La dernière fois que je visitai dans sa retraite de Mesnil-Durand le
savant Louis Du Bois (en octobre 1854), ce laborieux vieillard, plus
qu'octogénaire, me montra un _Glossaire du Patois Normand_ qu'il avait
commencé vers la fin du dernier siècle, et me pria de lui chercher un
éditeur. Je parcourus ces pages, je les emportai, et bientôt un homme
d'intelligence et de goût prit à ses risques et périls les frais de
l'impression.
L'auteur n'avait pu y mettre la dernière main, occupé qu'il fut toute sa
vie d'autres compositions, et il avait vu avec peine sa publication
devancée par le _Dictionnaire du Patois Normand_ que firent paraître, en
1849, MM. Édélestand et Alfred Duméril. La douleur qu'il en ressentit le
rendit injuste envers ces philologues si distingués, et il s'attacha,
dans une révision de son Glossaire, à critiquer durement ce qu'il
prenait pour des erreurs dans leur Dictionnaire. Comme il est mort
pendant le tirage des premières feuilles de son livre, il m'a été
loisible d'effacer à peu près toutes les traces de son dépit. Que font
au mérite, qu'importent à la vérité les petites taquineries de
l'érudition?
J'avais pensé d'abord qu'à cela seul se bornerait la révision du
travail; mais à mesure que je lisais les feuillets pour les envoyer à
l'impression, je m'apercevais des fautes communes à MM. Du Bois et
Duméril, qui avaient rangé parmi les mots patois des mots admis dans le
_Dictionnaire de l'Académie française_, et qui semblaient avoir ignoré
une foule d'expressions usitées dans toute la Basse-Normandie.
J'écrivais celles qui me revenaient à la mémoire; je doublais certaines
pages du manuscrit; j'ajoutais des mots nouveaux sur les _épreuves_; je
regrettais, en voyant les feuilles _tirées_, des omissions fort graves;
je me résignais enfin à provoquer, par un travail dont je reconnaissais
toute l'imperfection, des travaux analogues qui grossiraient ces
premières études, ces premières collections. Je sentais bien que, quoi
qu'on fasse, on n'arrivera jamais au complet dans ce genre de
nomenclature. Quand la liste de mots patois la plus longue aura paru, le
plus mince écolier signalera, en la parcourant, l'omission de mots qui
lui sont familiers. Résignons-nous à collectionner avec une telle
perspective.
C'est qu'en effet rien n'est peut-être plus difficile à faire qu'un
Glossaire, sans lacunes, d'un patois usité dans une contrée étendue
comme la Normandie. Le propre de cet idiome, sans règles fixes ou du
moins apparentes, est la mobilité. Pour le saisir dans ses formes
multiples, il faudrait passer des mois, peut-être des années dans chaque
canton de la province qui le parle. Plusieurs vies d'hommes n'y
suffiraient pas! Il faudrait l'étudier dans les villages et dans les
hameaux, car il change plus ou moins de commune en commune; il faudrait
comparer les mêmes vocables, dont toute la différence, si tranchée au
premier abord, consiste assez fréquemment dans de simples variétés de
prononciation; il faudrait remarquer les acceptions nouvelles dues aux
lieux que l'on habite, aux impressions que l'on reçoit de la nature
physique, aux formes politiques, aux croyances religieuses, aux
préjugés, aux superstitions de toute sorte qu'imposent les circonstances
et les climats; il faudrait tout voir, tout saisir, tout noter,
puisqu'il est vrai qu'il n'est aucune de ces causes qui n'influe sur le
langage, et que toute pensée, tout sentiment veut son expression et la
trouve. Qui donc entreprendra cette tâche immense? Et cependant, pour
l'accomplir, des philosophes de bonne volonté ne suffiraient pas; il est
besoin, pour de telles recherches, d'hommes de beaucoup de sens et
d'érudition. Que de connaissances en linguistique sont nécessaires pour
vérifier les éléments natifs de tant d'agrégats, roulés de rivages en
rivages pendant des siècles, et modifiés par tant d'influences, sous
tant de latitudes! Que de sagacité pour en saisir les traits primitifs,
voilés sous des transformations successives qui ont altéré leur
physionomie et souvent changé leur constitution!
