Or, d’après les biographes, c’était une sorte d’inspiré, d’illuminé,

quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l’en croire, Dieu l’avait

favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d’une

puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de

ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut

donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de

son ami, qu’il ajouta, dans cette soirée d’adieu et en lui conférant

l’anneau, ces singulières paroles:

--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme

une statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des

vieux âges. Elle traduit ce qu’elle recouvre.--_Au nom du roi Louis

XVI et de toute une race de rois dont vous avez défendu l’héritage

désespéré, portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent,

de leur esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu’il

soit un jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le_ TÉMOIN _de leur

présence!_

Favre a déclaré souvent avoir attribué, _alors_, à quelque exaltation

produite par une trop lourde continuité d’épreuves, cette phrase qui

lui parut longtemps inintelligible--mais à l’injonction de laquelle

il obéit, toutefois, par respect, en passant à l’annulaire de sa main

droite, l’Anneau prescrit.

Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII»

à ce doigt de sa main droite. Une sorte d’occulte influence l’avait

toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui

comme ces emprises de fer que les chevaliers d’autrefois gardaient,

rivées à leurs bras, jusqu’à la mort, en témoignage du serment qui

les vouait à la défense d’une cause. Pour quel but obscur le Sort lui

avait-il comme imposé l’habitude de cette relique à la fois suspecte et

royale?--Avait-il donc fallu, enfin! qu’à _tout prix_ ceci dût devenir

possible--que ce républicain prédestiné _portât ce Signe à la main,

dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait_?

Il ne s’en inquiétait pas: mais, lorsqu’on essayait de railler, en sa

présence, le nom germain de son dauphin d’outre-tombe:

--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.

Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l’imprévu des

événements avait élevé peu à peu l’avocat-citoyen jusqu’à le

constituer, tout à coup, le représentant même de la France! Il

avait fallu, pour amener ceci, que l’Allemagne fît prisonniers plus

de cent cinquante mille hommes, avec leurs canons, leurs armes et

leurs drapeaux flottants, avec leurs maréchaux et leur Empereur--et

maintenant, avec leur capitale!--Et ce n’était pas un rêve.

C’est pourquoi le souvenir de l’_autre_ rêve, moins incroyable, après

tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant,

ce soir-là, dans la salle déserte où venaient d’être débattues les

conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens.

A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l’Anneau transmis

à son doigt, des coups d’œil de visionnaire. Et sous les transparences

de l’opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler,

autour de l’héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l’antique

écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de

saint Louis.

⁂

Huit jours après, les stipulations de l’armistice ayant été acceptées

par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur

pouvoir collectif, s’était rendu à Versailles pour la signature

officielle de cette trêve, qui amenait l’épouvantable capitulation.

Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s’étant relu

le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l’article 15, dont la teneur

suit:

--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs

signatures et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.

«Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.

«_Signé_: Jules FAVRE.--BISMARCK.»

M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d’accomplir la

même formalité pour régulariser cette minute, aujourd’hui déposée à

Berlin aux Archives de l’empire d’Allemagne.

M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette

journée, de se munir du sceau de la République Française, voulait le

faire prendre à Paris.

--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet

suffira.

Et, comme s’il eût connu ce qu’il faisait, le Chancelier de Fer

indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l’Anneau légué par

l’Inconnu.

A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en

demeure du Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le

vœu prophétique dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda

fixement, comme dans le saisissement d’un vertige, son impénétrable

interlocuteur.

Le silence, en cet instant, se fit si profond qu’on entendit, dans

les salles voisines, les heurts secs de l’électricité qui, déjà,

télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l’Allemagne et de

la terre;--l’on entendait aussi les sifflements des locomotives qui

déjà transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux

sur l’Anneau!...

Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément

autour de lui dans la vieille salle royale, et qu’elles attendaient,

dans l’invisible, l’instant de Dieu.

Alors, comme s’il se fût senti le mandataire de quelque expiatoire

décret d’en haut, il n’osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à

la demande ennemie!

Il ne résista plus à l’Anneau qui lui attirait la main vers le Traité

sombre.

Grave, il s’inclina:

--C’EST JUSTE, dit-il.

Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux

flots de sang français, deux vastes provinces, sœurs parmi les plus

belles! l’incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde

que le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme

palpitait encore, éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d’or à

sa main républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau

mystérieux où, sous la figure d’une Exterminatrice oubliée et divine,

s’attestait, _quand même!_ l’âme--soudainement apparue à son heure

terrible--de la Maison de France.

