Ses exploits s’ébruitèrent.--De là, des légendes, psalmodiées encore

aujourd’hui dans les festins des nababs, à grand renfort de théorbes,

par les fakirs. Ces vermineux trouvères,--non sans un vieux frisson de

haineuse jalousie ou d’effroi respectueux,--y décernent à cet aïeul le

titre de Spoliateur de tombeaux.

Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa séduire par les

insidieux et mielleux discours du seul ami qu’il s’adjoignit jamais,

dans une circonstance tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un

singulier prodige, en réchappa, lui!--Je parle du bien-nommé, du trop

fameux colonel Sombre.

Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier donna dans une

embuscade.--Aveuglé par le sang, frappé de balles, cerné par vingt

cimeterres, il fut pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux

supplices.

Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et dans les bonds furieux

d’une danse de triomphe, coururent à la caverne. Les trésors une fois

recouvrés, ils s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs

rejetèrent pieusement ces richesses au fond des antres funèbres où

gisent les mânes précités de ces rois de la nuit du monde. Et les

vieilles pierreries y brillent encore, pareilles à des regards toujours

allumés sur les races.

J’ai hérité,--moi, le Gaël,--des seuls éblouissements, hélas! du soldat

sublime, et de ses espoirs.--J’habite, ici, dans l’Occident, cette

vieille ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent

aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits

passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs

du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes

forêts.--Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous

les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes

de l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais

pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches

humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi, avec mes rêves!...

Car je sens, _alors_, que je porte dans mon âme le reflet des richesses

stériles d’un grand nombre de rois oubliés.

(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).

Akëdysséril

_A Monsieur le Marquis de Salisbury._

Toute chose ne se constitue que de

son vide.

Livres Hindous.

La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d’or:

c’était un soir des vieux âges; la mort de l’astre Souryâ, phénix du

monde, arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.

Sur les hauteurs, à l’est occidental, de longues forêts de

palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages

sur les vallées du Habad;--à leurs versants opposés s’alternaient,

dans les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par

des étendues de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous

l’étouffante brise. Là, dans ces jardins, s’élançaient des fontaines

dont les jets retombaient en gouttes d’une neige couleur de feu.

Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de Wishnou-l’éternel, de

ses colonnades colossales, dominait la cité; ses portails, largement

lamés d’or, réfractaient les clartés aériennes et, s’espaçant à

ses alentours, les cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas

plongeaient les blancheurs de leurs bases de marbre, lavaient les

degrés de leurs parvis dans les étincelantes eaux du Gange: les

ciselures à jour de leurs créneaux s’enfonçaient jusque dans la pourpre

des lents nuages passants.

L’eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des

distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence

du fleuve, et l’immense ville riveraine se déroulait en un désordre

oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux

coupoles blanches, ses monuments, jusqu’aux quartiers des Parsis où le

pyramidion du lingham de Sivà, l’ardent Wissikhor, semblait brûler dans

l’incendie de l’azur.

Aux plus profonds lointains, l’allée circulaire des Puits, les

interminables habitations militaires, les bazars de la zone des

Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de

Wisvamîthra se fondaient en des teintes d’opale, si pures qu’y

scintillaient déjà des lueurs d’étoiles. Et, surplombant dans les cieux

mêmes ces confins de l’horizon, de démesurées figures d’êtres divins,

sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient,

évasant leurs genoux dans l’immensité: c’étaient des cimes taillées

en forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans

l’abîme, à l’extrémité d’un bras vertigineux, un lotus de pierre:--et

l’immobilité de ces présences inquiétait l’espace, effrayait la vie.

Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur

de gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du

soir.--La multitude emplissait d’une allégresse grave les rues,

les places publiques, les avenues, les carrefours et les pentes

sablonneuses des deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes

venaient de heurter, de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à

coup avait semblé chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait

qu’aux heures sublimes, annonçait le retour d’Akëdysséril, de la jeune

triomphatrice des deux rois d’Agra,--de la svelte veuve au teint de

perle, aux yeux éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant

le deuil en sa robe de trame d’or, s’était illustrée à l’assaut

d’Eléphanta par des faits d’héroïsme qui avaient enflammé autour d’elle

mille courages.

