calcul,

qu'autant vaut la noter zéro et dire que l'arrangement attendu

n'arrivera jamais. Pour l'Ammophile des anciens âges, l'essai ne se

renouvelait qu'à de longs intervalles, d'une année à la suivante.

Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette série de neuf coups

d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il me faut recourir à l'infini

dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde.

Vous reprenez: l'insecte n'est pas arrivé du premier coup à sa chirurgie

actuelle; il a passé par des essais, des apprentissages, des degrés

d'habileté. La sélection a fait un triage, éliminant les moins experts,

conservant les mieux doués; et par le cumul des aptitudes individuelles,

ajoutées à celles que transmettait l'hérédité, s'est progressivement

développé l'instinct tel que nous le connaissons.

L'argument porte à faux: l'instinct développé par degrés est ici d'une

impossibilité flagrante. L'art d'apprêter les provisions de la larve ne

comporte que des maîtres et ne souffre pas des apprentis; l'hyménoptère

doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en mêler. Deux conditions,

en effet, sont de nécessité absolue: possibilité pour l'insecte de

traîner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en

taille et en vigueur; possibilité pour le vermisseau nouvellement éclos

de ronger en paix, dans l'étroite cellule, une proie vivante et

relativement énorme. L'abolition du mouvement dans la victime est le

seul moyen de les réaliser, et cette abolition, pour être totale, exige

des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice.

Si la paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris

bravera les efforts du chasseur, luttera désespérément en route et ne

parviendra pas à destination; si l'immobilité n'est pas complète, l'oeuf

fixé en un point du ver, périra sous les contorsions du géant. Pas de

moyen terme admissible, pas de demi-succès. Ou bien la chenille est

opérée suivant toutes les règles, et la race de l'hyménoptère se

perpétue; ou bien la victime n'est que partiellement paralysée, et la

descendance de l'hyménoptère périt dans l'oeuf.

Dociles à l'inexorable logique des choses, nous admettrons donc que la

première Ammophile hérissée, faisant capture d'un ver gris pour nourrir

sa larve, opéra le patient par l'exacte méthode en usage aujourd'hui.

Elle saisit la bête par la peau de la nuque, la poignarda en dessous en

face de chacun des centres nerveux; et si le monstre faisait mine de

résister encore, elle lui mâcha le cerveau. Cela dut se passer ainsi,

car, répétons-le, un meurtrier inexpert, ébauchant son ouvrage par à peu

près, ne laisserait pas de successeur, l'éducation de l'oeuf devenant

impossible. Sans la perfection de sa chirurgie, l'abatteur de grosses

chenilles s'éteint dès la première génération.

Je vous entends encore: avant de chasser le ver gris, l'Ammophile

hérissée a pu choisir des chenilles plus faibles, qu'elle empilait

plusieurs dans la même cellule, jusqu'à représenter la masse de

victuailles de la grosse proie d'aujourd'hui. Avec un débile gibier,

quelques coups d'aiguillon suffisaient, un seul peut-être. Peu à peu, la

volumineuse proie a été préférée, comme réduisant les expéditions de

chasse. À mesure que les générations successives faisaient choix d'une

proie plus forte, les coups de dard se multipliaient, proportionnés à la

résistance de la capture, et par degrés l'instinct élémentaire du début

est devenu l'instinct perfectionné de notre époque.

À ces raisons, on peut d'abord répondre que le changement de régime de

la larve, que la substitution de l'unité à la multiplicité des pièces

servies, sont en opposition formelle avec ce qui se passe sous nos yeux.

L'hyménoptère déprédateur, tel que nous le connaissons, est d'une

extrême fidélité aux antiques usages; il a des lois somptuaires qu'il ne

transgresse pas. Celui qui, pour nourriture du jeune âge, reçut des

Charançons, met dans la cellule de sa larve des Charançons et rien autre

chose; celui qui fut approvisionné de Buprestes, persiste dans le menu

adopté et sert à sa larve des Buprestes. Pour un Sphex, il faut des

Grillons; pour un second, des Éphippigères; pour un troisième, des

Criquets. Hors de ces mets, rien d'acceptable. Le Bembex qui chasse les

Taons, les trouve exquis et ne veut pas y renoncer; le Stize ruficorne,

qui garnit le garde-manger avec des Mantes religieuses, fait fi de toute

autre venaison. Ainsi des autres. Chacun a ses goûts.

Il est vrai qu'à beaucoup d'entre eux la variété du service est permise,

mais dans le domaine d'un même groupe entomologique; c'est ainsi que les

chasseurs de Charançons et de Buprestes font proie de toute espèce

proportionnée à leurs forces. L'Ammophile hérissé changeant de régime

serait dans ce cas. Petite et multiple alors pour chaque cellule, ou

bien grosse et unique, la proie consisterait toujours en chenilles.

Jusque-là tout est bien. Mais il reste l'unité remplaçant la

multiplicité, et je ne connais pas encore un seul cas de pareil

changement dans les usages de l'hyménoptère. Qui garnit le terrier d'une

pièce unique ne s'avise jamais d'en empiler plusieurs de taille moindre;

qui se livre à des expéditions répétées pour amasser gibier nombreux

dans la même cellule, ne sait se borner à une seule en choisissant

victuaille plus grosse. Le relevé de mes observations est invariable sur

ce point. L'Ammophile de jadis, abandonnant son gibier multiple pour un

gibier simple, est supposition que rien ne justifie.

Si ce point était accordé, la question avancerait-elle? Nullement.