Le Tzar et les grands-ducs

1880.

Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble

de circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en

quelques esprits, la sensation d’une de ces _correspondances_ dont

parle Swedenborg. En tout cas, il en ressort que la réalité dépasse,

quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ces coïncidences, les limites

les plus extrêmes du bizarre.

Pendant l’été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar

Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de

l’Allemagne furent invités. C’était, je crois, à l’occasion d’un projet

d’alliance entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère

du tzaréwitch.

Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l’exécution des

principales œuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en

renom d’ailleurs, de Weimar.

Arrivé à l’_Hôtel du Prince_, la veille de la fête, je me trouvai

placé, le soir, à table d’hôte, en face de Liszt--qui, sablant

le champagne au milieu de sa cour féminine, me parut porter un

peu nonchalamment sa soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune

chanoinesse de la cour d’Autriche douée d’un petit nez retroussé--très

en vogue, paraît-il--mais, en revanche, d’une de ces vertus austères

qui l’avait fait surnommer Sainte-Roxelane.

Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse

d’armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.

A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six

pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois

plaisanteries, nous fîmes connaissance.

Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan

jouissait d’un sourire grâce auquel s’éclairaient toutes questions

difficiles. J’appris plus tard, que sa charge était une sorte de

sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l’Empereur.--Ah!

l’étrange passant! Sa mise, toujours d’une élégance négligée, était

sommée d’un légendaire chapeau bossué--n’est-ce pas incroyable?--comme

celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d’un bolivar

d’ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L’on eût dit le point

saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d’ailleurs.

Somme toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le

traite à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais,

en vain, me défendre.

--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve.

--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu’en simple amateur.

Sur une question vague, au sujet de l’agitation moderne en son pays

d’adoption:

--De nos jours, me répondit-il, un tzar n’est observé avec

malveillance que _par les milliers d’yeux de la petite seigneurie

russe_, de la menue noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées

de liberté, elles sont, là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis

viennent, d’eux-mêmes, se revendre. Tous sont pour l’Empereur. Ce n’est

plus sous les pieds d’un tzar, _c’est autour de lui que luisent les

yeux de mauvais augure_.

Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me

conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de _parvenir_

dans la vie»--et j’écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot,

avec cette sorte d’estime triste qui ne peut se réfugier que dans le

silence.

On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s’approcha de

moi.

--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire

que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de

chapelle, m’envoie te prier d’accepter, sans cérémonie, une tasse de

thé. Apporte un de tes manuscrits.

--Soit, répondis-je.

Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle,

le Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans,

m’ayant prié de lui lire quelque fantaisie, je m’assis, auprès d’un

candélabre, devant le guéridon sur lequel il s’accoudait. Entouré

d’une vingtaine d’intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai

lecture, d’environ dix pages, d’une bouffonnerie énorme et sombre,

couleur du siècle: TRIBULAT BONHOMET.

Il est des soirs où l’on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard

m’avait fait tomber, sans doute, sur l’un d’eux. J’obtins donc un

succès de fou rire très extraordinaire.

Cette hilarité presque convulsive s’empara des plus graves personnages

de l’auditoire, jusqu’à leur faire oublier l’étiquette. J’en atteste

les invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux.

Un sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement,

fut obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l’antichambre les

monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en

liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces

lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d’un

sourire au souvenir de cette soirée.

⁂

Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d’Eisenach,

entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la

Wartburg, les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain

s’ébattaient dans l’allégresse.--Des brasseries champêtres, des

tréteaux pavoisés, des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple

aimait le passé, se sentant digne de l’avenir.

Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré

de tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le

saluait en souriant.

Le matin, j’avais visité la Wartburg. J’avais contemplé, à mon tour,

cette tache noire que l’encrier de Martin Luther laissa sur la

muraille, en s’y brisant, alors qu’un soir le digne réformateur,

croyant entrevoir le diable en face de la table où il écrivait,

lui jeta ledit encrier aux cornes! J’avais vu le couloir où

Sainte-Elisabeth accomplit le miracle des roses,--la salle du Landgrave

où les _minnesingers_ Walter de la Vogelweide et Wolfram d’Eischenbach

furent vaincus par le chant du chevalier de Vénus.

