c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à
s'éclaircir, ne parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs
cet article paroît un peu indécent et puéril: cette idée de jeu,
de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. De
plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve
de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du
monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de
tout mon cœur que vous ayez raison; mais, jusqu'à ce que vous me
l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on
dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans
doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu
n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des
élus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même,
dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je
pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel
front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un
million d'hommes, un seul à peine a droit d'aspirer! Si vous
voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez
pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de
pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le
chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne
serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne
nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces
subtilités ont de foiblesse. V.
(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne
convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus
fortes.
Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume
qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême
probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous
nous attendons à mourir; mais notre raison, sachant que tous les
hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi.
L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des
chrétiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas
croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire à Mahomet
ou à Paul, selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à
Rome. Ce sont choses fort différentes. V.
(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de
le suivre.
Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent
continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.
(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est
caché, n'est pas la véritable.
Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux
qu'il fût manifeste. V.
(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion
chrétienne, etc. _Tout cet alinéa et le suivant._
Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que
Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit
années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite
Constancius-le-Pâle, et enfin Constantin, la missent sur le
trône. V.
(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce
que les chrétiens appellent humilité.
Platon la recommande, Épictète encore davantage. V.
(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se
sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc.
Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus
prophètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon
ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.
(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sa
doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés qui se
rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, après tout cela, s'il
est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule
véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.
Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a
dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont
dit les jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus
serrée et plus mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont
prêché les mêmes dogmes: tous ont crié, croyez aux livres juifs
dictés par Dieu même, et détestez le judaïsme. Chantez les
prières juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple
de Dieu a condamné votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que
votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec
Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par une
troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères
juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, qu'étant mort par le
supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus
la terre tout péché et tout mal, quoique depuis lui et en son nom
la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que
jamais.
Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont
réunis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même
enthousiasme; et en même temps ils se sont fait une guerre
mortelle; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur,
jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin
détruit l'autre.
Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus
horribles de ces énergumènes, nommés _papistes_ et _calvinistes_,
qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent
par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents
années, pour quelques mots différemment interprétés. Songez que
ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres
d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe,
et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères,
tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les
assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la
messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent
encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour apôtres les
mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens.
O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur
des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des
querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une
guerre civile.
Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands
mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie
philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que
j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vérité. V.
(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des
étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.
Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la
fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les
dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi
bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion
chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en
tireroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir
qu'à faire briller l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une
religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout
qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues; elle n'est
pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que
l'astronomie. V.
(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?
Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas
leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne
s'est dit inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être
philosophe, et il eût fait le prophète. Il ne s'agit pas de
savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de
prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritable, et que
celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Hermès, et
toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les
philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est
en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu'on
aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes
émanés. V.
(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu
soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption.
Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman
théologique de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette
cosmogonie, aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de
toutes les fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages
de l'occident, policés si tard, et après tant de révolutions et
après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos
derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de
l'orient ont copié les anciens bracmanes, avant qu'une de ces
mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit
parvenue jusqu'à nous. V.
(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité
et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été
que corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité, ni de la
béatitude.
Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des
lumières des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est
moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si
Dieu ne pouvoit pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel
qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir
ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait
du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage?
Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et
plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous
vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si
peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait
plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez
d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce qu'elle
n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous,
pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes
accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent
sur le péché originel. V.
(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont
pensé que nous avions deux âmes.
Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que
beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de
nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos
diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature,
et l'homme n'est point un sujet simple; il est composé d'un
nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un
peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions
du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de
nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous sommes, tantôt
abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; et cela doit
être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un
animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on
égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection,
éprouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et
les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires,
qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous
qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient, par la même
raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une
grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de
la même chose, et doit nécessairement les avoir, selon que cet
objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue
duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique;
j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est
double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui
ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, est double; que la
glace, qui représente des objets différents, est double; que
l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est
double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais
tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de
contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.
(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni
morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter.
La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, chez
l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même admirez
dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur
de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.
(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour
tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.
Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne
faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des
hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires,
superstitieux et usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets!
Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois,
que les bracmanes qui ont enseigné la terre, que les Égyptiens
qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments! Cette chétive
nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques
fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment
au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde
d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! et vous
donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et
vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce
que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce
qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont
subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison
supérieure. V.
(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, est
sorti d'un seul homme.
Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe
pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.
(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des
hommes.
Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens,
aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la
théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités
impertinentes sont aussi méprisables que communes: mais un peuple
ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des
villes et des temples plus de vingt siècles avant lui?
(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du
monde, etc.
Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne,
puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte,
le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon
lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux
que le nom de _loi_ n'ait été connu qu'après Homère; il parle des
lois de Minos dans _l'Odyssée_. Le mot de loi est dans Hésiode;
et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans
Homère, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes,
des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des
Chinois sont bien antérieures à Moïse.
Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris
des lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de
leurs républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les
Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors
ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre.
Voyez comme Cicéron les traite, en parlant de la prise de
Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée
aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V.
(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni
sa racine dans la nature.
Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans
la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce
n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa
grossièreté, qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu
qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des
miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la
bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en
chaire, et dise aux François: «Vous êtes des misérables qui
n'avez ni cœur, ni conduite; vous avez été battus à Hochstet et à
Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», il se
fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques chéris de
Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, qui vous livra
aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand vous êtes
revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain», ces
paroles le feront aimer de l'auditoire. V.
(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu
d'un historien contemporain.
Contemporain: ah! V.
(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui
n'en eût pu reconnoître l'imposture.
Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour
deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothéques.
Mais si quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs
siècles après Moïse, comme cela est vraisemblable et vrai!....
De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité
ces fables? V.
(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en devoit encore
être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.
Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné
des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde
juive, leur imitatrice, existât sur la terre? V.
(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux
que nous les choses qui sont de Dieu, en parle.
Et qu'est-ce donc que le _Cœli enarrant gloriam Dei_? V.
(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à
tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_.
La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets
physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des
miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et
des sots crurent que la fièvre étoit plus forte, parce que la
lune étoit pleine. Un malade, qui devoit guérir, se trouva mieux
le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses; et on conclut que
les écrevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges
étant cuites.
Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour
tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la
lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le
flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans
peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de
sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation
de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la
pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les païens, ne
croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que
parce qu'ils en avoient vu de véritables? V.
(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez
malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît;
mais cela leur nuit.
Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme
des jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que
les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion;
que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que
leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est
parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités! V.
(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut
commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison.
Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui
cherchez à faire des recrues? V.
(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a
pas grand'chose à perdre: mais quel malheur de se tromper en la
croyant fausse!
Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en
disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il
faut donc examiner les pièces du procès. V.
(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand
on le fait par un faux principe de conscience.
Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à
l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet
sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience,
nous les fait regarder comme indifférentes, ou même comme
vertueuses.
1^o. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui
ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels,
ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente!
Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui
osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent
tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de
décider pour lui-même!
Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque
n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur
croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure, et
l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une
existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains
ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince
qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou qui tarde de les
détruire!
2^o. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la
sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les
maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres
que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres
inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans
remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité
nationale!
3^o. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à
une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il
s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au
prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable.
4^o. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être
condamné par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague,
qui permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des
cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent
le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas
le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire
qu'on est dans l'habitude d'en commettre.
Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne
blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou
indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux
des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable
de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la
loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être
absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de
président à mortier qu'à la qualité d'homme.
Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de
Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La
Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles,
dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et
plus sacrées que les registres _olim_.
5^o. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la
violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics,
comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune
différence entre eux et les animaux; les contraindre au travail,
à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour
qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la
maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail
ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne leur permettre d'être
pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes
misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut
les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et
leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans
humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres
hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient
blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le
trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il
n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un
objet de profit: s'il les plaint, s'il évite de leur faire
souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que
nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès
de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu
en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes, et
placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les
lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut
rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en
vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des
maîtres; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le
colon, renfermé dans sa plantation; seul avec quelques
satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de n'avoir que des
témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la fois et
partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le
noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans
des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui,
tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer
une stérile pitié.
La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside
quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans
frémir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un
jour sa pitié ne tente de désarmer le cœur de son époux.