Derrière lui, la statue colossale de Fô, l’inexprimable dieu, dominait

son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées

de cuir noir, la lance, l’arc ou la longue hache au poing. A sa droite

se tenait debout son bourreau favori, l’éventant.

Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des

princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous

les fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré

d’imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis,

chacun des groupes où l’on causait à voix basse. Ne sachant qui

exterminer, s’étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait,

taciturne et menaçant.

Une tenture s’écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait,

par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d’une

belle physionomie. L’adolescent était revêtu d’une robe de soie feu, à

ceinture brochée d’argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.

Sur un coup d’œil du roi:

--Fils du Ciel, répondit l’officier, ce jeune homme a déclaré n’être

qu’un obscur citoyen de la ville et s’appeler Tsë-i-la. Cependant, au

mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu’il vient en mission

vers toi de la part des Poussahs immortels.

--Parle, dit Tchë-Tang.

Tsë-i-la se redressa.

⁂

--Seigneur, dit-il d’une voix calme, je sais ce qui m’attend si je

tiens mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les

Poussahs, m’ayant favorisé de leur visitation, m’ont fait présent d’un

secret qui éblouit l’entendement mortel. Si tu daignes l’écouter, tu

reconnaîtras qu’il n’est point d’origine humaine, car l’entendre,

seulement, éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te

communiquera sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés,

dans l’espace qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes,

en traits de sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton

trône ou ta vie, au moment précis où leurs esprits en concevraient le

dessein_. Tu seras donc à l’abri, pour toujours, de toute surprise

funeste, et vieilliras, paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je

jure ici, par Fô, dont l’image projette son ombre sur nous, que le

magique attribut de ce secret est bien tel que je te l’annonce.

A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l’assemblée, un frémissement

et un grand silence. Une vague angoisse émouvait l’impassibilité

ordinaire des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans

trembler, s’attestait, ainsi, possesseur et messager d’un sortilège

divin. Plusieurs s’efforçant en vain de sourire, mais n’osant

s’entre-regarder, pâlissaient, malgré eux, de l’assurance de Tsë-i-la.

Tchë-Tang observait autour de lui cette gêne dénonciatrice.

Enfin, l’un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude,

s’écria:

--Nous n’avons que faire des propos d’un insensé ivre d’opium.

Les mandarins, alors, se rassurant:

--Les Poussahs n’inspirent que les très vieux bonzes des déserts.

Et l’un des ministres:

--C’est à notre examen, tout d’abord, de décider si le prétendu secret

dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d’être soumis à la

haute sagesse du roi.

A quoi, les officiers irrités:

--Et lui-même... peut-être n’est-il qu’un de ceux dont le poignard

n’attend, pour frapper le Maître, que l’instant où les yeux distraits...

--Qu’on l’arrête!

Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des

caractères sacrés:

--Continue, dit-il, impassible.

Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ses

joues, un petit éventail en brins d’ébène:

--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand

secret en le révélant à d’autres qu’au roi seul, j’en atteste les

Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m’eussent point choisi

pour interprète!--O princes, non, je n’ai pas fumé d’opium, je n’ai pas

le visage d’un insensé, je ne porte point d’armes. Seulement, voici

ce que j’ajoute. Si j’affronte la Mort lente, c’est qu’un tel secret

vaut également, s’il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul,

ô roi, jugeras donc, en ton équité, s’il mérite le prix que je t’en

demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l’énoncent, tu

ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et

son prodige!--les dieux m’ayant fait noble en me l’inspirant de leur

souffle d’éclairs, tu m’accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse,

l’insigne princier des mandarins et cinquante mille liangs d’or.

En prononçant les mots «liangs d’or», une imperceptible teinte rose

monta aux joues de Tsë-i-la, qu’il voila d’un battement d’éventail.

L’exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans

et courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l’orgueil et

l’avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant

le jeune homme qui, intrépide, ajouta:

--J’attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l’inexprimable

dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te

paraîtra positif ou chimérique, de m’accorder _cette_ récompense ou la

mort qui te plaira.

Tchë-Tang se leva:

--C’est juré, dit-il;--suis-moi.

⁂

Quelques moments après,--sous des voûtes qu’une lampe, suspendue

au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes

fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont

la haute taille apparaissait, dans l’ombre, à trois pas de lui. Le

roi se tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main

droite s’appuyait sur le front d’un dragon de métal qui sortait de

la muraille et dont l’œil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La

robe verte de Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries

étincelait, sa tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se

trouvait dans l’obscurité.

