L'après-midi esthétique

«Sua quemque natura in studia abripit, ad

quæ potissimum factus est.»

(J. BARCLAIUS in _Euphormion_.)

Il y a un je ne sais quoi, insensiblement,

qui nous entraîne à quelque étude où, sans

doute, nous étions destiné. Ne demandez point

ce qui a fait de M. de M*****, un océanographe,

de M. F*****, un politicien; ou porté

M. H*****, à l'Académie France: c'est un je ne

sais quoi, vous dis-je.

Courtisane de qualité, que les Grâces trois fois décorent, ô Nane!

quel démon vous a mis en tête le tourment de l'Art? Auriez-vous fait

rencontre, dans une brasserie, d'un peintre, d'un esthète,--d'un

critique, peut-être (disons le mot)? Car c'est dans les brasseries, vous

le savez, Nane, que se rencontre l'aristocratie de la pensée; comme,

dans les bars, celle de la naissance. Et ces Messieurs auraient-ils noué

partie d'épaissir, à leur jargon, ce peu de cervelle qui est la vôtre,

qu'on s'imagine mousseuse et candide, pareille à ce qui peut tenir de

crème-fouettée sur la langue rose d'un chat. Ils vous ont parlé de

Nietzsche, j'en suis sûr, de «tons de distance», de Gauguin. Et ils ont

dit, avec mépris, à propos des choses qu'ils n'aimaient point: «Ce n'est

pas de l'Art. C'est de la littérature.»

Eh, laissez-le donc tranquille, l'Art: afin qu'il vous le rende. Si le

caprice vous vient de contempler des belles choses, n'avez-vous pas

assez de vous mirer dans votre miroir, votre beau miroir Louis XVI dont

le cadre, doré au mat, figure une sensible bergère qui répand des pleurs

auprès d'un nid renversé? Et sur mon âme, ce meuble est épris de vous.

Pareille à la brume délicate qu'un soir d'août suspend sur les eaux,

voyez cette buée qui le voile, tant il s'émeut, dès que vous surgissez

devant lui parée de vos seuls colliers; aussi nue et moins rigoureuse

qu'une Vérité mathématique. Mais vous, Nane, vous ne l'aimez point.

C'est pourquoi sans pudeur vous souffrez qu'il vous épie jusque dans

votre chair la plus secrète, avec vos genoux un peu rapprochés, vos

coudes de corail pâle, une gorge sans escarpements; si irrégulière pour

tout dire, en vos charmes, qu'ils ne sont peut-être qu'une exquise

difformité.

Déjà vous voici ensevelie sous le linge, armée d'un corset, de

jarretelles, de bottines très hautes, comme en portèrent, sous leurs

crinolines («Ah oui, dites-vous: Constantin Guys....»), les dames de

Compiègne, autrefois. Et de nouveau vous êtes charmante. Restez-le un

moment ainsi, voulez-vous? Non, vous préférez aller au Louvre, voir les

nouveaux tableaux dont vous ont parlé ces gens. Et il est de fait que

dans la rue, et «en plein vingtième siècle», comme parlent les gazettes,

votre passage, ainsi troussée, soulèverait la critique aussi bien que

celui de Vénus faisait naître sous ses pas les violettes couleur de nuit

et le sang des anémones. Habillez-vous donc.

Une heure à peine a passé que déjà vous êtes en toilette décente, je

veux dire qu'on ne voit plus la couleur de votre peau. A part cela la

jupe trahit et souligne chez vous une croupe de danseuse andalouse;

outre qu'elle plaque si exactement au tablier qu'on connaît du premier

coup d'oeil le module de vos nobles jambes, cette double colonne d'un

marbre veiné d'azur, dressée par quelque dieu au seuil de la plus

voluptueuse Atlantide.--Pourtant, de ventre, vous n'avez plus du tout.

Où est-ce que vous avez bien pu le mettre? Malgré soi, on cherche sous

les meubles: non, il n'y est pas.

Maintenant, chapeautez-vous, Madame. Mon Dieu, comme il est plat votre

galurin. On dirait une assiette à dessert;--ou un paradoxe de M.

Biornstern Biornson. Tout autour il y a un rang de pensées, comme si on

avait voulu marquer au peuple, par ce symbolisme ingénieux, que c'est un

chapeau d'Intellectuelle. Mais au fond c'est si fatigant de penser. Et

quand vous vous mettez à chercher des idées originales au fond de votre

«mentalité»--tel un enfant qui pêche à la ligne dans un bocal à poissons

rouges--cela vous donne un air triste, triste. Oui, telle que vous êtes

alors, je m'imagine la fille d'un mercier protestant qui aurait engrossé

sa bonne, jadis, un jour de pluie.

D'ailleurs j'aimais mieux ce lampion vert et or qui couronnait l'an

dernier les ondes de votre chevelure. C'est très joli les lampions; et

toutefois, n'oubliez pas votre voilette, ni vos gants. Évitez même que

ceux-ci ne soient de la même main; ou du moins de ne vous en apercevoir

qu'en voiture, à seule fin de me les envoyer alors changer en

disant:.«Surtout, ne soyez pas long.» Enfin mettez-vous autour du cou ce

serpent floconneux qui vous donne l'air d'avoir passé la tête à travers

un édredon. Et houp!

