«De puella vestra, quid scribam? Valet,
viget, jam matura viro, jam plenis nubilis
annis. Mores et linguam quoque nostram
discit.»
(ERYCII PUTEANI _epistola ad Joh.
Baptistam Saccum, apud_ MARTINI
KEMPII, _Dissertat. XVI de Osculis_.)
«Que dirai-je de Mademoiselle votre fille?
Elle est comme une treille d'if, que vendange
la main des Amours. Et accueillante avec
cela, si vous saviez! Ni nos moeurs ne
l'épouvantent, ni notre langue ne la rebute
jamais.»
Le proverbe nonobstant, mon amie Nane professait pour les amis de ses
«amis» une haine opiniâtre et sournoise. N'ayant pas rencontré de me
brouiller avec les miens, elle fut plus heureuse à les refroidir envers
moi; non qu'elle y apportât sans doute de grands calculs, mais il faut
prendre garde que la méchanceté de la femme s'accorde parfaitement avec
sa frivolité.
Certains de ses procédés valent d'être retenus.
--Tiens, murmurait-elle assez haut pour être entendue au moment que le
gros Sans, respirant avec force, s'asseyait à notre table, c'est tout
à fait comme vous me disiez hier soir. Et elle clignait de ses yeux
métalliques.
Sans souffrait, soufflait, et ne revenait pas.
Ou bien elle relatait devant le fils du conseiller N., sur notre
magistrature, des opinions par moi émises en petit comité, et qui sont
bien loin d'une basse flagornerie.
Elle parvint même jusqu'à froisser le placide Eliburru à force de lui
rappeler, comme par inadvertance, les caravanes de son amie Henriette,
et que je l'avais connue longtemps avant lui (au sens de l'Écriture).
Satisfaite enfin de m'avoir fait presque mettre en quarantaine par
ces gens, tout au moins quand elle était de la compagnie, elle voulut
l'autre jour m'offrir une compensation, et me demanda de l'accompagner,
qui allait faire visite à sa mère:
--Je l'aime beaucoup, me dit-elle. Et elle ajouta après un peu de
silence:
--Elle m'a bien battue...
Nane était venue à pied, de clair vêtue, aussi printanière que la
journée, qui était douce. A peine dans le Bois nous commençâmes de
respirer les bourgeons qui pleurent, et je ne sais quelle langueur dans
l'air. On eût dit qu'il était tiède par places; plus loin nous aperçûmes
au-dessus des murs la gerbe pâle des lilas.
Comme une fraise que le soleil macère dans un creux de muraille, le
coeur de Nane parut s'attendrir; elle devint sentimentale, plaignant la
brièveté des heures, et le temps irrévocable.
--Si aujourd'hui, ajouta-t-elle, pouvait toujours durer, qu'il fait si
bon vivre.
--D'autant que cette voiture a des roues très bien caoutchoutées.
--Vous ne savez, répond-elle, que prendre à la blague tout ce que
j'admire, et moi-même, comme si j'étais un bibelot, une chose
d'ameublement, et que vous ne croyiez pas que j'aie (elle hésite un
peu)--que j'aie--une âme.
--Mais si, mais si; seulement il y a les petits jeunes, pour s'occuper
de ça; je ne puis pas faire tout le ménage. Et puis je ne vous ai jamais
traité en bibelot, Nane. Vous êtes bien plutôt pour moi comme un fruit
d'or et de sang et qui n'est pas encore tout à fait mûr. Vous êtes comme
du vin grec dans un verre de Bohême tout rouge, au moment délicieux
qu'on l'approche de ses lèvres: après qu'on y a bu le cristal en demeure
longtemps parfumé. Et vous êtes encore comme l'idole qu'on tailla dans
une pierre éclatante, précieuse, dure; comme l'idole, sans souvenir et
sans espérance.
Mon pathos n'a pas désarmé Nane; elle darde sur moi des yeux remplis de
défi, et les coins de sa bouche puérile sont tirés en bas. Drôle, qu'il
y eût une âme là-dedans.
La mère de Nane est dans son petit jardin, qui arrose avec dévotion
un carré de terre compacte et bombée, où il ne paraît avoir poussé
jusqu'ici que quelques pierres.
Après deux gros baisers sur les joues de Nane, et une révérence pour
moi:
--Voyez-vous, nous dit-elle, ce sont des salades.
--Ah! oui, des salades.
--Dès qu'elles auront poussé, les loches viendront et mangeront tout. Il
faudrait passer la nuit à côté, avec une lanterne.
--Tu ne feras pas ça.
--Je suis trop vieille, vois-tu. Ah! si ton pauvre père vivait encore,
lui qui les aimait tant.
