Les idées et les oeuvres.
I. Changements dans la société. -- Avènement de la
démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
l'_au-delà_.
II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
-- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
-- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
-- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
Ses excès. -- Sa mort.
III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
-- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
-- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
-- Idée moderne du style.
IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
-- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
-- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
est bourgeois et anglais.
V. La philosophie entre dans la littérature. --
Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
graduelle des idées continentales.
Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.
L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances
extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une
hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des
sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny
élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut
nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des
aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des
navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le
bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand
nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres
jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le
flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux
rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à
l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui,
joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille
exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la
routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres
et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption
subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.
C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des
Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli
d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le
magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et
les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois
résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa
peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].
Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux
vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs.
Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au
delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le
propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est
que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de
l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de
l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge
oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de
Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et
d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des
molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme
spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la
pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la
beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les
mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs
devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes
ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du
beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent.
Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à
titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent
jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée
les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du
siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle
qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir
d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse
aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve
pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à
travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de
bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à
travers les formules des sciences, à travers les textes et les
confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à
Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs
grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont
pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct,
comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde
invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les
puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a
attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de
flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la
tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée
et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»
Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
et lente qui continue encore aujourd'hui.
[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
Nation_.]
[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]
[Note 193: _Faust_, scène première.]
I
C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à
seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent,
la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux
griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette
maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de
peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus
exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la
semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la
moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la
pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui
extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il
allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une
pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était
que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut
de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché
avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant
à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le
point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait
les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine
de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce
fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
guère mieux.
Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers
oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail
que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en
dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier,
trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la
lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit
marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était
déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller
dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur,
et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour
s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre
afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans
sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon
_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette,
chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai,
le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec
plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur
les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais
coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure,
à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair
lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les
vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette
froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en
qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va
piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut
songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et
les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe
qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant
et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre
fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les
oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas
troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche
d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil
moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes
grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à
prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus
tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui
pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons
presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son
mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi
haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le
public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve
à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien
opprimé et révolté.
Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme,
usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe,
pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches,
«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en
voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens
sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs
tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le
coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme
est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il
y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles;
l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui
renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au
très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société
des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour
concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de
cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper
à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime,
en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et
plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés
écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou
prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et
sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai
pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau
écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle,
laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit,
il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les
Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée
contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la
Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde
pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la
brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan
en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon
garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout
petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa
couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange
gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
ressemble à celle du _Ça ira_.
Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché
originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout,
se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit
la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses
railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire,
personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant.
En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de
se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre
l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts
d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix
ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des
emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose;
l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_,
tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin
on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette
journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi
tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous
avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et
aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant
leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si
ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!»
Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple?
Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais;
donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre;
il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience.
«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que
de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un
verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant
faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que
nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur
en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates
blanches et des révérends en rabats neufs.
Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de
Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant!
C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et
rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que
les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux
haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien
bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson:
«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en
témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix
ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous.
C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois,
quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne
sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté
l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me
dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en
gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne
demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à
l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave
drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra
tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.»
J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite
bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une
luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui
s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils
engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les
solives et les murs:
Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
poltrons,--les églises pour plaire au prêtre.
Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce
que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de
plaisir,--peu importe où et comment!
Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là
tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous
embrassons nos luronnes sur le foin.
La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous
qui avez des réputations à perdre.
À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la
santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre
marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_!
Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222].
Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature.
«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La
pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions
légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité
raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui
semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi.
Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée,
sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands
malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui
sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou
noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit
qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais
coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès
lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et
lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large
nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les
ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict
devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme.
Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à
sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire
lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les
idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle
humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
humeur.
Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette
délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent
qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il
se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries
platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non
régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord
Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et
telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se
vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour
l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil,
il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de
belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].
Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce
qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui
est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché.
Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les
plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et
maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions
d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces
variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les
vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de
l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et
qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen
et chrétien.
Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la
littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu
la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au
moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon
coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant
qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les
vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les
chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais,
qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante,
apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie
naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre
deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les
beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de
ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est
indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il
lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons
de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons
par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce
avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître;
j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou
huit fois Burns y a atteint.
Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit
Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des
phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de
Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était
content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était
de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux
fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.
Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
des chandelles, accordait des licences pour le transport des
spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche,
il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous
pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des
sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre;
les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après
quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme
lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait
désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche
avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la
source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la
crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône.
«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la
tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va
infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours
après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.
[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
year.]
[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]
[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
second, from a late harvest, we lost our crops.]
[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
madness of an intoxicated criminal under the hands of the
executioner.]
[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie
de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]
[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
contamination in the very entrance.]
[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]
[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]
[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
distinguished.]
[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
disturb their little songs or frighten them to another station. Even
the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
a time, but must have been interested for his welfare?]
[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
the public has decided in their favour.
Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
allaient réveiller leurs camarades.]
[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
that are withheld from the son of genius and poverty?]
[Note 206:
See yonder poor o'erlabour'd wight,
So abject, mean, and vile,
Who begs a brother of the earth
To give himself leave to toil;
And his lordly fellow-worm
The poor petition spurn,
Unmindful, tho' a weeping wife
And helpless offspring mourn.]
