Nane pense mourir

Qui saura jamais pourquoi Nane, au contraire de ce qu'ont accoutumé

la plupart de ses pareilles, était républicaine? Comment s'était-elle

défendue, parmi les cabarets les plus galants, de sucer le lait de ces

opinions aristocratiques où excellent nos demi-mondaines? Fut-elle

séduite par la théorie hasardeuse de l'égalité humaine, ou seulement

par ce goût naturel de la licence qui a converti au Régime tant de

boulevards extérieurs? Peut-être son berceau fut-il enchanté par de

vieilles-barbes; et les vit-elle, toute petite, tremper leur absinthe de

larmes en disant des phrases sur le joug détruit des Badingueusards, ou

qui s'esclaffaient à la lecture de Boquillon?

Toujours est-il qu'en ces jours boueux il ne fallait point plaisanter

Panama; malgré que ce ne fût, ainsi qu'on le lui avait expliqué, qu'une

vieille histoire de chapeau.

--Vous savez, lui disait quelquefois Eliburru, que les victimes du 2

décembre vont beaucoup mieux.

Mais elle ne pouvait point rire d'objets aussi graves.

Au moins de sa mère, et qui au reste se vantait d'y avoir tenu la main

jadis, ou le balai même, elle avait gardé une éducation religieuse

longtemps inébranlable. Mais voici qu'enfin, par des gradations

insensibles, Nane avait glissé à la libre pensée: devenue libertine, et

pour tout dire, anticléricale; mais anticléricale à faire pleurer de

joie Mme M.L. Gagneur, anticléricale comme une loge.

Il est difficile de dire quelles influences lui avaient fait adopter une

attitude d'esprit, dont on peut tout au moins dire que l'élégance y

a peu de part. Nane ne fréquentait guère les journalistes, et de

pharmaciens point. Peut-être avait-elle rencontré quelque israélite

récemment converti: cela suffirait à mettre au dégoût la religion la

plus solide.

Mais Nane ne le montra nulle part autant qu'à son lit de mort.

Une maladie cruelle, rapide s'abattit soudain sur mon amie. Tout son

corps en parut comme ébranlé, ses lèvres pâlirent et la fièvre, venant

disputer à ses nuits les quelques restes d'un sommeil que son mal ne

dévorait pas encore, ne lui laissa bientôt plus que ce qu'il fallait de

raison pour se sentir mourir.

Mme Garbut, cette mère qui lui était si attachée, moins encore peut-être

par les liens du sang que par ceux de la gratitude, nous attristait tous

par un zèle touchant et maladroit. Tantôt elle apportait des reliques

que sa fille rejetait avec horreur; tantôt elle prêchait la vertu des

simples; et les princes de la science étaient importunés de ses avis.

La fièvre devint plus ardente; Nane commença de donner la nuit, quelques

signes de délire. Mais, le jour, elle reprenait tout son bon sens, et

causait avec nous, d'une humeur égale. Un peu amaigrie par le mal, et

si pâle qu'on eût dit sa figure taillée dans le bloc d'un ivoire sans

tache; plus gracieuse dans la douleur qu'elle ne l'avait paru jamais

dans le plaisir même, elle me sembla devenir plus touchante, et comme

l'occasion d'une tendresse.

Mais elle nous affligea de garder en ce passage fatal, l'âme incrédule

qui convenait si mal à son sexe, comme à sa condition. Et l'état de la

malade semblait de plus en plus désespéré. Mme Garbut se décida enfin,

à lui parler de ses devoirs religieux. Elle le fit sans doute avec

peu d'adresse, et c'est ainsi que Nane apprit qu'elle était perdue.

J'arrivais à ce moment même, pour la trouver en pleurs. Mais elle devint

tout aussitôt calme.

--Mon ami, me dit-elle alors, il paraît que c'est fini. Quelques jours

encore, et je ne serai plus qu'une petite chose froide, à quoi vous ne

penserez plus.

--Taisez-vous, Nane. D'abord vous n'êtes pas près de mourir, et si

jamais...

--C'est vrai, vous la regretterez un peu, votre amie Nane, qui a été si

capricieuse avec vous? Mais vous aviez tant de patience, comme on est

avec un enfant qui n'est pas le vôtre. Vous rappelez-vous, de m'avoir

recueillie tombant d'un omnibus?

Et elle se met à rire, comme autrefois; mais d'un rire faible et pour

ainsi dire suranné.

--Je voudrais vous demander quelque chose, reprend-elle. Vous savez qu'à

tort ou à raison je n'ai pas les idées de maman sur certaines choses, ni

les vôtres. Mais puisque c'est comme ça, définitivement, faites au moins

qu'on me laisse mourir en paix. Je vous en supplie; je ne veux pas de

robes noires autour de moi.

--Eh bien soit, lui dis-je, (et la promesse me pèse un peu) je ferai mon

possible. Aussi bien, dans les dispositions où vous êtes.

Mais le lendemain, Nane eut à supporter un autre assaut, et d'un côté

imprévu. Comme je passais la plus grande partie du jour auprès d'elle,

je me trouvai là au moment que sa mère lui apportait une carte sur

laquelle était gravé:

Mon amie Nane · 第 35 / 39 题