Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas.
Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la
littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a
quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure,
et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton
jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais
ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne
voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités
qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en
relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au
calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre
intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous
n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un
bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain,
ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit
par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité
du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons
reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination
et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à
la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des
divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos
instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à
l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont
trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la
portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses
attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à
travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà
maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes
méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le
monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons
laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non,
l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place
et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons
de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée
est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une
plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un
cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce
qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les
instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour
éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la
raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique,
parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout
être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses
des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances,
tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur
désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les
éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois
indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain
genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration
au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des
choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent
épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de
la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce
faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour
terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet
idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les
aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à
travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
notre affaire aujourd'hui de les chercher.