Sous l’épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.

--J’écoute, dit Tchë-Tang.

--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète

Li-taï-pé.--Les dieux m’ont donné, en génie, ce qu’ils t’ont donné en

puissance: ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les

remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,

sans désirs,--lorsqu’un soir, sur la terrasse élevée de ton palais,

au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j’ai vu ta

fille Li-tien-Së,--qu’encensaient, à ses pieds, les fleurs diaprées

des grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir là, mon pinceau

n’a plus tracé de caractères, et je sens en moi qu’elle aussi songe

au rayonnement dont elle m’a pénétré!... Lassé de languir, préférant

fût-ce la plus affreuse mort au supplice d’être sans elle, j’ai voulu,

par un trait héroïque, d’une subtilité presque divine, m’élever, moi,

passant, ô roi! jusqu’à elle, ta fille!

Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d’impatience, appuya son pouce

sur l’œil du dragon. Les deux battants d’une porte roulèrent sans bruit

devant Tsë-i-la, lui laissant voir l’intérieur d’un cachot voisin.

Trois hommes, en habits de cuir, s’y tenaient près d’un brasier où

chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie,

solide, s’effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une

petite cage d’acier, ronde, trouée d’une ouverture circulaire.

Ce que voyait Tsë-i-la, c’était l’appareil de la Mort terrible. Après

d’atroces brûlures, la victime était suspendue en l’air, par un

poignet, à cette corde de soie,--le pouce de l’autre main attaché, en

arrière, au pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage

autour de la tête, et, l’ayant fixée aux épaules, on la refermait après

y avoir introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait

ensuite, au condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant

dans les ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l’horreur impressionnait, d’ordinaire, les plus

résolus:

--Tu oublies que nul ne doit m’entendre, hors toi! dit froidement

Tsë-i-la.

Les battants se refermèrent.

--Ton secret? gronda Tchë-Tang.

--Mon secret, tyran!--C’est que ma mort entraînerait la tienne, ce

soir! dit Tsë-i-la, l’éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais,

c’est elle seule, ne le comprends-tu pas, qu’espèrent, là-haut, ceux

qui attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l’aveu

de la nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout

bas, en leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne

serait-elle pas le signal de ta perte?... Assurés de l’impunité,

furieux de leur angoisse, comment, devant toi, diminué de l’espoir

avorté, leur haine hésiterait-elle encore?--Appelle tes bourreaux!

Je serai vengé. Mais je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais

périr, ta vie n’est plus qu’une question d’heures; et que tes enfants

égorgés, selon l’usage, te suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille,

fleur de délices, deviendra la proie de tes assassins.

«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l’heure,

au contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse

voyance prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans

la salle de ton trône--et que là, m’ayant toi-même revêtu de la robe

des princes, tu mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--et

qu’après nous avoir fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me

compter, officiellement, les cinquante mille liangs d’or, je jure qu’à

cette vue tous ceux d’entre tes courtisans dont les poignards sont à

demi tirés, dans l’ombre, contre toi, tomberont défaillants, prosternés

et hagards,--et qu’à l’avenir nul n’oserait admettre, en son esprit,

une pensée qui te serait ennemie.--Songe donc! L’on te sait raisonnable

et froid, clairvoyant dans les conseils de l’État; donc il ne saurait

être possible qu’une chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en

quelques instants, la soucieuse expression de ton visage en celle d’une

stupeur sacrée, victorieuse, tranquille!... Quoi! l’on te sait cruel,

et tu me laisses vivre? L’on te sait fourbe, et tu tiens envers moi

ton serment? L’on te sait cupide, et tu me prodigues tant d’or? L’on te

sait altier dans ton amour paternel, et tu me donnes ta fille, pour une

parole, à moi, passant inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?...

En quoi voudrais-tu que consistât la valeur d’un secret, insufflé par

les vieux Génies de notre Ciel, _sinon dans l’environnante conviction

que tu le possèdes_?... C’est elle seule qu’il s’agissait de CRÉER!

je l’ai fait. Le reste dépend de toi. J’ai tenu parole!--Va, je n’ai

précisé les liangs d’or et la dignité que je dédaigne que pour laisser

mesurer à la magnificence du prix arraché à ta duplicité célèbre,

l’épouvantable importance de mon imaginaire secret.

