Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa branche de buis,

était suspendu auprès de mon chevet. Je mouillai, tout à coup, mes

paupières avec l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis

la bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait: la fièvre

s’apaisait.

J’allais m’endormir.

Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte.

--Hein? me dis-je, en sursaut.

Alors je m’aperçus que mon premier somme avait déjà commencé.

J’ignorais où j’étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent

ces sortes d’oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de

vue la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement,

dans une complète inconscience de la situation.

--A propos! me dis-je tout à coup: mais on a frappé?--Quelle visite

peut bien....

A ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n’étais

plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l’abbé

Maucombe, me vint à l’esprit.

En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre.

Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds,

fut celle d’une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la

fenêtre, au-dessus de l’église, et, à travers les rideaux blancs,

découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.

Il était bien minuit.

Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? L’ombre était

extraordinaire.

Comme je m’approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou

de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.

Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait réellement frappé.

Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai court.

Une chose me paraissait surprenante: la _nature_ de la tache qui

courait sur ma main. C’était une lueur glacée, sanglante, n’éclairant

pas.--D’autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune

ligne de lumière sous la porte, dans le corridor?--Mais, en vérité,

ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du

regard phosphorique d’un hibou!

En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, dans le vent nocturne.

--Qui est là? demandai-je, à voix basse.

La lueur s’éteignit:--j’allais m’approcher...

Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.

En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et

noire,--un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout

entier à l’exception de la figure: je ne voyais que le feu de ses deux

prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.

Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude

m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément

jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.

Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me

présentait une chose lourde et vague. C’était un manteau. Un grand

manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me

l’offrir!...

Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je ne voulais pas voir

cela! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous et,

le vent de ses ailes m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je

sentis qu’il voletait par la chambre.

Alors,--et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour

crier,--je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et

je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés!

Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit.

C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai.

J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi;

j’étais glacé; le front trempé de sueur; mon cœur frappait contre les

parois de ma poitrine de gros coups sombres.

--Ah! me dis-je, le songe horrible!

Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut plus

d’une minute avant d’_oser_ remuer le bras pour chercher les

allumettes: j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide

saisir la mienne et la presser amicalement.

J’eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes

doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie.

Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, cette vibration divine,

diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs.

Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me remettre tout à fait

et je descendis du lit.

En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose: la lune était

exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l’eusse pas

vue avant de me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main,

examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un tour de clef avait

été donné _en dedans_, ce que je n’avais point fait avant mon sommeil.

A ces découvertes, je jetai un regard autour de moi. Je commençai à

trouver que la chose était revêtue d’un caractère bien insolite. Je me

recouchai, je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à me prouver

que tout cela n’était qu’un accès de somnambulisme très lucide, mais

je me rassurai de moins en moins. Cependant, la fatigue me prit comme

une vague, berça mes noires pensées et m’endormit brusquement dans mon

angoisse.

Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans la chambre.

C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée au chevet du lit,

marquait dix heures. Or, pour nous réconforter, est-il rien de tel que

le jour, le radieux soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés

et la campagne pleine d’un vent frais dans les arbres, les fourrés

épineux, les fossés couverts de fleurs et tout humides d’aurore!

Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre commencement de ma

nuitée.

Complètement ranimé par des ablutions réitérées d’eau fraîche, je

descendis.

L’abbé Maucombe était dans la salle à manger: assis devant la nappe

déjà mise il lisait un journal en m’attendant.

Nous nous serrâmes la main:

--Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher Xavier? me demanda-t-il.

--Excellente! répondis-je distraitement (par habitude et sans accorder

attention le moins du monde à ce que je disais).

La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà tout.

Nanon intervint, nous apportant le déjeuner.

Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie et joyeuse:

l’homme qui vit saintement connaît, seul, la joie et sait la

communiquer.

Tout à coup je me rappelai mon rêve.

--A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me souvient que j’ai eu

cette nuit un singulier rêve,--et d’une étrangeté... comment puis-je

exprimer cela? Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?--A votre

choix!--Jugez-en.

Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui narrer, dans tous ses

détails, l’hallucination sombre qui avait troublé mon premier sommeil.

Au moment où j’en étais arrivé au _geste_ du prêtre m’offrant le

manteau, et _avant que j’eusse entamé cette phrase_, la porte de la

salle à manger s’ouvrit. Nanon, avec cette familiarité particulière aux

gouvernantes de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu

de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un papier:

--Voici une lettre «très pressée» que le rural vient d’apporter, à

l’instant, pour monsieur! dit-elle.

--Une lettre!--Déjà! m’écriai-je, _oubliant mon histoire_. C’est de

mon père. Comment cela?--Mon cher abbé, vous permettez que je lise,

n’est-ce pas!

--Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également l’histoire de

vue et subissant, magnétiquement, l’intérêt que je prenais à la

lettre:--sans doute!

Je décachetai.

Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention par sa

soudaineté.

--Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte: à peine arrivé, je me

vois obligé de repartir.

--Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant sa tasse sans boire.

--Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet d’une affaire,

d’un procès d’une importance des plus graves. Je m’attendais à ce

qu’il ne se plaidât qu’en décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans

la quinzaine et, comme, seul, je suis à même de mettre en ordre les

dernières pièces qui doivent nous donner gain de cause, il faut que

j’aille!... Allons! quel ennui.

--Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;--comme c’est donc

fâcheux!... Au moins, promettez-moi qu’aussitôt ceci terminé... La

grande affaire, c’est le salut: j’espérais être pour quelque chose dans

le vôtre--et voici que vous vous échappez! Je pensais déjà que le bon

Dieu vous avait envoyé...

--Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon fusil. Avant trois

semaines je serai de retour et, cette fois, pour quelques semaines, si

vous voulez.

--Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe.

--Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune! murmurai-je.

--La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe.

--Et demain, comment vivrais-je, si?...

--Demain, on ne vit plus, répondit-il.

Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés du contre-temps par

cette promesse formelle de revenir.

Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter les attenances du

presbytère.

Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance, ses pauvres

trésors champêtres. Puis, pendant qu’il lisait son bréviaire, je

marchai, solitairement, dans les environs, respirant l’air vivace et

pur avec délices. Maucombe, à mon retour, s’étendit quelque peu sur son

voyage en terre sainte; tout cela nous conduisit jusqu’au coucher du

soleil.

Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à l’abbé Maucombe:

--Mon ami, l’_express_ part à neuf heures précises. D’ici R***, j’ai

bien une heure et demie de route. Il me faut une demi-heure pour régler

à l’auberge en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en est

sept: je vous quitte à l’instant.

--Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre: _cette promenade me sera

salutaire_.

--A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse de mon père

(chez qui je demeure à Paris), si nous devons nous écrire.

Nanon, prit la carte et l’inséra dans une jointure de la glace.

Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions le presbytère et nous

nous avancions sur le grand chemin. Je tenais mon cheval par la bride,

comme de raison.

Nous étions déjà deux ombres.

Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante, une petite

pluie, fine et très froide, portée par un affreux coup de vent, frappa

nos mains et nos figures.

Je m’arrêtai court:

--Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément je ne souffrirai pas

cela. Votre existence est précieuse et cette ondée glaciale est très

malsaine. Rentrez. Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller

dangereusement. Rentrez, je vous en prie.

L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles, se rendit à mes

raisons.

--J’emporte une promesse, mon cher ami? me dit-il.

Et, comme je lui tendais la main:

--Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez du chemin à faire--et

que cette bruine est, en effet, pénétrante!

Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre, immobiles, nous

regardant fixement comme deux voyageurs pressés.

En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière les collines,

éclairant les landes et les bois à l’horizon. Elle nous baigna

spontanément de sa lumière morne et pâle, de sa flamme déserte et pâle.

Nos silhouettes et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le

chemin.--Et, du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,--du côté des

vieilles croix en ruines qui se dressent en ce canton de Bretagne, dans

les écreboissées où perchent les funestes oiseaux échappés du bois des

Agonisants,--j’entendis, au loin, un _cri_ affreux: l’aigre et alarmant

fausset de la Freusée. Une chouette aux yeux de phosphore, dont la

lueur tremblait sur le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre

nous, en prolongeant ce cri.

--Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je serai chez moi dans une

minute; ainsi _prenez,--prenez ce manteau_!--J’y tiens beaucoup!...

beaucoup!--ajouta-t-il avec un ton inoubliable.--Vous me le ferez

renvoyer par le garçon d’auberge qui vient au village tous les jours...

_Je vous en prie._

L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son manteau noir. Je

ne voyais pas sa figure, à cause de l’ombre que projetait son large

tricorne: mais je distinguai ses yeux _qui me considéraient avec une

solennelle fixité_.

Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, d’un air tendre

et inquiet, pendant que, sans forces, je fermais les paupières. Et,

profitant de mon silence, il se hâta vers son logis. Au tournant de la

route, il disparut.

Par une présence d’esprit,--et un peu, aussi, machinalement,--je sautai

à cheval. Puis je restai immobile.

Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. J’entendais les mille

bruits de la campagne. En rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel

livide où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant la lune,--la

nature solitaire. Cependant, je me tins droit et ferme, quoique je

dusse être blanc comme un linge.

