IV

Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment

reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus

imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme

du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_,

disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts

moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne

reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais

trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je

n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais

pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en

traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en

fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et

quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait

écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée,

ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un

critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs

degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée

dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste

de deux maîtres et de deux nations.

Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a

pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de

véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,

puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des

idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par

lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des

deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne

paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature

classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,

et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire

et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et

les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,

étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de

leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait

de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à

les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines

d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de

l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement

du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à

la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact

de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de

nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un

enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les

puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant

malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter

vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa

pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer

ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une

forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme

personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller?

Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du

moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit

à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire

d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de

villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la

messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,

consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages

célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de

l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec

les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission

de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme

l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les

anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un

paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,

autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en

choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire

au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].

Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il

ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il

n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne

déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer.

Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu,

qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les

perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages

surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance

incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher

tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des

personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu

_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose

parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la

riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient

envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées

stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils

autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui,

par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout

comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,

qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les

profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les

splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible

absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages,

hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours

sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre

intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de

l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée

que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient

les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par

lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345].

Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos

ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils

sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à

la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant

les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous

n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses

divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle

entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un

plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres

ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle

a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais

notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,

pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce

ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous

découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a

dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles

sur la multitude agenouillée.

Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de

cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou

pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de

puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut

reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la

et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère

comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,

braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes

d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font

bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur

imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout

où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on

regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses

rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;

mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à

travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces

rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle

emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble

les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion

dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,

ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol

silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une

oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une

voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux

ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie

distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa

nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son

timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du

corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite

de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son

soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho

de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes,

le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les

conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder

sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à

tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les

comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir,

par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle

dérive et la raison intérieure qui la soutient.

À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de

Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:

il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan

gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des

précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il

n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son

Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que

nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y

croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe

et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que

leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et

géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses

lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la

lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant

tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles

peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour

à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort

faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour

comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de

la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre

pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en

ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination

malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et

comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,

l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que

la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,

c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est

trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à

l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie

ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique

a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie

panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour

plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et

fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour

sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les

puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la

flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui

chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on

aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré

qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de

glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme

ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,

dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est

évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé

invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait

venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à

travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue

éternel.

Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le

font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès

de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust

l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste

héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses

sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une

grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux

exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des

velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte

dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant

mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,

le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui,

quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,

ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit,

«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est

pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni

souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper

comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux

fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant

gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser

lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point

par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma

jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a

point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur

ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le

mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient

étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais

point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point

dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut

commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments,

s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut

devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la

foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups,

même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour

respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les

oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point

effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et

m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour

suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur

marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux

devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les

feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur

chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être

seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût

d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et

retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit

seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,

exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui

n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa

soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu

remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma

solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai

grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,

jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie

comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais

dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les

choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide

main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a

pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans

toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais,

comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma

pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis

pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet

unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son

âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond

pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse

profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses

tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à

l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois!

Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme

frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang

rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que

l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi!

écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré,

j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas

changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je

t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un

l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme

nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je

subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits

bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses

odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait

reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil

au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni

ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je

suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de

périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai

appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis

dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et

rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient;

bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours

été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais

trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous;

ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens

mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec

courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende

encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle

parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent

sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant

après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture

l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un

esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base

inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il

est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le

déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant

qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout

«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa

force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je

le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait

est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne

ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à

elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses

mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de

son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être

intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte

point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure

absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la

conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est

point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je

ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le

serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La

main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi,

l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni

démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de

dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de

chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées,

voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si

Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la

_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète,

le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.

[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les

choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les

Martyrs_.]

[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier

Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum),

etc.]

[Note 345:

Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,

Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]

[Note 346:

From my youth upwards

My spirit walk'd not with the souls of men,

Nor look'd upon the earth with human eyes;

The thirst of their ambition was not mine;

The aim of their existence was not mine;

My joys, my griefs, my passions, and my powers,

Made me a stranger; though I wore the form,

I had not sympathy with breathing flesh....

.......................

I could not tame my nature down; for he

Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--

And watch all time--and pry into all place--

And be a living lie--who would become

A mighty thing upon the mean, and such

The mass are; I disdain'd to mingle with

A herd, though to be leader--and of wolves....]