Cet amour d'un mort pour les salades me suggère des plaisanteries
auxquelles il vaut mieux ne pas donner jour. Je préfère parler de
l'arbre malingre où je m'appuie, et qui est le géant du jardin.
--Vous avez là, Madame, un beau prunier.
--Oui, il pousse; mais je crois que c'est plutôt un pommier.
--Comment, tu n'es pas plus fixée que ça?
--Je vais te dire: dès qu'il vient quelque chose, les moineaux aussi, et
adieu!
--Il faudrait peut-être, dis-je, se tenir à côté, toute la nuit, avec
une lanterne.
Cependant la vieille dame nous guide vers la maison. Elle a un peu l'air
d'une bonbonne, la vieille dame, et roule en marchant. Mais l'oeil est
vif encore, la lèvre rouge; et elle ressemble à sa fille--d'une façon
terrible.
Ainsi serez-vous un jour, Nane ma mie, grosse, gémissante, dans un très
petit jardin, année d'un arrosoir vert; et votre fille, s'il vous en est
une survenue, ira vous faire visite, avec des messieurs.
Le salon est reluisant; des ronds d'étoffe sont devant les sièges; il
y a deux tableaux de première communion pendus à la muraille; et la
pendule, sous un globe, fait socle à un de ces Grecs illustres dont
l'anonymat de bronze ou de zinc reste, avec les menhirs, une des plus
sombres colles qui se posent encore à l'érudition contemporaine.
--Maman, donne-nous donc un peu de cognac du baron, dit Nane.
--Ah! tu t'en rappelles.
Et un instant après elle nous verse, hors d'un petit flacon à fleurs,
une chose couleur d'ambre, très bonne, d'avant le phylloxera,
certainement. Et moi que la mémoire de ce baron imprévu avait presque
importuné d'abord; moi qui l'avais situé tout de suite dans la haute
banque et le culte mosaïque. Mosaïque? non pas; cet homme généreux dut
être de race ancienne et catholique, digne de cantonner une croix de
gueules de douze oiseaux couleur du temps. Et, d'un coeur échauffé par
le noble jus de Saintonge, je lui fais d'intérieures excuses.
Nane, qui a une chambre ici, y est montée chercher je ne sais quoi;
nous restons seuls, madame mère et moi; et je regarde les tableaux de
première communion. Celui-ci, au nom d'Anaïs Garbut (souvenir précieux
si vous êtes fidèle), doit être celui de mon amie Nane.
--L'autre, me dit-on, est celui de Clotilde, mon autre fille, l'aînée.
Ah! l'ai-je assez gâtée, celle-là; et croyez que je le regrette bien.
--Est-ce qu'elle vous donnerait de l'ennui?
--Pas précisément; mais elle est restée gnole comme tout. La voilà
depuis cinq ans mariée à un contremaître, avec quatre enfants, et deux
mille quatre par an; la misère, quoi. Ah! si je n'avais à compter que
sur ceux-là!
--Vous avez eu plus de satisfaction avec la cadette.
--Vous savez, elle est bonne pour moi. Elle est reconnaissante de ce que
j'ai fait autrefois, avec si peu de moyens, pour l'élever. Et si vous
saviez ce que ça coûte, les filles!
--A qui le dites-vous...
--Enfin, comme me disait le vicaire de Saint-Martial (c'est ma
paroisse), tout le monde ne peut pas suivre la même voie. Mais ce qui me
crispe, c'est les airs que se donnent les autres avec Anaïs. Sa soeur ne
vient la voir qu'en cachette de son mari: avec ça que... Et lui, quand
il en parle, c'est toujours un tas d'arias, et des airs de mépris bien
ridicules. Je vous assure que ça n'est pas lui qui en boirait, du cognac
du baron..... quoiqu'il aime le schnick.
--Vraiment. Il ne sait pas ce qu'il se refuse. Moi, je m'en verse un
autre verre. Le soir peu à peu envahit la pièce. Déjà je ne distingue
plus, sous le globe, Xénophon, qui est peut-être Aristarque ou Thalès de
Milet. Enfin j'entends dans le silence les pas de Nane sur l'escalier.
--Au moins, madame, dis-je, elle ne fera rien qui puisse payer
l'excellente éducation que vous lui avez donnée. Et si complète!
Quoique, sur quelques points, elle l'a peut-être parachevée d'elle-même.
La porte s'ouvre, et Nane peut entendre la réponse:
--Moi, monsieur, j'ai cherché surtout à en faire une bonne chrétienne.
Avec de la religion, on peut se tirer de peine partout.
V