⁂

Akëdysséril était la fille d’un pâtre, Gwalior.

Un jour, au profond d’un val des environs de Bénarès, par un automnal

midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux

bords d’une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur

d’aurochs, Sinjab, l’héritier royal, fils de Séür le Clément qui

régnait alors sur l’immense contrée du Habad. Et, sur l’instant même,

le charme de l’enfant prédestinée avait suscité, dans tout l’être

du jeune prince, un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si

violemment les sens de Sinjab qu’il l’élut, d’un cœur ébloui, pour sa

seule épouse,--et c’était ainsi que l’enfant du conducteur de troupeaux

était devenue conductrice de peuples.

Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le

prince,--qu’elle aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le

vieux monarque, un désespoir avait à ce point projeté l’ombre dont

on succombe, que tous entendirent, par deux fois, dans Bénarès,

l’aboiement des chiens funèbres d’Yama, le dieu qui appelle,--et les

peuples avaient dû élever, à la hâte, un double tombeau.

Désormais, n’était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le

prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür,

sous la tutelle auguste d’Akëdysséril, devait être transmise?

Peut-être: nul ne délimitera la justice d’aucun droit chez les mortels.

Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant

de Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes

prévisions et d’un cœur tourmenté par l’avenir, s’était conduite

en brillante rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que

consacrent la force, le courage et l’amour.--Ah! comme elle avait su,

par de politiques largesses de dignités et d’or, se créer, à la cour

de Séür, dans l’armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans

l’État, dans les provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti

d’une puissance que, d’heure en heure, le temps avait consolidée!...

Anxieuse, aujourd’hui, des lendemains d’un avènement nouveau, dont la

nature, même, lui était inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse

de Sedjnour s’instruisit au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril,

dès que le rappel du jeune prince eut été ordonné par le conseil,

résolut de s’affranchir, d’avance, des adversités que le caprice du

nouveau maître pourrait lui réserver. Elle conçut le dessein de se

saisir, au dédain de tous discutables devoirs, de la puissance royale.

Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait

donc envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien

éprouvés d’intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les

outrances de sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec

son escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse

Yelka, sa fiancée d’amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.

Et ce fut au moment où tous deux s’apparaissaient pour la première

fois, sur la route, aux clartés de la nuit.

Depuis cette heure, prisonniers d’Akëdysséril, les deux adolescents

vivaient précipités du trône, isolés l’un de l’autre en deux palais

que séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde

sévère.

Ce double isolement, une raison d’État le motivait: si l’un d’eux

parvenait à s’enfuir, l’autre demeurerait en otage et, réalisant la loi

de prédestination promise aux fiancés dans l’Inde ancienne, ne s’étant

apparus, cependant, qu’une fois, ils étaient devenus la pensée l’un de

l’autre et s’aimaient d’une ardeur éternelle.

⁂

Près d’une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la

dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement

ambitieuse, peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante,

traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les

menaçant!--Son lucide esprit n’avait-il pas su augmenter la prospérité

de ses États? Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la

région l’admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette

guerrière--si délicieuse qu’en recevoir la mort était une faveur

qu’elle ne prodiguait pas.

Et puis, une légende de gloire s’était répandue touchant son étrange

valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l’avaient

vue, au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et

intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l’haodah lourd de pierreries

de son éléphant de guerre, et, insoucieuse, sous les pluies de javelots

et de flèches, indiquer, d’un altier flamboiement de cimeterre, la

victoire.

C’est pourquoi le retour d’Akëdysséril dans sa capitale, après un

guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports

de son peuple.

Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n’en fut plus

distante que de très peu d’heures. Maintenant, on distinguait, au loin

déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de

fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la

route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles,

laissant camper ses armées dans les villages environnants.

Déjà, dans Bénarès, au profond de l’allée de Pryamvêda, des torches

couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de

lampes, en hâte, l’immense palais de Séür.

La population cueillait des branches triomphales et les femmes

jonchaient de larges fleurs l’avenue du palais, transversale à l’allée

des Richis, s’ouvrant sur la place de Kama; l’on se courbait, par

foules, à de fréquents intervalles, en écoutant frémir la terre sous

l’irruption des chars de guerre, des fantassins en marche et des flots

de cavaleries.

