III

Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il

avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et

d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la

force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent

et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a

cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et

l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,

_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_

et _le Prisonnier de Chillon_.

Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans

ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,

et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.

Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus

faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des

pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de

l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques

aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,

l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels

qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion

au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont

défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction

poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements

convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les

ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour

obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là

sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne

sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques

et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui

font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la

populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour

de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des

meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des

forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou

furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les

voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct

qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de

contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles

comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces

séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou

pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la

Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut

relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes

tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la

femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur

les moyens.

Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un

arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les

spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il

est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des

aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le

voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et

de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en

Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,

dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,

ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,

l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être

assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui

n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne

m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la

précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut

ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne

s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de

San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était

horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire

ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,

déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous

sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais

certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres

à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:

«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes

au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous

mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à

nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même

il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de

son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les

rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un

tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant

tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et

trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.

Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].

Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font

pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds

plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus

magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image

de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,

c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de

l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en

tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,

l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être

artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.

Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,

mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans

quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur

domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a

trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;

c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est

seul.

Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la

médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages

qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux

frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en

combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de

l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie

silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une

crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les

survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient

cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la

place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant

pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune

se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au

contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].

Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme

mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se

ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne

d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,

devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée

s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé

l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne

sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En

voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval

sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,

saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.

Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force

s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je

tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur

devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne

battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les

arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa

devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas

mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je

luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir

jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une

planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en

même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,

Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est

l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la

torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la

mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour

compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,

sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont

trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval

sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le

gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle

d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans

assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune

fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa

propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul

appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la

volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,

et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il

sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est

minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit

descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan

suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues

sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées

que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et

leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents

étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber

leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était

point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf

quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand

le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant

comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le

coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste

entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se

tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent

impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp

avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des

sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous

le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et

grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés

pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un

Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les

crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il

glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,

allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner

hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien

rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de

la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le

sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et

verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne

avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et

nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur

chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le

rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,

pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,

mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie

humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé

par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de

l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu

importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de

ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,

et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le

sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.

Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?

Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre

peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?

Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre

la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus

vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et

le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a

tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent

ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux

portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;

la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire

témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de

voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur

attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu

raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché

sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot

jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à

goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs

arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix

bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce

pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,

qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à

peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la

main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue

inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le

soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des

assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste

«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son

souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage

s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en

tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain

esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels

coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne

reposent bien que dans le tombeau.

Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et

sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une

mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop

sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de

l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature

vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme

dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était

pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les

étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,

ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et

noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et

venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent

le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles

tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec

un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux

nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,

les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent

en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se

tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder

encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette

lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par

saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à

terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,

souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres

couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers

funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel

morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des

malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents

et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante

venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.

Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,

et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec

des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La

Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:

ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à

part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus

qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,

et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les

hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur

chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens

assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au

cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,

par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,

ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires

maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un

piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,

léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il

mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une

énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se

rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de

choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les

ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de

squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible

souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui

était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils

levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se

virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par

l'horreur de leur propre aspect[342].»

[Note 329: Par exemple:

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 44 / 62 题