«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce

poteau, exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l’auguste

Li-taï-pé, mon maître, aux pensées de lumière,--je te le déclare, en

vérité, voici ce que te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut,

te dis-je, et radieux! Fais grâce, d’un cœur sous l’impression du

Ciel! Menace d’être à l’avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes

illuminées, pour la joie des peuples, en l’honneur de Fô (qui m’inspira

cette ruse divine!)--Moi, demain, je disparaîtrai. J’irai vivre, avec

l’élue de mon amour, dans quelque province heureuse et lointaine, grâce

aux salutaires liangs d’or.--Le bouton de diamant des mandarins--que

tout à l’heure je recevrai de ta largesse, avec tant de semblants

d’orgueil,--je présume que je ne le porterai jamais; j’ai d’autres

ambitions: je crois seulement aux pensées harmonieuses et profondes,

qui survivent aux princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel

empire, je n’ai que faire d’être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé

que les dieux m’ont donné la solidité du cœur et l’intelligence égale à

celle, n’est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l’un de

tes grands, mettre la joie dans les yeux d’une jeune femme. Interroge

Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu’en voyant mes yeux, elle te le

dira.--Pour toi, couvert d’une superstition protectrice, tu régneras,

et si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte

en amour autour de ton trône raffermi. C’est là le secret des rois

dignes de vivre! Je n’en ai pas d’autre à te livrer.--Pèse, choisis et

prononce! J’ai parlé.»

Tsë-i-la se tut.

Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre

silencieuse s’allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit

vers le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le

regarda fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments

indéfinissables.

Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui

jetant son collier royal autour du cou:

--Viens, dit-il.

Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de

lumière et de liberté.

Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune

éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:

--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait?

C’est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce

collier?

--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte

vers le soleil.

Le Tueur de cygnes

_A Monsieur Jean Marras._

«Les cygnes comprennent les signes.»

VICTOR HUGO. _Les Misérables_[3].

A force de compulser des tomes d’Histoire naturelle, notre illustre

ami, le docteur Tribulat Bonhomet avait fini par apprendre que «_le

cygne chante bien avant de mourir_».--En effet (nous avouait-il

récemment encore), cette musique seule, depuis qu’il l’avait entendue,

l’aidait à supporter les déceptions de la vie et toute autre ne lui

semblait plus que du charivari, du «Wagner».

[3] Inutile (pensons-nous) d’ajouter qu’en cette authentique

citation, ce n’est pas l’Auteur de _La Bouche d’ombre_ qui

parle,--mais simplement _l’un de ses personnages_. Il serait peu

juste, en effet, d’attribuer à un Auteur _même_, les prud’homies,

monstruosités blasphématoires ou vils jeux de mots--que, pour des

raisons spéciales et peut-être hautes--il se résout, tristement,

à prêter à certains Ilotes de son imagination.

--Comment s’était-il procuré cette joie d’amateur?--Voici:

Aux environs de la très ancienne ville fortifiée qu’il habite, le

pratique vieillard ayant, un beau jour, découvert dans un parc

séculaire à l’abandon, sous des ombrages de grands arbres, un vieil

étang sacré--sur le sombre miroir duquel glissaient douze ou quinze

des calmes oiseaux,--en avait étudié soigneusement les abords, médité

les distances, remarquant surtout le cygne noir, leur veilleur, qui

dormait, perdu en un rayon de soleil.

Celui-là, toutes les nuits, se tenait les yeux grands ouverts, une

pierre polie en son long bec rose, et, la moindre alerte lui décelant

un danger pour ceux qu’il gardait, il eût, d’un mouvement de son

col, jeté brusquement dans l’onde, au milieu du blanc cercle de

ses endormis, la pierre d’éveil:--et la troupe à ce signal, guidée

encore par lui, se fût envolée à travers l’obscurité sous les allées

profondes, vers quelques lointains gazons ou telle fontaine reflétant

de grises statues, ou tel autre asile bien connu de leur mémoire.--Et

Bonhomet les avait considérés longtemps, en silence,--leur souriant,

même. N’était-ce pas de leur dernier chant dont, en parfait dilettante,

il rêvait de se repaître bientôt les oreilles?