Soudain, l’on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des

cliquetis d’armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de

ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute

part, des cohortes d’avant-garde entraient dans la ville, enseignes

hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs

sowaris.

Sur la place de Kama, l’esplanade de la porte de Surate était couverte

de ces fauves tapis d’Irmensul--et des lointaines manufactures

d’Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés par les caravanes

annuelles des marchands touraniens qui les échangeaient contre des

eunuques.

Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des

mangliers et des sycomores, le long de l’avenue du Gange, flottaient

de riches étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais

de la porte d’Occident, aux deux angles du porche énorme de la

forteresse, un éblouissant cortège de courtisans aux longues robes

brodées, de brahmes, d’officiers du palais, attendaient, entourant le

vizir-gouverneur auprès duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars

du Habad.--On donnerait des réjouissances, on distribuerait au peuple

le butin d’Eléphanta--de la poudre d’or, aussi--et, surtout, on

livrerait, aux lueurs d’une torche solitaire, dans la vaste enceinte

du cirque, de ces nocturnes combats de rhinocéros qu’idolâtraient

les Hindous. Les habitants redoutaient seulement que des blessures

eussent atteint la beauté de la reine; ils questionnaient les haletants

éclaireurs; à grand’peine, ils étaient rassurés.

Dans un espace laissé libre, entre d’élevés et lourds trépieds

de bronze d’où s’échappaient de bleuâtres vapeurs d’encens, se

tordaient, en des guirlandes, des théories de bayadères vêtues de

gazes brillantes; elles jouaient avec des chaînes de perles, faisaient

miroiter des courbures de poignards, simulaient des mouvements

de volupté,--des disputes, aussi, pour donner à leurs traits une

animation;--c’était à l’entrée de l’avenue des Richis, sur le chemin du

palais.

⁂

A l’autre extrémité de la place de Kama s’ouvrait, silencieusement,

la plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait

le regard. Elle s’étendait, déserte, assombrissant, sur son profond

parcours à l’abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant

l’entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres,

faisaient danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux

sons d’une musique aiguë.

C’était l’avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût

aventuré sous l’épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient

accoutumés à n’en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie

oppressait, aujourd’hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à

cette avenue. On eût dit qu’elle n’arrondissait pas là, béante, ses

ténèbres, avec son aspect de songe. D’après une très vieille tradition,

à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des

feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la

terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l’étendue était toute

pénétrée de l’ombre même de Sivà.

⁂

Tous les yeux interrogeaient l’horizon.--Viendrait-elle avant que

montât la nuit? Et c’était une impatience à la fois recueillie et

joyeuse.

Cependant le crépuscule s’azurait, les flammes dorées s’éteignaient et,

dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles...

Au moment où le globe divin oscillait au bord de l’espace, prêt à

s’abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les

vapeurs occidentales--et voici qu’en cet instant même, au sortir des

défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s’aplanissait

la route de Surate, apparurent, en des étincellements d’épaisses

poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des

chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts

de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères

d’airain d’où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement

de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes

coupées, entre-heurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard

de chaque pas. Puis, escortant l’attirail roulant des machines de

siège, et les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où,

sur des litières de feuilles, gisaient les blessés, d’autres troupes

de pied, les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les

chariots des vivres. C’était là presque toute l’avant-garde; ils

descendaient, en hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y

pénétrant circulairement par toutes les portes. Peu après, les éclats

des trompettes royales, encore invisibles, répondirent, là-bas, aux

gongs sacrés qui grondaient sur Bénarès.

Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant

la route, criant différents ordres, et suivis d’un roulis de pesants

traîneaux d’où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes,

des richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête

basse, secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs

chevaux tigrés, les deux rois d’Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en

triomphe dans sa capitale, bien qu’avec de grands honneurs.

Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants,

montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant,

quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc,

transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c’étaient les

belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.

Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d’un demi-orbe formé

de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de

guerriers d’élite--que suivait de tous côtés, là-bas, l’immense vision

d’un enveloppement d’armées--apparut l’éléphant noir, aux défenses

dorées, d’Akëdysséril.

A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois

d’orgueil et d’épouvante, exhala son convulsif transport en une

tonnante acclamation; des milliers de palmes, agitées, s’élevèrent; ce

fut une enthousiaste furie de joie.