[Note 347:

.... My joy was in the wilderness, to breathe

The difficult air of the iced mountain's top,

Where the birds dare not build, nor insect's wing

Flit o'er the herbless granite; or to plunge

Into the torrent, and to roll along

On the swift whirl of the new breaking wave....

.... To follow through the night the moving moon,

The stars and their development; or catch

The dazzling lightnings till eyes grew dim;

Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,

While Autumn winds were at their evening song,

These were my pastimes, and to be alone;

For if the beings, of whom I was one,

Hating to be so,--cross'd me in my path,

I felt myself degraded back to them,

And was all clay again....]

[Note 348:

.... My solitude is solitude no more,

But peopled with the Furies:--I have gnash'd

My teeth in darkness till returning morn,

Then cursed myself till sunset; I have pray'd

For madness as a blessing--'tis denied me.

I have affronted death--but in the war

Of elements the waters shrunk from me,

And fatal things pass'd harmless--the cold hand

Of an all-pitiless demon held me back,

Back by a single hair, which would not break.

In fantasy, imagination, all

The affluence of my soul--I plunged deep

But like an ebbing wave, it dash'd me back

Into the gulf of my unfathom'd thought

.... I dwell in my despair

And live, and live for ever.]

[Note 349:

There's bloom upon her cheek;

But now I see it is not living hue,

But a strange hectic--like the unnatural red

Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]

[Note 350:

.... Hear me, hear me--

Astarte! my beloved! speak to me:

I have so much endured--so much endure--

Look on me! the grave hath not changed thee more

Than I am changed for thee. Thou lovedst me

Too much, as I loved thee: we were not made

To torture thus each other, though it were

The deadliest sin to love as we have loved.

Say that thou loath'st me not, that I do bear

This punishment for both--that thou wilt be

One of the blessed--and that I shall die.

For hitherto all hateful things conspire

To bind me in existence--in a life

Which makes me shrink from immortality--

A future like the past. I cannot rest.

I know not what I ask, nor what I seek:

I feel but what thou art, and what I am;

And I would hear yet once before I perish

The voice which was my music--Speak to me!

For I have call'd on thee in the still night,

Startled the slumbering birds from the hush'd boughs

And woke the mountain wolves, and made the caves

Acquainted with thy vainly echoed name,

Which answer'd me--many things answer'd me--

Spirits and men--but thou wert silent all.

.... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,

And never found thy likeness--speak to me!

Look on the fiends around, they feel for me:

I fear them not, and feel for thee alone--

Speak to me! though it be in wrath; but say--

I reck not what--but let me hear thee once--

This once--once more!]

[Note 351:

.... Yet see, he mastereth himself, and makes

His torture tributary to his will.

Had he been one of us, he would have made

An awful spirit.]

V

On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.

Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il

tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une

générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du

gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les

injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)

au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système

d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre

les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant

cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs

bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,

travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les

infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase

de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait

l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment

qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord

Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes

lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,

le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a

public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière

qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse

personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la

conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et

protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux

siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son

rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne

l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La

proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation

étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices

divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du

roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en

cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs

qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques

qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au

coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être

_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans

son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est

tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine

étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà

les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,

avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est

attaqué.

Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;

c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des

ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après

les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu

l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient

debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la

trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent

l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il

faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux

appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les

_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit,

et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été

chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C.....,

composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le

dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en

comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute

classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden....

Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles

coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre

les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes

dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle

différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa

fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et

partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et

aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle

qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des

tartufes de moeurs,

Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];

une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire

l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de

vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces

invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de

la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des

grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la

tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est

enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs

sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner

en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité

sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération

anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le

péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes

déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don

Juan_[357].

Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un

nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du

Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui

lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les

satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux

de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de

colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait

la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide

et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé

fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque

jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant

rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la

mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le

châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme

plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle

tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la

morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité

amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une

femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances

en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)

non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],

pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à

une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante

Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques

en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et

pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient

d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise,

et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui

dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son

_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle

humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur

de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime

à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile

et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui

geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit

forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à

trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron

trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond

comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on

devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur

du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si

bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres

gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de

cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les

femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un

rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui

vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,

plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son

coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat,

rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une

autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque

ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances

qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie

militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie

active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct,

le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du

climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement

suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion

imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des

deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le

politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les

petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,

lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.

Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,

dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il

prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont

pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,

c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses

confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion

venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau

soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non

plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes

chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous

voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et

non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas

de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène;

il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est

jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée;

les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au

cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après

tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de

Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute

l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra

à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue:

j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là

picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il

se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il

deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous

voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage

malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que

l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à

la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].

Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la

faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:

à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le

reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus

aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont

dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,

il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on

en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand

je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la

simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues

ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de

Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et

harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les

paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y

a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent

sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette

aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie

embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large

appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous

les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son

bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe

sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre,

avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement

sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,

avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de

perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une

statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de

pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un

monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une

clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un

regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le

lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord

et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle

fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine?

Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?

Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce

qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature

humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et

sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce

qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de

reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la

jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y

a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la

vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la

plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments

et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront

pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on

vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée

que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a

recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.

Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle

l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,

en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,

imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les

unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des

falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs

et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque

des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de

l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa

couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du

dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par

quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle

mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la

main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient

le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes

sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à

dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en

grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant

l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du

crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont

la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et

vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la

large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le

clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent

leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et

voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un

baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme

ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la

solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein

d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment

baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau

tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras

entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la

leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent

moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos

catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de

promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers

son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui

soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui

s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas!

ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à

eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et,

n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité

ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces

deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de

floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le

modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes

doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les

pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.

Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par

delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie

humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela

qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves

lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience

est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme

une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que

les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la

trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le

meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler

comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un

animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses

instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la

nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse

et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre

gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche

rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut

faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en

imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas

mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des

fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec

soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que

de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de

farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La

bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un

sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.

Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle

sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu,

cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à

propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que

les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion!

Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur

la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du

devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en

juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la

pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle

situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire,

honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de

compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté

sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il

s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de

sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,

on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et

l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est

en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.

C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et

défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné

vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle

comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête

femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez

raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné,

et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine

fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en

équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une

bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les

pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un

idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous

recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à

une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au

fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et

jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant

fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?

Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui,

dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se

trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres

angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de

rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon

amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée

Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée:

c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre

toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des

serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien

d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le

mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si

Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour

Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et

deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami

détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus

l'empoigner par sa culotte[375].»

Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,

c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par

bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;

la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que

par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de

la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de

Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le

meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être

argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce

qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à

force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien

qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se

détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse

outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un

taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et

maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses

récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la

famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui

se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;

bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second

comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette

sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui

lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des

dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de

chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le

délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et

montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et

hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la

baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme

fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez

pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est

pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits.

Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités

humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon

«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des

chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses

lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au

moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte

respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de

cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une

pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans

le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu

des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal,

avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et

des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se

demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la

Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas

deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul,

debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages

ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour

occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères,

ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une

confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon

d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires

dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait.

Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive

pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte,

toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui

éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les

émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les

hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims

d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans

les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on

l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec

lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant,

une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées

des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,

emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à

résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit

revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et

tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et

sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son

talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre

toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions

poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a

une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme

dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,

c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un

spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,

chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le

poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient;

la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations;

le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait

essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame

qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand

il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action

en Grèce et n'y trouva que la mort.

[Note 352:

.... Thou hast no power upon me, that I feel;

Thou never shalt possess me, that I know:

What I have done is done; I bear within

A torture which could nothing gain from thine:

The mind which is immortal makes itself

Requital for its good or evil thoughts--

Is its own origin of ill and end--

And its own place and time;--its innate sense,

When stripp'd of this mortality, derives

No colour from the fleeting things without;

But is absorb'd in sufferance or in joy,

Born from the knowledge of its own desert.

_Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.

I have not been thy dupe, nor am thy prey--

But was my own destroyer, and will be

My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!

The hand of death is on me--but not yours!]

[Note 353: _Don Juan._

There stands the noble hostess, nor shall sink

With the three thousandth curtsy;

.... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,

And long the latest of arrivals halts,

'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,

And gain an inch of staircase at a time....]

[Note 354: It was as if the house had been divided between your

public and understood courtesans. But the intriguantes much

outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference

between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that

the two last may enter Carleton and any other house and the two first

are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life

as it really is--and myself after all the worst of any!]

[Note 355: Alfred de Musset.]

[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of

Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]

[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state

of society, and not an eulogy of vice.]

[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]

[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]

[Note 360:

.... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,

Not through a misty morning twinkling weak as

A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,

But with all heaven t' himself; that day will break as

Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow

That sort of farthing candlelight which glimmers

Where reeking London's smoky caldron simmers.]

[Note 361:

.... I love the language, that soft bastard latin,

Which melts like kisses from a female mouth,

Which sounds as if it should be writ on satin,

With syllables which breathe of the sweet south,

And gentle liquids gliding all so pat in,

That not a single accent seems uncouth,

Like our harsh northern whistling, grunting guttural,

Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]

[Note 362:

I like the women too (forgive my folly),

From the rich peasant cheek of ruddy bronze,

And large black eyes that flash on you a volley

Of rays that say a thousand things at once,

To the high dama's brow, more melancholy

But clear, and with a wild and liquid glance,

Heart on her lips, and soul within her eyes,

Soft as her clime, and sunny as her skies.]