Parfois donc,--sur le minuit sonnant de quelque automnale nuit sans

lune,--Bonhomet, travaillé par une insomnie, se levait tout à coup,

et, pour le concert qu’il avait besoin de réentendre, s’habillait

spécialement. L’osseux et gigantal docteur, ayant enfoui ses jambes en

de démesurées bottes de caoutchouc fourré, que continuait, sans suture,

une ample redingote imperméable, dûment fourrée aussi, se glissait les

mains en une paire de gantelets d’acier armorié, provenue de quelque

armure du Moyen âge, (gantelets dont il s’était rendu l’heureux

acquéreur au prix de trente-huit beaux sols,--une folie!--chez un

marchand de passé). Cela fait, il ceignait son vaste chapeau moderne,

soufflait la lampe, descendait, et, la clef de sa demeure une fois en

poche, s’acheminait, à la bourgeoise, vers la lisière du parc abandonné.

Bientôt, voici qu’il s’aventurait, par les sentiers sombres, vers

la retraite de ses chanteurs préférés--vers l’étang dont l’eau peu

profonde, et bien sondée en tous endroits, ne lui dépassait pas la

ceinture. Et, sous les voûtes de feuillée qui en avoisinaient les

atterrages, il assourdissait son pas, au tâter des branches mortes.

Arrivé tout au bord de l’étang, c’était lentement, bien lentement--et

sans nul bruit!--qu’il y risquait une botte, puis l’autre,--et qu’il

s’avançait, à travers les eaux, avec des précautions inouïes, tellement

inouïes qu’à peine osait-il respirer. Tel un mélomane à l’imminence de

la cavatine attendue. En sorte que, pour accomplir les vingt pas qui

le séparaient de ses chers virtuoses, il mettait généralement de deux

heures à deux heures et demie, tant il redoutait d’alarmer la subtile

vigilance du veilleur noir.

Le souffle des cieux sans étoiles agitait plaintivement les hauts

branchages dans les ténèbres autour de l’étang:--mais Bonhomet, sans

se laisser distraire par le mystérieux murmure, avançait toujours

insensiblement, et si bien que, vers les trois heures du matin, il se

trouvait, invisible, à un demi-pas du cygne noir, sans que celui-ci eût

ressenti le moindre indice de cette présence.

Alors, le bon docteur, en souriant dans l’ombre, grattait doucement,

bien doucement, effleurait à peine, du bout de son index moyen âge, la

surface abolie de l’eau, devant le veilleur!... Et il grattait avec

une douceur telle que celui-ci, bien qu’étonné, ne pouvait juger cette

vague alarme comme d’une importance digne que la pierre fût jetée.

Il écoutait. A la longue, son instinct, se pénétrant obscurément de

l’_idée_ du danger, son cœur, oh! son pauvre cœur ingénu se mettait à

battre affreusement:--ce qui remplissait de jubilation Bonhomet.

Et voici que les beaux cygnes, l’un après l’autre, troublés, par ce

bruit, au profond de leurs sommeils, se détiraient onduleusement la

tête de dessous leurs pâles ailes d’argent,--et, sous le poids de

l’ombre de Bonhomet, entraient peu à peu dans une angoisse, ayant on

ne sait quelle confuse conscience du mortel péril qui les menaçait.

Mais, en leur délicatesse infinie, ils souffraient en silence, comme le

veilleur,--ne pouvant s’enfuir, puisque _la pierre n’était pas jetée_!

Et tous les cœurs de ces blancs exilés se mettaient à battre des coups

de sourde agonie,--_intelligibles_ et distincts pour l’oreille ravie

de l’excellent docteur qui,--sachant bien, lui, ce que leur causait,

_moralement_, sa seule proximité,--se délectait, en des prurits

incomparables, de la terrifique sensation que son immobilité leur

faisait subir.

--Qu’il est doux d’encourager les artistes! se disait-il tout bas.

Trois quarts d’heure, environ, durait cette extase, qu’il n’eut pas

troquée contre un royaume. Soudain, le rayon de l’Étoile-du-matin,

glissant à travers les branches, illuminait, à l’improviste, Bonhomet,

les eaux noires et les cygnes aux yeux pleins de rêves! le veilleur,

affolé d’épouvante à cette vue, jetait la pierre...--Trop tard!...

Bonhomet, avec un grand cri horrible, où semblait se démasquer son

sirupeux sourire, se précipitait, griffes levées, bras étendus, à

travers les rangs des oiseaux sacrés!--Et rapides étaient les étreintes

des doigts de fer de ce preux moderne: et les purs cols de neige, de

deux ou trois chanteurs étaient traversés ou brisés avant l’envolée

radieuse des autres oiseaux-poètes.

Alors, l’âme des cygnes expirants s’exhalait, oublieuse du bon docteur,

en un chant d’immortel espoir, de délivrance et d’amour, vers des Cieux

inconnus.

Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalité, dont il

ne daignait savourer, en connaisseur sérieux, qu’une chose,--LE

TIMBRE.--Il ne prisait, musicalement, que la douceur singulière _du

timbre_ de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une

mélodie.

Bonhomet, les yeux fermés, en aspirait, en son cœur, les vibrations

harmonieuses: puis, chancelant, comme en un spasme, il s’en allait

échouer à la rive, s’y allongeait sur l’herbe, s’y couchait sur le dos,

en ses vêtements bien chauds et imperméables.

Et là, ce Mécène de notre ère, perdu en une torpeur voluptueuse,

ressavourait, au tréfonds de lui-même, le souvenir du chant

délicieux--bien qu’entaché d’une sublimité selon lui démodée--de ses

chers artistes.

Et, résorbant sa comateuse extase, il en ruminait ainsi, à la

bourgeoise, l’exquise impression jusqu’au lever du soleil.

La Céleste Aventure

_A Monsieur Gustave De Malherbe._

«Jette le filet, tu prendras un gros

poisson: dans sa gueule, tu trouveras

une pièce d’argent; elle payera l’_impôt_

de César.»

NOUVEAU TESTAMENT.

Maintenant que sœur Euphrasie, cette enfant divine, s’est enfuie dans

la Lumière, pourquoi garder encore le mot _terrestre_ du «miracle» dont

elle fut l’éblouie? Certes, la noble sainte--qui vient de s’endormir,

à vingt-huit ans, supérieure d’un ordre de Petites-Sœurs des pauvres,

fondé par elle, en Provence--n’eût pas été scandalisée d’apprendre le

secret _physique_ de sa soudaine vocation: la voyance de son humilité

n’en eût pas été troublée un seul instant;--toutefois, il sera mieux

que je n’aie parlé qu’aujourd’hui.

A près d’un kilomètre d’Avignon s’élevait, en 1860, non loin

d’atterrages verdoyants, en amont du Rhône, une bicoque isolée,

d’aspect sordide; ajourée, à son unique étage, d’une seule fenêtre à

contrevents ferrés, elle s’accusait, bien en vue d’une protectrice

caserne de gendarmerie--sise aux confins des faubourgs, sur la route.

Là, vivait depuis longtemps un vieil israélite qu’on nommait le père

Mosé. Ce n’était pas un méchant juif, malgré sa face éteinte et

son front d’orfraie dont un bonnet collant, d’étoffe et de couleur

désormais imprécises, moulait et enserrait la calvitie. Encore vert et

nerveux, d’ailleurs, il eût bien été capable de talonner d’assez près

Ahasvérus, en quelques marches forcées. Mais il ne sortait guère et ne

recevait qu’avec des précautions extrêmes. La nuit, tout un système de

chausse-trapes et de pièges à loups le protégeait derrière sa porte mal

fermée. Serviable,--surtout envers ses coreligionnaires,--aumônieux

toutefois envers tous, il ne poursuivait que les riches, auxquels,

seulement, il prêtait, préférant thésauriser.--De cet homme pratique

et craignant Dieu, les sceptiques idées du siècle n’altéraient en rien

la foi sauvage, et Mosé priait entre deux usures aussi bien qu’entre

deux aumônes. N’étant pas sans un certain cœur étrange, _il tenait à

rétribuer les moindres services_. Peut-être même eût-il été sensible au

frais paysage qui s’étendait devant sa fenêtre, alors qu’il explorait,

de ses yeux gris clair, les alentours... Mais une chose lointaine,

établie sur une petite éminence et qui dominait les prés riverains en

aval du fleuve, lui gâtait l’horizon. Cette _chose_, il en détournait

la vue avec une sorte de gêne, d’ailleurs assez concevable,--une

insurmontable aversion.

C’était un très ancien «calvaire», toléré, à titre de curiosité

archéologique, par les édiles actuels. Il fallait gravir vingt et une

marches pour arriver à la grosse croix centrale--qui supportait un

Christ gothique, presque effacé par les siècles, entre les deux plus

petites croix des larrons Diphas et Gesmas.

Une nuit, le père Mosé, les pieds sur une escabelle, penché, besicles

au nez, le bonnet contre la lampe, sur une petite table couverte de

diamants, d’or, de perles et de papiers précieux, devant sa fenêtre

ouverte à l’espace, venait d’apurer des comptes sur un poudreux

registre.

Histoires souveraines · 第 9 / 14 段