Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,
_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_
et _le Prisonnier de Chillon_.
Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des
pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques
aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels
qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction
poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements
convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les
ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour
obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là
sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne
sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques
et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la
populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour
de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des
meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des
forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou
furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les
voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct
qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de
contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles
comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces
séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou
pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la
Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut
relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes
tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la
femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
les moyens.
Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,
ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être
assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne
s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était
horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même
il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les
rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un
tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant
tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et
trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.
Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].
Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds
plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image
de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,
c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de
l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être
artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.
Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,
mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans
quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur
domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
seul.
Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].
Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En
voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je
tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur
devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa
devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je
luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une
planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en
même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,
Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est
l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la
mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour
compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,
sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval
sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le
gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle
d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans
assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune
fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa
propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul
appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la
volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,
et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il
sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est
minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan
suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues
sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées
que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et
leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents
étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber
leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était
point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le
coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent
impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp
avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous
le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés
pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un
Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les
crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il
glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,
allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner
hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien
rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de
la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le
sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne
avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et
nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le
rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,
pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,
mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie
humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé
par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de
l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,
et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le
sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.
Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?
Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?
Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre
la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus
vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et
le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire
témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché
sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot
jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à
goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix
bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,
qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à
peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la
main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le
soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des
assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste
«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son
souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage
s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en
tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain
esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels
coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne
reposent bien que dans le tombeau.
Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une
mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de
l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature
vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme
dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était
pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les
étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,
ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et
noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles
tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec
un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux
nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,
les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent
en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se
tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder
encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par
saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à
terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres
couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers
funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel
morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents
et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante
venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,
et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec
des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:
ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,
et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens
assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au
cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires
maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,
léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il
mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une
énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se
rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de
choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les
ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible
souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se
virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par
l'horreur de leur propre aspect[342].»
[Note 329: Par exemple: