Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendr

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Extrait des Œuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre,

1819.

NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.

Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes à son

édition _in_-8º., et celles après lesquelles est un V sont de

Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour la

première fois dans l'édition _in_-8º. que Voltaire fit faire à

Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par Condorcet

dans l'édition de 1776.

NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.

(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi

la chose absolument impossible.

Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V.

(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois

parties essentielles.

Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art

d'argumenter. V.

(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue,

que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la

source de tous les défauts des raisonnements.

Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint

après ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première

fois, plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant

Locke, aidé de son seul grand sens, dit toujours: _Définissez les

termes._ V.

(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il

auroit pu faire.

Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui

croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton.

Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose

croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V.

(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là

leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.

C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut

un qui exprime ce qui vous déplaît. V.

Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir

échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un

voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.

»On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la

vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un

homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des

gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de

s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils

font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches;

ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de

bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là

les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font

écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments

lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être

parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de

la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré

que, si on continue, le patient mourra dans les tourments.

Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de

recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il

leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de

punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets

et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles

les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués

par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là,

ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que

l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir

à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on

l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style.

»Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas

encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur

méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces

îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les

organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En

effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La

première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et

très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de

grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il

dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils

trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége

exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les

castes.

»On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés

s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus

humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à

maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à

petit feu, après leur avoir _préalablement_ brisé les jambes; car

le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un

de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur

méthode.

»Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les

rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur

méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des

accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette

vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs

ennemis, ou pour s'en venger.

»J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi

abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour

les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mœurs douces

de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un

mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si

haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en

supposer capable.» C.

(_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.)

(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._

Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme

n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature,

imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux

dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V.

(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour

que décrit le soleil.

La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser

penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le

jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de

Keppler et de Galilée[1]? C.

(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la

circonférence nulle part.

Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne

de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.

(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble

que ce qui le tue.

Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pensée est

autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il

bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est

plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons

de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et

partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a

coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus

utile; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil

que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui

raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou

de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en

quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables

à l'univers matériel? V.

(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer

l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le

prennent de le divertir.

Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu

davantage. V.

(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et

cela n'est pas vrai.

En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est

très-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole

et les vapeurs au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien

que vous êtes malade. V.

(12) _Tout le paragraphe I._

On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer

les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à

quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne

pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des

autres hommes, il lui est avantageux d'être l'objet de leur

enthousiasme. «Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira

de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on

sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais,

mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet du désir si

naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir est

porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour

physique, qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme

en faire une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt

pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant

aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme

qu'il adore.

Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se

présenter vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre

passion peut répandre sur un long espace de temps? alors on jouit

comme si on les réunissoit toutes; on craint, comme si un instant

pouvoit nous faire éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une

longue vie: et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de

nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne

pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.

Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et

un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires

à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous

les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à

ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font

éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de

ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont

accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles,

délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensations à la

région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme[2] en est

l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont

cette partie du corps est susceptible, dans les hommes

passionnés, suffiroit peut-être pour expliquer ce que les

passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C.

(13) La vanité est si ancrée, etc. _tout le paragraphe_.

Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau

des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme,

le réformateur des Chrétiens. V.

(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont

nos moyens; le seul avenir est notre objet.

Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons

en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la

vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de

la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte

sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme,

est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint

des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si

les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que

du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne

planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout

au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal

pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a

établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant,

en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en

occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de

ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au

lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a

que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent;

faudra-t-il leur ressembler? V.

On connoît ce vers de M. de V.:

Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.

Et celui-ci de Manilius:

_Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm._

(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités

en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne

diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à

Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents

jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que,

dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on

gagne dans une autre chambre. V.

(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me

tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a

querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?

Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _démence exécrable_.

V.

(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des

hommes, il faut souvent les piper.

On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces

Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je

prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces

Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en

toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui

étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort,

ce seroit peine perdue que de le calomnier.

Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre

Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux

à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir

raison contre un mort? C.

(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste

la cause qu'il plaide!

Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande

récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.

(19) _Tout le paragraphe XIX._

Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul

principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un

instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de

mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand

il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils

sautent. V.

(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui.....

Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines

ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne

pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les

sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions

de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont

voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour

asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en

cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande

probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre,

d'évaluer le degré de cette probabilité. C.

Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.

(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la

vue de ce même objet par les mêmes mots.....

Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses

les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux œufs de

poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il

faire un principe philosophique de cette observation triviale? V.

(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet,

quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, _de

omni scibili_.

Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment:

il signifie tout le contraire. V.

(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au

repos.....

Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter

des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en

haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que

Platon. V.

(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait

peine.

Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces

pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne

furent jamais mis en œuvre. V.

(25) _Tout le paragraphe XXV._

Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce

mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui

ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un

mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature,

n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il

commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi

l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas

moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et

qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne

sait que le françois. V.

(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de

durée.

Pour dire l'_âme est jetée_, il faudroit être sûr qu'elle est

substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a

recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en

métaphysique, en morale, etc. V.

(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. _tout l'alinéa_.

Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un

homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler?

Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à

la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet

homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses

cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout

cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne

peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera

à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou

il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du

dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou

de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une

fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet

engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est

insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu

tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et

n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la

différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses,

dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le

travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant,

peut être pris au trébuchet. C.

(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les

ressent comme un autre.

Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser

est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur

soi, en disant à soi-même: _je règne_, et rien de plus, il seroit

un idiot. V.

(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de

l'alinéa_.

Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement

nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et

il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment

de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères

faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit

pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée.

N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits,

c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour

la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes

pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de

grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.

(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc.

L'exemple de Cinéas est bon dans les satires de Despréaux, mais

non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux

chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne

conclut rien pour le reste des hommes. V.

(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune

cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition

naturelle.

Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en

ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la

nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer

par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V.

(32) _Le paragraphe V._

La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle

toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.

(33) _Le paragraphe VI._

Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux

enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux

non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils

éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort

naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé;

mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes,

pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur

semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer

l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on

se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux,

l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le

plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est

qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du

malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et

nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner

qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la

témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être

mieux que nous ne sommes. V.

(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont

très-saines.

Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont

fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de

les avoir adoptés. C.

(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont

sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils

méritent.

Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti

dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je

vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur

Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place.

Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le

mérite; alors plus de guerre civile. V.

(36) _Les paragraphes V et VI._

Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas

mériter. V.

(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder.

Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en

aura quatre. V.

(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges,

leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc.

Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.

(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte.

Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin

qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en

soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec

leurs uniformes et leurs épaulettes. V.

(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent

la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.

Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a

encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que

la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les

charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance,

comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à

sa noblesse pour entrer dans le sénat. V.

(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval

bien enharnaché à l'égard d'un autre.

Bas et indigne de Pascal. V.

(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir

choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie.

Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de

faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers

cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont

un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut

que tout le monde vive. V.

(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où

trouverons-nous ce point dans la morale?

Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites

pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V.

(44) _Le paragraphe VI._

Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un

homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été

juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur

de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V.

(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste.

L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les

parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent

m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V.

(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce

qui est fort fût juste.

Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus

dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste

et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C.

(47) _Tout le paragraphe X._

Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment

plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de

leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y

a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg

Saint-Jacques. C.

(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut.

Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et

volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit

est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue

opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est

un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la

folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les

organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête

l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence.

Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est

l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle

_juste milieu_, et non _médiocrité_. On ne fait cette remarque,

et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées

précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V.

(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en

vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais

enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, puisqu'elles ont été

sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là

le plus beau de les avoir voulu cacher[5].

Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à

qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la

réflexion de Pascal.

Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à

couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas

nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui

dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver

par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat

s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin

le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu

étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier

de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C.

Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas

sues? V.

(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix?

On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable

que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice

anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu

belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés

capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V.

(51) _Tout le paragraphe XXXI._

Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au

contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont

moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et

ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à

peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est

ingénieuse et fausse. V.

(52) _Tout le paragraphe XXXIII._

Il auroit fallu dire d'_être aussi vicieux que lui_[6]; cet

article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que,

si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que

ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée.

V.

(53) _Paragraphe XLVII._

L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de

chez eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point

cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce,

et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des

injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua

ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius

s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même que le duc de Marlborough

seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard

de César, il étoit un des premiers de la république: il se

brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes,

et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il

n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste,

la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit

la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues; et il

est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au

plaisir pour faire une guerre si pénible. V.

(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, etc.

Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus

philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme

comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des

sensations, d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la

douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les

lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment

son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses

vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a

fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le à d'autres

agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il

faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses

semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit

faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme

tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au

hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets

qui peuvent agir sur lui[7]. V.

(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui rioient comme

les autres avec leurs amis.

Cette expression, _honnêtes gens_, a signifié, dans l'origine,

les hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle

signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui

ont de la naissance ou de l'argent. C.

Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels

vous êtes. V.

(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils

disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le

monde.

Dans l'excellente comédie du _Plain dealer_, l'homme au franc

procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à

un personnage: Tu te prétends mon ami; voyons, comment le

prouverois-tu?--Ma bourse est à toi,--Et à la première fille

venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un démenti;

ce n'est pas là un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi à la

face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu

m'aimes. V.

(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus

d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence

entre les hommes.

Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se

gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et

de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans

une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de

compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que

les vues fines aperçoivent. V.

(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.

En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le

goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par

règles, en juge mal. V.

(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi

parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une

capitale du royaume.

Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit

des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne

manquent jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres

dimanche, et le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux

dés en haute personne. On fit l'opération de la fistule à son

éminence.» V.

(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de

savoir celle qu'il faut mettre la première.

Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une

tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par

où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans

un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut

parler sans rien dire. V.

(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir,

qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.

Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on

donne tant de monnoie qu'on veut. V.

(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble.

Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc

pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V.

(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la

religion catholique.

On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon

chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés

étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur

première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne

marche qu'après. C.

(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons

aucune certitude de la vérité des principes....

Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât

d'eux. V.

(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé

par un Dieu bon, ou par un démon méchant....

La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la

raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et

aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de

recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un

philosophe étranger, qui entendit parler de la foi, dit que

c'était se mentir à soi-même. Ce n'est pas là de la certitude;

c'est de l'anéantissement. C'est le triomphe de la théologie sur

la faiblesse humaine. V.

(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont

l'un soit double de l'autre.

Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le

tâtonnement qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V.

(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc.

Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a

vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a

imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de

plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province

à Paris; on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents

personnes écoutent une musique délicieuse: après quoi toute cette

assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un

très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument

mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur

dans cette ville, et les métiers les plus abjects bien

récompensés, les infirmités très-soulagées, les accidents

prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille

pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus

mauvais. Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou?

Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs

et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais

certainement, lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à

plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui.

Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;

Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.

(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que

proposent les stoïciens?

La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même,

quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient

observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie

même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la

douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est

une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne

peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur

est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le

rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison, que l'on

ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède

à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un

enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la

douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y

rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la

douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à

l'âme le libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien

dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la

sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès,

aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage

s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y

atteindre. L'amour de l'ordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut

sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le

bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et

de la grandeur de son âme; la foiblesse et le crime étoient donc

les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se

rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit

mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.

Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs

de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son

inventeur un génie profond et une âme sublime. C.

Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est

bien respectable. V.

(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, tant pour

nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés.

Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent de

Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste

supplice? O éloquence fanatique! V.

(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme?

Vrai discours de malade. V.

(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins

quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se

vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert

et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit

rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais

puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les

ténèbres[10] et dans l'éloignement de Dieu....

(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des

routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à

espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens

et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être

notre premier objet.

Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de

la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est

le fondement de toutes les religions connues, excepté de la

juive; je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est

exprimé dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la

loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun

passage qui désignât ce dogme; parce que, pour établir

l'existence reconnue de cette opinion si importante, si

fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer de

quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle

soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire;

parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque

connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est

pas à croire que la secte des Sadducéens, rigides observateurs de

la loi, eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la

loi juive.

Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de

la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays

de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux

Romains, Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la

permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre

raison, résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il?

Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut

savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être

qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous

est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement

que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos

veines? Jescher a parlé; il suffit.

Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure,

Lucrèce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une

faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir

d'un capuce une tête d'Archimède. V.

(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de

malheur, ou d'anéantissement.

Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les

systèmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes

grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable,

ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre:

«Que devient l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de

naître.» Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre

un Chrétien indifférent qui ne pense point à sa religion, qui

s'étourdit sur elle. Mais il faut parler à tous les hommes, il

faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un déiste et un athée.

J'entends des déistes et des athées qui raisonnent, et qui par

conséquent méritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des

petits-maîtres. V.

(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je

sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou

dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à

laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage.

Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous

tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un

Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité?

N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les

mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de

la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit.

V.

_Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,

Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira._

LUCR. lib. 2, v. 649.

(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné,

n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la

nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt

est donné, mais à jouer et à se divertir.

Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal.

Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la

recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la

connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui

seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir,

que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans

folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille,

s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur

des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit

atteindre.

Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est

donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses

juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son

arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que

raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il

n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance

certaine sur la vie future. C.

(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières

du monde consistent à faire ainsi l'emporté.

Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le

fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination.

Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient

dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les

énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis,

d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes

gens de tous les pays? V.

(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter

de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils

persuaderont plutôt du contraire.

Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez

disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments

séduisants. V.

(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore

être chrétiens.

Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme

est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une âme

plus élevée_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou

_de meilleur air_. Il faut croire cette grande vérité, parce

qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les

autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de

raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs

il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur

la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou

s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de

s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience

paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose,

ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe

II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar

Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les

capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier

massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur

l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes

foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et

ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C.

(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables de

connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est.

Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché

originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par

la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette

pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste

ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée,

puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes

obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas.

«J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité,» est une

proposition évidente: cependant, comprenons-nous l'éternité? C.

(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons

naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... parce que je

ne me sentirois pas assez fort....

Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se

sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11]

(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit:

Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu.

Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme

Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V.

(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas.

Notes de Voltaire et de Condorcet sur les pensées de Pascal · 第 1 / 3 段