--Voyons! me dis-je, du calme!--J’ai la fièvre et je suis somnambule.

Voilà tout.

Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids secret m’en empêcha.

Et voici que, venue du fond l’horizon, du fond de ces bois décriés, une

volée d’orfraies, à grand bruit d’ailes, passa, en criant d’horribles

syllabes inconnues, au-dessus de ma tête. Elles allèrent s’abattre

sur le toit du presbytère et sur le clocher dans l’éloignement: et

le vent m’apporta des cris tristes. Ma foi, j’eus peur. Pourquoi?

Qui me le précisera jamais? J’ai vu le feu, j’ai touché de la mienne

plusieurs épées; mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, que ceux des

plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme, toutefois, très

humblement, que j’ai eu peur ici,--et pour de bon. J’en ai conçu, même,

pour moi, quelque estime intellectuelle. N’a pas peur de ces choses-là

qui veut.

Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du pauvre cheval et, les

yeux fermés, les rênes lâchées, les doigts crispés sur les crins, le

manteau flottant derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma

bête était aussi violent que possible; elle allait ventre à terre: de

temps en temps mon sourd grondement, à son oreille, lui communiquait, à

coup sûr, et d’instinct, l’horreur superstitieuse, dont je frissonnais

malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins d’une demi-heure. Le

bruit du pavé des faubourgs me fit redresser la tête--et respirer!

--Enfin! je voyais des maisons! des boutiques éclairées! les figures

de mes semblables derrière les vitres! Je voyais des passants!... Je

quittais le pays des cauchemars!

A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La conversation des

routiers me jeta dans un état voisin de l’extase. Je sortais de la

Mort. Je regardai la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de

rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes facultés.

Je me sentais rentré dans la vie réelle.

J’étais même,--disons-le,--un peu honteux de ma panique.

Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque j’accomplis la

commission de l’abbé Maucombe! Avec quel sourire mondain j’examinai

le manteau noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination était

dissipée. J’eusse fait, volontiers, comme dit Rabelais, «le bon

compagnon».

Le manteau en question ne me parut rien offrir d’extraordinaire ni,

même, de particulier,--si ce n’est qu’il était très vieux et même

rapiécé, recousu, redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une

charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe à donner en

aumônes le prix d’un manteau neuf: du moins, je m’expliquai la chose de

cette façon.

--Cela se trouve bien!--dit l’aubergiste; le garçon doit aller au

village tout à l’heure: il va partir; il rapportera le manteau chez M.

Maucombe en passant, avant dix heures.

Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la chauffeuse, enveloppé

dans ma houppelande reconquise, je me disais, en allumant un bon cigare

et en écoutant le bruit du sifflet de la locomotive:

--Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que celui des hiboux.

Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir promis de revenir.

Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil, oubliant complètement

ce que je devais traiter désormais de coïncidence insignifiante.

Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner des pièces

qui, depuis, amenèrent la conclusion favorable de notre procès.

Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de chicane--et sous

l’abattement de mon maladif ennui,--je revins à Paris, juste le soir du

septième jour de mon départ du presbytère.

J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures. Je montai. Je

trouvai mon père dans le salon. Il était assis, auprès d’un guéridon,

éclairé par une lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main.

Après quelques paroles:

--Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle m’apprend cette

lettre! me dit-il: notre bon vieil abbé Maucombe est mort depuis ton

départ.

Je ressentis, à ces mots, une commotion.

--Hein? répondis-je.

--Oui, mort,--avant-hier, vers minuit,--trois jours après ton départ de

son presbytère,--d’un froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est

de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir la tête si perdue,

même, qu’elle répète deux fois une phrase... singulière... à propos

d’un manteau... Lis donc toi-même!

Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre nous était annoncée,

en effet,--et où je lus ces simples lignes:

«Il était très heureux,--disait-il à ses dernières paroles,--d’être

enveloppé à son dernier soupir et enseveli dans le manteau qu’il avait

rapporté de son pèlerinage en terre sainte, _et qui avait touché_

LE TOMBEAU.»

(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).

Souvenirs occultes

_A Monsieur Franc Lamy._

«Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château

plus chargé de gloire et d’années que mon

mélancolique manoir héréditaire.»

EDGAR POE.

Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, d’une famille de Celtes,

durs comme nos rochers. J’appartiens à cette race de marins, fleur

illustre d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les actions

d’éclat figurent au nombre des joyaux de l’Histoire.

L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de la vue ainsi que

du fastidieux commerce de ses proches, s’exila pour jamais, et le

cœur plein d’un mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des

expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés du bailli de

Suffren et se distingua bientôt, dans les Indes, par de mystérieux

coups de main qu’il exécuta, seul, à l’intérieur des _Cités-mortes_.

Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, effondrées au

centre d’horribles forêts. Les feuilles, l’herbe, les rameaux secs

jonchent et obstruent les sentiers qui furent des avenues populeuses,

d’où le bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.

Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de ces

régions. Les bengalis, eux-mêmes, s’éloignent, ici, des vieux

ébéniers, ailleurs leurs arbres. Entre les décombres, accumulés dans

les éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de très longues

fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, les esprits du Soleil,

s’élancent, striées d’azur, nuancées de feu, veinées de cinabre,

pareilles aux radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus.

Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets débris: et c’est

comme une vapeur de cassolettes funéraires, une bleue, enivrante et

torturante sueur de parfums.

Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du Caboul, s’attarde

sur cette contrée et la contemple du faîte de quelque dattier noir,

ne s’accroche aux lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une

soudaine agonie.

Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des pierres, aux

inscriptions plus rongées que celles de Sardes, de Palmyre ou de

Khorsabad. Sur quelques-unes, qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans

les cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer encore et

reconstruire le zend, à peine lisible, de cette souveraine devise des

peuples libres d’alors:

«... ET DIEU NE PRÉVAUDRA!»

Le silence n’est troublé que par le glissement des crotales, qui

ondulent parmi les fûts renversés des colonnes, ou se lovent, en

sifflant, sous les mousses roussâtres.

Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain de l’hémyone,

alternant tristement avec les éclats du tonnerre, inquiète la solitude.

Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines aux accès

perdus.

Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers rois de ces étranges

contrées, de ces nations, plus tard sans maîtres, dont le nom même

n’est plus. Or, ces rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée

sans doute, furent ensevelis sous ces voûtes, _avec leurs trésors_.

Aucune lampe n’illumine les sépultures.

Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis de la Vie et du Désir

ait jamais importuné le sommeil de leurs échos.

Seule, la torche du brahmine,--ce spectre altéré de Nirvanah, ce

muet esprit, simple _témoin_ de l’universelle germination des

devenirs,--tremble, imprévue, à de certains instants de pénitence ou

de songeries divines, au sommet des degrés disjoints et projette, de

marche en marche, sa flamme obscurcie de fumée jusqu’au profond des

caveaux.

Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, étincellent

d’une sorte de miraculeuse opulence!... Les chaînes précieuses

qui s’entrelacent aux ossements semblent les sillonner de subits

éclairs. Les royales cendres, toutes poudreuses de pierreries,

scintillent!--Telle la poussière d’une route que rougit, avant l’ombre

définitive, quelque dernier rayon de l’Occident.

Les Maharadjahs font garder, par des hordes d’élite, les lisières des

forêts saintes et, surtout, les abords des clairières où commence le

pêle-mêle de ces vestiges.--Interdits de même sont les rivages, les

flots et les ponts écroulés des euphrates qui les traversent.--De

taciturnes milices de cipayes, au cœur de hyène, incorruptibles et sans

pitié, rôdent, sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.

Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, évita leurs

embûches et confondit leur errante vigilance!...--Sonnant subitement

du cor, dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par ces

alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous les astres, dans

les hautes fleurs, éventrant rapidement leurs chevaux. Les soldats,

comme à l’aspect d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence

inattendue.--Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier les terrassait

alors, un par un, d’un seul bond! les étouffait, tout d’abord, à demi,

dans cette brève étreinte,--puis, revenant sur eux, les massacrait à

loisir.

L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et l’extermination de ces

cruels gardes aux faces couleur de terre. Bref, c’était celui qui les

abandonnait, cloués à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le

cœur.

S’engageant ensuite, au milieu du passé détruit, dans les allées, les

carrefours et les rues de ces villes des vieux âges, il gagnait, malgré

les parfums, l’entrée des sépulcres non pareils où gisent les restes de

ces rois hindous.

Les portes n’en étant défendues que par des colosses de jaspe,

sortes de monstres ou d’idoles aux vagues prunelles de perles et

d’émeraudes,--aux formes créées par l’imaginaire de théogonies

oubliées,--il y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu fît

remuer les longues ailes de ces dieux.

Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, domptant

le vertige étouffant des siècles noirs dont les esprits voletaient,

heurtant son front de leurs membranes, il recueillait, en silence,

mille merveilles. Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou

s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec moins

d’intrépidité.

Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il remontait, sans

bruit, les fleuves, en se garant des dangereuses clartés de la lune. Il

nageait, crispé sur ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir

aux appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans à ses côtés.

En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne éloignée, de lui seul

connue, et dans les retraits de laquelle il vidait son butin.

Histoires souveraines · 第 3 / 14 段