[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,

_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans

_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]

[Note 364: Journal, février 1821.]

[Note 365:

She with her flush'd cheek laid on her white arm,

And raven ringlets gather'd in dark crowd

Above her brow, lay dreaming soft and warm;

.... One with her auburn tresses slightly bound,

And fair brows gently drooping, as the fruit

Nods from the tree, was slumbering with soft breath,

And lips apart, which show'd the pearls beneath.

.... A fourth as marble, statue-like and still,

Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;

White, cold and pure........................

.................. a carved lady on a monument.]

[Note 366:

.... It was like the fawn which, in the lake display'd,

Beholds her own shy, shadowy image pass,

When first she starts, and then returns to peep,

Admiring this new native of the deep.]

[Note 367:

.... It was a wild and breaker-beaten coast,

With cliffs above, and a broad sandy shore,

Guarded by shoals and rocks as by a host;

And rarely ceased the haughty billow's roar,

Save on the dead long summer days, which make

The outstretch'd Ocean glitter like a lake....

And all was stillness, save the sea bird's cry,

And dolphin's leap, and little billow crost

By some low rock or shelve, that made it fret

Against the boundary it scarcely wet.

.... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,

Over the shining pebbles and the shells,

Glided along the smooth and hardened sand;

And in the worn and wild receptacles

Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,

In hollow halls, with sparry roofs and cells

They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,

Yielded to the deep twilight's purple charm.

They look'd up to the sky whose floating glow

Spread like a rosy Ocean, vast and bright;

They gazed upon the glittering sea below,

Whence the broad moon rose circling into sight;

They heard the wave's splash, and the wind so low;

And saw each other's dark eyes darting light

Into each other--and beholding this,

Their lips drew near, and clung into a kiss.]

[Note 368:

.... They were alone, but not alone as they

Who shut in chambers think it loneliness;

The silent Ocean, and the starlight bay

The twilight glow, which momently grew less,

The voiceless sands, and drooping caves, that lay

Around them, made them to each other press,

As if there were no life beneath the sky

Save theirs, and that their life could never die.]

[Note 369:

.... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,

Nor offered any....

She was all which pure ignorance allows,

And flew to her young mate like a young bird....]

[Note 370:

Alas! They were so young, so beautiful,

So lonely, loving, helpless, and the hour

Was that in which the heart is always full,

And, having o'er itself no further power,

Prompts deeds eternity cannot annul....]

[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans

_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes

n'aiment pas _Don Juan_.»]

[Note 372:

I hope it is no crime

To laugh at _all_ things. For I wish to know

_What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?

(Ch. VII, stance 2.)]

[Note 373:

.... Sooner shall earth resolve itself to sea,

Than I resign thine image, oh, my fair!

(Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)

Oh Julia! what is every other woe?--

(Here he fell sicker)......................

(For God's sake let me have a glass of liquor;

Pedro, Baptista, help me down below.)

Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--

Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)

Beloved Julia, hear me still beseeching!

(Here he grew inarticulate with retching.)]

[Note 374:

.... Love's a capricious power....

Against all noble maladies he's bold;

But vulgar illnesses don't like to meet;

.... Shrinks from the application of hot towels,

And purgatives are dangerous to his reign,

Sea-sickness death....]

[Note 375:

.... 'Tis melancholy, and a fearful sign

Of human frailty, folly, also crime,

That love and marriage rarely can combine;

Although they both are born in the same clime;

Marriage from love, like vinegar from wine--

A sad, sour, sober beverage.--

.... An honest gentleman, at his return

May not have the good fortune of Ulysses;....

.... The odds are that he finds a handsome urn

To his memory--and two or three young misses

Born to some friend, who holds his wife and riches

And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]

[Note 376:

.... Let us have wine and women, mirth and laughter,

Sermons and soda-water the day after.

Man, being reasonable, must get drunk;

The best of life is but intoxication....]

[Note 377:

.... And next they thought upon the master's mate,

As fattest; but he saved himself, because,

Besides being much averse from such a fate,

There were some other reasons: the first was,

He had been rather indisposed of late;

And that which chiefly proved his saving clause,

Was a small present made to him at Cadiz,

By general subscription of the ladies.]

[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions

authentiques.]

[Note 379: Chant VII, 6, 7.

Dogs, or men!--for I flatter you in saying

That ye are dogs--Your betters far--Ye may

Read, or read not, what I am now essaying

To show ye what ye are in every way.]

[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 46 / 62 题