La fête continuait donc l’impression des siècles, évoquée par la

Wartburg.

Le Grand-duc, m’ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un

mouvement de courtoisie charmante.

Pendant que nous causions, il salua de la main une vieille femme qui

passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui

donnaient le bras.

--C’est, me dit-il, l’artiste qui a créé la _Marguerite_ du _Faust_, en

Allemagne. Elle sera demain centenaire.

Quelques instants après, il reprit, avec un sourire:

--Dites-moi, n’avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l’ours,

le loup-cervier, le renne, le guépard, l’aigle,--toute une ménagerie?

Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots, possible

seulement en français, sorte de calembour de souverain à l’usage des

visiteurs:

--A présent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans

le parc de Weimar. C’est le rendez-vous des oiseaux de nuit de

l’Allemagne. Je les y laisse vieillir.

Un courrier du tzar, porteur d’un message, survint, conduit par

un chambellan. Je m’éloignai. L’instant d’après, le comte Phëdro

m’annonçait que l’empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu’il

assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantôme_.

Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des

frênes et des sapins, au feuillage maintenant d’or rouge. Les premières

étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain,

le silence se fit.--Au loin, un chœur de huit cents voix, d’abord

invisible, commençait le _Chant des Pèlerins_, du _Tannhäuser_. Bientôt

les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs

bâtons de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg,

en face de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où

d’aussi surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon

dans ces contrées, tout artistiques, de l’Allemagne?... Lorsqu’après

le puissant _forte_ final, le chœur se tut,--une voix, une seule voix!

celle de Betz ou de Scaria sans doute,--s’éleva, distincte, détaillant

magnifiquement l’invocation de Wolfram d’Eischenbach à l’Étoile-du-Soir.

Le _minnesinger_ était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision

du passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l’air

d’un rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant

s’éteignit, dans les échos, sans que personne eût l’idée, même,

d’applaudir. Ce fut comme après une prière du soir.

Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête

était finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à

Weimar.--Le tzar était arrivé.

⁂

Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de

l’étincelante madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart

de ses valses lunaires, sorte de musique d’esprits entendue le soir

derrière les vitres d’un manoir abandonné.--Sainte Roxelane s’y

trouvait aussi.

Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.

La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d’une myriade

de diamants, d’une profusion d’ordres en pierreries sur les uniformes

bleu et or et sur les habits noirs. C’étaient aussi de pâles et purs

profils d’étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et

des regards altiers se croisant comme des saluts d’épées. Une race

s’évoquait sur un front, d’un seul coup d’œil, comme un burg, sur le

Rhin, dans un éclair.

Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince

Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l’une des princesses de

Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.

A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l’avant-scène de

droite, froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le

front enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait,

debout, le tzar Alexandre II.

Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la

salle avec un grand silence. L’ouverture du _Vaisseau-fantôme_ se

déchaîna; l’appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les

flots noirs, pareil au fatal refrain d’un Juif-errant de la mer. Tous

écoutaient. Je regardai le tzar.

Il écoutait aussi.

A la fin de la soirée, l’esprit obsédé de tout ce bruit triomphal,

je vins souper à l’_Hôtel du Prince_. Là, c’étaient des cris

d’enthousiasme!

Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j’entendais, je

résolus d’aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.

Je sortis, laissant les toasts s’achever, entre fins connaisseurs.

Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel

enchantement!--J’entrai.

A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur

brillait. C’était la maison de Gœthe, perdue, solitaire en cette

immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste

nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où

il était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m’enfonçai sous

les arbres centenaires d’une allée qui, entrecroisant à une hauteur

démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore

l’obscurité.

Et une délicieuse odeur d’herbes, de buissons et de fleurs mouillées,

d’écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui

sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.

Personne.

Je marchai pendant près d’une heure, sans m’orienter, au hasard.

Cependant les taillis, formés à hauteur d’homme par les premiers

rameaux des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si

des êtres vivants s’y agitaient.

En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j’aperçus des

myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C’étaient

les _grands-ducs_ dont m’avait parlé (je m’incline) _celui_ de

Saxe-Weimar.

Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition

les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches,

respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations

sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue

avec un cri. L’un d’eux, tous les dix ans peut-être, changeait

d’arbre. A part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes

songeries. Leur nombre était surprenant.