[Note 207:
While winds frae off Ben Lomond blaw,
And bar the doors wi' driving snaw....
I grudge a wee the great folks' gift,
That live so bien an' snug:
I tent less and want less
Their roomy fire-side,
But hanker and canker
To see their cursed pride.
It's hardly in a body's pow'r
To keep at times frae being sour.
To see how things are shar'd;
How best o' chiels are whiles in want,
While coofs on countless thousands rant,
And ken na haw to wair't.]
[Note 208: A man is a man for a' that.]
[Note 209:
An', Lord, if ance they pit her till't
Her tartan petticoat she'll kilt,
An' durk an' pistol at her belt,
She'll take the streets,
An' rin her whittle to the hilt
I' th' first she meets!]
[Note 210:
In politics if thou wouldst mix
And mean thy fortune be,
Bear this in mind, be deaf and blind,
Let great folks hear and see.]
[Note 211:
Upon this tree there grows sic fruit
Its virtues a' can tell, man.
It raises man above the brute,
It makes him ken himself, man.
Give once the peasant taste a bit,
He's greater than a Lord, man....
King Louis thought to cut it down,
When it was unco small, man.
For this the watchman crack'd his crown
Cut off his head and all, man.]
[Note 212: 1780.]
[Note 213:
Should Hornie as in ancient days,
'Mang sons o' God present him,
The vera sight o' Moodie face
To's ain het hame had sent him
Wi' fright that day.]
[Note 214:
Hear how he clears the points o' faith
Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
He's stampin' an' he's jumpin!
His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
His eldritch squeel and gestures,
Oh! how they fire the heart devout,
Like cantharidian plasters,
On sic a day!]
[Note 215:
But now the Lord's ain trumpet touts,
Till a' the hills are rairin'
An' echoes back return the shouts;
Black Russell is na spairin'.
His piercing words, like Highlan' swords,
Divide the joints an' marrow;
His talk o' Hell, whare devils dwell,
Our vera sauls does harrow
Wi' fright that day.
A vast unbottom'd boundless pit,
Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
Wha's raging flame an' scorchin' heat,
Wad melt the hardest whun-stane.
The half asleep start up wi' fear,
An' think they hear it roarin',
When presently it does appear
'Twas but some neibor snorin'
Asleep that day.]
[Note 216:
How monie hearts this day converts
O' sinners and o' lasses!
Their hearts o' stane, gin night, are gane,
As saft as ony flesh is.
There's some are fou o' love divine,
There's some are fou o' brandy.]
[Note 217:
An honest man may like a glass,
An honest man may like a lass,
But mean revenge and malice fausse
He'll still disdain;
And then cry zeal for Gospel laws
Like some we ken....
.... I rather would be
An atheist clean,
Than under Gospel colours hid be
Just for a screen.]
[Note 218: _The Jolly Beggars._]
[Note 219:
Wi' quaffing and laughing,
They ranted and they sang,
Wi' jumping and thumping
The very girdle rang.]
[Note 220:
I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
And there I left for witness an arm and a limb;
Yet let my country need me, with Elliot to head me,
I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]
[Note 221:
I once was a maid, tho' I cannot tell when,
And still my delight is in proper young men....
Full soon I grew sick of my sanctified sot,
The regiment at large for a husband I got,
From the gilded spontoon to the fife I was ready,
I asked no more but a sodger laddie.]
[Note 222:
A fig for those by law protected!
Liberty's a glorious feast!
Courts for cowards were erected,
Churches built to please the priest!
What is title? What is treasure?
What is reputation's care?
If we lead a life of pleasure
'T is no matter how or where.
With the ready trick and fable
Round we wander all the day,
And at night, in barn or stable,
Hug our doxies on the hay.
Life is all a variorum,
We regard not how it goes;
Let them cant about decorum,
Who have characters to lose.
Here's to badgets, bags and wallets!
Here's to all the wandering train!
Here's our ragged brats and callets!
One and all cry out.--Amen.]
[Note 223:
Morality, thou deadly bane,
Thy tens o' thousands thou hast slain;
Vain is his hope whose stay and trust is
In moral mercy, truth and justice.]
[Note 224:
I doubt na, whyles, but thou may thieve;
What then? poor beastie, thou maun live.]
[Note 225:
Hear me, auld Hangie, for a wee,
An' let poor damned bodies be;
I'm sure sma' pleasure it can gie,
E'en to a deil,
To skelp an' scaud' poor dogs like me
An' hear us squeel....
Then you, ye auld, snec-drawing dog!
Ye came to Paradise incog,
An' play'd on man a cursed brogue,
(Black be your fa'!)
An' gied the infant world a shog,
'Maist ruin'd a'....
But fare you weel, auld Nickie-ben!
O wad ye tak a thought an' men'.
Ye aiblins might--I dinna ken--
Still hae a stake.
I'm wae to think upon yon den,
E'en for your sake!]
[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
frère.)]
[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]
[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]
[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
great unknown Power, thou Almighty God!]
[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
devils, till they got vent in rhyme.]
[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]
[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»]
[Note 233:
O Life, how pleasant is thy morning,
Young Fancy's rays the hills adorning,
Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
(Ép. à James Smith.)]
[Note 234: I might write you on farming, on building, on
marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
swoon at the very word business.]
[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two
creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
nor fear.]
[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
ones, there I am weak as a woman's tear.]
[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]