Admettons pour la proie du début une faible chenille, plongée dans la

torpeur par un seul coup d'aiguillon. Faut-il encore que ce coup de

stylet ne soit pas donné au hasard, sinon l'acte serait plus nuisible

qu'utile. Irrité mais non dompté par la blessure, l'animal en

deviendrait plus dangereux. Le dard doit atteindre un centre nerveux,

probablement dans la région moyenne du chapelet de ganglions. C'est

ainsi, du moins, que me paraissent agir les Ammophiles d'aujourd'hui,

adonnées au rapt de chenilles fluettes. Quelle chance a l'opérateur

d'atteindre ce point unique, avec sa lancette dardée sans méthode? La

probabilité est dérisoire: c'est l'unité en face du nombre indéfini de

points dont se compose le corps de la chenille. Sur cette probabilité

cependant, d'après la théorie, repose l'avenir de l'hyménoptère. Quel

édifice équilibré sur la pointe d'une aiguille!

Admettons toujours et continuons. Le point voulu est atteint; la proie

est convenablement mise en état de torpeur; l'oeuf déposé sur ses flancs

se développera sans péril. Est-ce assez? C'est tout au plus la moitié de

ce qui est rigoureusement nécessaire. Un autre oeuf est indispensable

pour compléter le couple futur et donner descendance. Il faut donc qu'à

peu de jours, peu d'heures d'intervalle, un second coup de stylet soit

donné aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se répétant,

l'impossible à la seconde puissance.

Ne nous rebutons pas encore, sondons le problème jusqu'au bout. Voilà un

hyménoptère, le précurseur quel qu'il soit de notre Ammophile, qui,

servi par le hasard, vient de réussir par deux fois et peut-être

davantage, à mettre la proie en cet état d'inertie qu'exige

impérieusement l'éducation de l'oeuf. S'il a frappé de l'aiguillon en

face d'un centre nerveux plutôt qu'ailleurs, il n'en sait rien, il ne

s'en doute pas. Rien ne le portant à choisir, il agissait à l'aventure.

À prendre la théorie de l'instinct au sérieux, il faut néanmoins

admettre que cet acte fortuit, indifférent pour l'animal, a laissé trace

profonde et fait telle impression que désormais la savante manoeuvre qui

paralyse en lésant les centres nerveux est transmissible par hérédité.

Les successeurs de l'Ammophile, par un privilège prodigieux, hériteront

de ce que la mère n'avait pas. Ils sauront par instinct le point ou les

points où doit se porter l'aiguillon; car s'ils en étaient encore au

noviciat, s'ils avaient à courir, eux et leurs successeurs, les chances

du hasard pour corroborer de plus en plus l'incitation naissante, ils

reviendraient à la probabilité si voisine de zéro; ils y reviendraient

chaque année, pendant de longs siècles; et néanmoins l'unique chance

favorable devrait toujours se présenter. Ma foi est très ébranlée en une

habitude acquise par cette longue répétition de faits dont un seul, pour

se produire, doit exclure tant de chances contraires. Deux lignes de

calcul démontreraient à quelles absurdités la théorie se heurte.

Ce n'est pas fini. Il y aurait à se demander comment des actes fortuits,

pour lesquels l'animal n'était pas prédisposé, peuvent devenir l'origine

d'une habitude, transmissible par hérédité. Nous regarderions comme un

mauvais plaisant celui qui viendrait nous dire que le descendant du

_desnucador_, par cela seul qu'il est le fils de son père, sans

l'intervention de l'exemple et de la parole, connaît à fond l'art

d'abattre les boeufs. Le père ne travaille pas de sa lame un petit

nombre de fois, par hasard; il opère tous les jours, à nombreuses

reprises, il procède avec réflexion. C'est son métier. Cet exercice de

toute la vie durant fait-il habitude transmissible? Sans l'enseignement,

les fils, les petits-fils, les arrière-petits-fils en savent-ils plus

long? C'est toujours à recommencer. L'homme n'est pas prédisposé pour

cette tuerie.

Si de son côté l'hyménoptère excelle dans son art, c'est qu'il est fait

pour l'exercer; c'est qu'il est doué, non seulement d'outils, mais

encore de la manière de s'en servir. Et ce don est originel, parfait dès

le début; le passé n'y a rien ajouté, l'avenir n'y ajoutera rien. Tel il

était, tel il est et tel il sera. Si vous n'y voyez qu'une habitude

acquise, que l'hérédité transmet en l'améliorant, expliquez-nous au

moins comment l'homme, le plus haut degré d'évolution de votre plasma

primitif, est privé de semblable privilège. Un insecte de rien transmet

à son fils son savoir-faire, et l'homme ne le peut. Quel avantage

incommensurable pour l'humanité si nous étions moins exposés à voir

l'oisif remplacer le laborieux, le crétin l'homme de talent! Ah!

pourquoi le protoplasme, évoluant d'être en être par ses propres

énergies, n'a-t-il pas conservé jusqu'à nous quelque peu de cette

merveilleuse puissance dont il gratifiait si largement l'insecte! C'est

qu'apparemment, en ce monde, l'évolution de la cellule n'est pas tout.

Pour ces motifs et bien d'autres, je repousse la théorie moderne de

l'instinct. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet

peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où

l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse

explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois

que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu

le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité. Les

autres, les timorés, savent un peu de quoi ils parlent. Ne serait-ce pas

ainsi que les choses se passent en dehors de mon modeste milieu?

V

Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 13 / 38 题