Mon noctambulisme m’avait conduit jusqu’à l’ouverture d’une clairière

au fond de laquelle j’entrevoyais le château ducal illuminé. Le

royal souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle.

Je reconnus un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la

beauté de la nuit. Je m’étendis et m’accoudai, les yeux fixés sur la

clairière. Il pouvait être une heure et demie du matin.

Tout à coup, au sortir de l’une des contre-allées qui avoisinent le

château, quelqu’un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la

main.

--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s’avancer

lentement ce promeneur.

Mais, à l’entrée de mon allée, la lumière de la lune l’ayant baigné

spontanément, je tressaillis.

--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.

Une seconde après, je le reconnus. Oui, c’était lui. L’homme qui venait

de s’aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là

que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont

j’entendais les pas, au milieu de l’allée, dans la nuit,--c’était bien

l’empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois

seul à seul avec lui m’impressionnait.

Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose,

à respirer aussi, sans autre confident que le silence. J’écoutais ses

pas s’approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu

de son cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d’or,

ses favoris grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte.

Ce ne fut qu’un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse

obscurité.

Dépassant ma présence, je l’entendis s’éloigner vers une éclaircie

latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là, je vis le

tzar s’arrêter, puis jeter un long coup d’œil sur l’espace du côté de

l’aurore--vers l’Orient, plutôt! Brusquement, il écarta de ses deux

mains la ramée d’un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les

lointains, fumant par moments et immobile.

Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avait jeté l’alarme

derrière lui! Et voici qu’entre les profondes feuillées, des prunelles

sans nombre s’allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une

analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa

l’esprit.

Ainsi, comme dans son pays--sans qu’il les aperçût--des milliers

d’yeux, de menaçant augure, symbole persistant! observaient

toujours,--même ici, perdu au fond d’une petite ville d’Allemagne,--ce

tragique promeneur, ce maître spirituel et temporel de cent millions

d’âmes et dont l’ombre couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne

pouvait donc se mêler à la nuit sans que le souvenir de Pierre le

Grand et de ses vœux démesurés ne passât sur un front, ne fût-ce que

sur celui d’un songeur inconnu!

Au bout de peu d’instants, l’Empereur revint sur ses pas, dans l’allée,

sous le feu de toutes ces prunelles d’oiseaux occultes dont il semblait

passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu’il

frôlait le banc où j’étais étendu.

Il s’éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au

détour d’une avenue, là-bas, disparut subitement.

Demain, lorsque, dans Moscou, d’innombrables voix, entonnant le

«_Bogë Tzara Krani_» scandé par le feu des puissants canons de la

capitale religieuse de l’Empire, et alterné par les lourdes cloches du

Kremlin, annonceront au monde le sacre du jeune successeur d’Alexandre

II,--le songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire

marcheur dont les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il

se rappellera le promeneur qui écartait, d’un geste fatigué, les

branches qui gênaient sa vue et ses pensées--il évoquera la haute

figure du prédécesseur qui passa, dans l’ombre,--alors qu’autour de ce

tzar, aussi l’épiant et l’observant en silence, d’obliques regards se

multipliaient, menaçant son front morose et dédaigneux.

L’Aventure de Tsë-i-la

«Devine, ou je te dévore.»

LE SPHYNX.

Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si,

aux rizières d’or, étale jusqu’aux centrales principautés de l’Empire

du Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont

encore de mœurs à demi tartares.

Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n’a pas encore

éteint les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires

de la Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la

superstition chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que

dans les états moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des

croyances mandchoues en ce qu’elle admet les interventions _directes_

des «dieux» dans les affaires du pays.

L’avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le

gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d’un despote sagace,

avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à

mille vengeances, dut de s’éteindre en paix au milieu de la haine de

son peuple--dont il brava, jusqu’à la fin, sans soucis ni périls, les

bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.

⁂

Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi

d’été dont l’ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer

les feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une

pluie de flammes sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux

triples étages, qui, s’avoisinant selon les méandres des rues,

constituent la capitale Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du

Céleste-Empire,--Tchë-Tang, assis dans la plus fraîche des salles

d’honneur de son palais, sur un siège noir incrusté de fleurs de nacre

aux liserons d’or neuf, s’accoudait, le menton dans la main, le sceptre

sur les genoux.

Histoires souveraines · 第 8 / 14 段