Après tout, vous avez raison, pourquoi n'irait-on pas au Louvre, surtout

par les jours froids, comme il en fait un aujourd'hui? Les salles y sont

spacieuses, chauffées. Et puis il y a les gens qu'on y rencontre. De

belles Londoniennes, d'abord, en étoffes bourrues, avec des gants

amples, des souliers ronds--flanquées de leurs tristes époux. Et des

Allemandes vêtues... ah vêtues comme les dames d'Hildburghausen; sans

omettre ces singuliers maris à lunettes, coiffés de vert, qu'elles

ont.--Quelques Parisiens, aussi, rares comme la véritable amitié. Pour

ne rien dire de ces provinciaux ahuris, dont parla jadis M. Elémir

Bourges, et qui cherchent en vain, à travers les salles du Louvre, les

magasins du même nom. Mais ce qu'il n'y a jamais, à moins de l'amener

comme je fais aujourd'hui, c'est une Parigote un peu pelucheuse,

caressante à l'oeil, et qui glisse sans bruit sur les parquets ou les

vastes dalles.

Et voici toute la tribu des pauvres diables, ouvriers inoccupés,

éclopés, échappés de l'hôpital ou de la prison, mendigos sans poste,

assemblés et causant à voix lente autour des bouches de chaleur; ou

bien assis en brochette, comme des oiseaux des îles, sur ces banquettes

rouges dont il semble que la peluche soit teinte de sang. Ne feignez

point d'être surprise qu'ils vous guettent avec ces avides yeux: ce

n'est pas toujours de manger, Nane, que les hommes ont faim.

Mais puisque nous sommes ici pour les nouveaux tableaux, allons les

voir. Dans le Salon Carré, tenez, ce grand paysage de Poussin, on l'a

acheté l'autre jour chez Dufayel. Vous vous plaignez qu'on ne distingue

rien, qu'il fait trop sombre. Mais c'est toujours comme ça, au Salon

Carré. Les tableaux n'y sont pas pour être vus. Ils se reposent, et,

pour un peu, on leur mettrait des housses.--Et ça? Ça c'est les noces

de Cana, en Galilée.--Beaucoup trop pour vous, n'est-ce pas; et

vous préféreriez une bonbonnière comme celle qu'acheta Willy, aux

Miniaturistes? Mon Dieu, l'un et l'autre sont à peu près incomparables.

Ne les comparons pas.

Mais déjà la Grande Galerie vous effraye; et vous faites demi-tour. A

vrai dire ces milliers de figures, à droite pendues, et à gauche, sur

un demi-kilomètre de long, et qui vous regardent sans vous voir, ne

laissent pas d'intimider un peu. On a le sentiment qu'on va passer

par les baguettes. Vous devriez pourtant aller dire un petit bonjour,

là-bas, à cette Mistress Angerstein en mousseline blanche, que peignit

Lawrence auprès de son rouge mari. Ce n'est pas au moins que j'aime la

peinture anglaise; mais cette dame, par ses regards sinueux, par ses

mains pleines de promesses, et ce sourire équivoque qui se joue de la

tendresse à la cruauté, me rappelle, avec moins d'assiette, la charmante

Mademoiselle Auguste de Crébillon-le-fils. «Ah! trop heureuse époque, où

jusqu'au sein des maisons d'éducation...»

Ici, je m'aperçus que Nane, excédée sans doute par mes discours, avait

pris la fuite. Elle fendit, sans en paraître étonnée, tout cet or de

soleil couchant qui poudroie à travers la Galerie d'Apollon, et je ne

la rattrapai qu'au milieu des vases grecs, car elle courait aussi vite

qu'une nuée d'orage.

--Héla! lui dis-je, et moi qui voulais vous faire voir ce Printemps de

Millet qui sent l'herbe, la pluie et le pommier. Il y a là un horizon

gris ardoise avec trois oiseaux blancs qui fait songer à vos yeux quand

vous êtes en colère. Ils sont si grands alors qu'on y cherche malgré soi

des nuages, la mouette qui crie, et l'ivresse salée du large.

Mais Nane ayant répondu «qu'elle en avait sa claque de mes boniments, et

aussi de tous ces bibelots», nous tombâmes d'accord de quitter ce Musée

National, et sortîmes par le Musée Égyptien où c'est en vain que je

tâchai de l'intéresser à deux sarcophages de bois peint, don de S.A.S.

le Khédive. Tandis qu'elle s'obstinait à les traiter de «vieilles

baignoires», la salle spacieuse et grise, où méditent tant de dieux de

granit, fut envahie soudain par plusieurs petites Anglaises, danseuses

de music-hall ou de cirque, qui chantaient en choeur un air de

cake-walk. Et tant de sans-gêne ne parut pas scandaliser ces beaux

sphinx jumeaux, noirs comme une nuit sans étoiles, qui portent une fleur

de lys en ferronnière. Aussi bien sont-ils en pierre--comme vous-même, ô

Nane, deux fois dure à toucher.

Mon amie Nane · 第 19 / 39 题