Déjà, dans la haute lueur de l’air, on distinguait la forme de la reine

du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait,

mystiquement, blanche en sa robe d’or, sur le disque du soleil. On

apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s’agrafait

son cimeterre. Elle mouvait, elle-même, entre les doigts de sa main

gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l’exemple des Dêvas

sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa

main droite, la fleur sceptrale de l’Inde, un lotus d’or mouillé d’une

rosée de rubis.

Le soir, qui l’illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre

les jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair

de l’espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut,

latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles

de palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les

pointes des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers

des haches.

Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.

Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle

effroyable masquait l’espace, une monstrueuse nuée noire, mouvante,

sembla s’élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et

graduellement--du ras de l’horizon: c’était l’armée qui surgissait

derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires,

ses puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les

campements étaient préparés dans les bourgs prochains.

Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de

l’Entrée-du-Septentrion que d’une portée de flèche, les cortèges

s’avancèrent sur la route pour l’accueillir.

Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d’Akëdysséril.

⁂

Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La

pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d’un bandeau fané dans

les batailles, cerclait, espacée de hautes pointes d’or, la pâleur de

son front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte

et musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d’or de sa

robe, aux bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d’un charme

oppressif qui, d’abord, inspirait plutôt le trouble que l’amour.

Pourtant des enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en

silence, de l’avoir vue.

Une lueur d’ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de

son corps: telles ces transparences dont l’aube, voilée par les cimes

hymalayennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.

Sous l’horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu

sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques

yeux, surchargés de rêves, dispensaient autour d’elle une magie

transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils

saturaient d’inconnus enchantements l’étrangeté fatale de ce visage,

dont la beauté ne s’oubliait plus.

Et le saillant des tempes altières, l’ovale subtil des joues, les

cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche

touchée d’une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce

sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout

cet ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus

magnétique séduction lorsqu’on avait subi le rayonnement de ses yeux

étoilés.

Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.

Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les

jardins de ses palais, si l’une d’entre elles, d’une charmante parole,

s’émerveillait des infinis désirs qu’élevait, sur ses pas, l’héroïque

maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.

Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses

mélancolies de cette femme, le son d’or de son rire,--mordre, presser

idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers

partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes

de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s’y perdre--en

l’abîme de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d’où

se réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux

chastetés désespérées, ne refléteraient pas. Son être, d’où sortait

cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des

chocs d’armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de

blessures reçues là, sous ses prunelles.

Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d’elle entière,

s’exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle...

que,--dans l’animation, surtout, des mêlées,--un charme torturait

autour d’elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de

périr à son ombre... sacrifice qu’elle encourageait, parfois, d’un

regard surhumain, si délirant qu’elle semblait s’y donner.

C’étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs

d’elle seule connus et qui s’évoquaient en ses sommeils.

⁂

Telle apparaissait Akëdysséril, à l’entrée, maintenant, de la

citadelle. Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue

et d’amour dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe

imperceptible, les chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre,

franchirent les voûtes et s’irradièrent sur la place de Kama. Les

clameurs d’allégresse de son peuple l’appelaient: poussant donc son

éléphant noir sous le porche de Surate et sur les tapis étendus, la

souveraine du Habad entra dans Bénarès.

Soudainement, ses regards tombèrent sur l’avenue décriée au fond de

laquelle s’accusait, dans l’éloignement, l’antique, l’énorme façade

écrasée du temple de Sivà.

Tressaillant--d’un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta

un ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l’haodah sur

les flancs de l’animal.

Elle descendit, légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres

évoqués par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques

noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission

très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre, devant

elle.

On s’écarta, d’après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés

autour d’elle chuchotèrent, l’un après l’autre, longtemps, longtemps,

de très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l’effet

sur la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu’elle

écoutait, que son pâlissant visage s’éclaira, tout à coup, d’un affreux

reflet menaçant.

Elle se détourna; puis, d’une voix brusque et qui vibra dans le silence

de la place muette:

--Un char! s’écria-t-elle.

Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux

rênes de soie tressée de fils d’airain.

Bondissant à la place quittée:

--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle.

Histoires souveraines · 第 4 / 14 段