Il ne nous appartient pas d'entrer dans cette voie ardue et d'afficher
des prétentions que rien ne justifierait; mais nous sentons l'importance
des Glossaires patois pour un Dictionnaire historique de notre langue,
et la justesse des réflexions de Génin sur ces «immortelles archives de
la langue française» comme il les appelle. Écoutez ce philologue
incisif: «Il s'en va grand temps de les recueillir? La civilisation
disséminée par le réseau des chemins de fer entame partout la tradition,
l'écrase sous les roues des locomotives, et aura bientôt fait d'absorber
et de confondre toutes les originalités locales dans l'océan de
l'uniformité. Dans un temps donné, il n'y aura plus de patois; il n'y
aura plus que le français littéraire, le français du théâtre et des
romans, compliqué (et non pour une petite dose!) du français industriel.
Dieu sait ce que c'est, et surtout ce que ce sera!» (Préface des
_Récréations philologiques_).
Dieu sait et nous ignorons ce que sera ce français du théâtre, des
romans et de l'industrie, cette langue future de nos descendants, et peu
nous importe à nous qui serons morts quand on la parlera et qu'on
l'écrira; mais nous tenons à son origine et nous désirons en percer
quelques mystères, en surprendre quelques secrets. Les patois en
recèlent, étudions les patois.
Et d'abord faisons d'amples herbiers de cette flore de la linguistique,
pour laquelle, si nous ne nous en occupons, tant d'espèces seront
perdues. Hâtons-nous, car si les anneaux que nous tenons encore
disparaissent, la chaîne entre l'avenir et le passé sera pour jamais
rompue; il n'y aura plus de tradition.
Heureusement qu'il existe çà et là des esprits curieux, éclairés,
patients, qui herborisent à leur façon dans des excursions intelligentes
à travers nos villages, au sein de nos foires et de nos marchés où
afflue la population de nos campagnes. En contact d'affaires et
d'intérêts, quelquefois même de plaisirs, avec cette population au vieux
langage, ils en notent tous les mots, toutes les acceptions, toutes les
nuances de prosodie, et amassent, sans autre but que le botaniste qui
fait sa récolte, de précieuses nomenclatures, pour l'unique et solitaire
bonheur de les posséder.
Pendant que s'imprimait notre _Glossaire du Patois Normand_, alors que
nous arrivions à la lettre M, nous avons rencontré dans un de nos amis,
M. Lepingard père, ancien chef de bureau à la préfecture de la Manche,
un de ces intrépides et modestes collectionneurs, qui, frappé des essais
de feu Lamarche[1], était parti de ce premier travail pour se composer
un Dictionnaire, sous le titre simple de: _Notes sur quelques mots
usités à St.-Lo ou dans les environs de cette ville_. En voyant nos
feuilles imprimées, il fut surpris de n'y pas trouver une foule de
vocables qu'il avait consignés dans son recueil.
[Note 1: Jérôme-Frédéric Perrette-Lamarche, capitaine de vaisseau,
ancien major de la marine à Cherbourg, né à la Meauffe le 20 juillet
1779, mort à St.-Lo le 26 décembre 1847, s'était occupé, dans les
dernières années de sa vie, d'un _Dictionnaire du vieux langage ou
patois des habitants des campagnes des arrondissements de Cherbourg,
Valognes et St.-Lo_. Deux _Extraits_, chacun de 185 à 190 articles, en
ont paru: l'un dans les _Mémoires de la Société académique de Cherbourg_
(1843); l'autre dans les _Notices, mémoires et documents publiés par la
Société d'agriculture, d'archéologie et d'histoire naturelle du
département de la Manche_, Ire partie du Ier vol. (1851). Il est
probable qu'il y aurait beaucoup à glaner dans le grand _Dictionnaire
manuscrit_ de feu Lamarche. Ce manuscrit appartient à son neveu, M.
Lemennicier, homme d'un mérite égal à sa modestie, très-capable de
l'enrichir et de l'éditer, et dont nous attendons ce service dans
l'intérêt du Patois Normand.]
Sur nos instances, il nous montra ses _Notes_; sur nos instances, il
nous autorisa à y puiser ce qui nous conviendrait, et dès-lors nous
attachâmes plus d'importance à enrichir notre Glossaire, et de mots
vieillis ou inconnus, et de mots altérés par la prononciation. Nous
résolûmes de faire un _Supplément_ pour la première partie de
l'alphabet, et nous mîmes dès-lors à contribution, outre la manuscrit de
M. Lepingard, le _Dictionnaire du patois du pays de Bray_, par M. l'abbé
Decorde, ainsi que le Glossaire que M. Alph. Chassant a rédigé pour _la
Muse Normande de Louis Petit, de Rouen, en patois normand_ (1658),
publié en 1853.
Nous avons regretté de ne pouvoir faire un dépouillement de
l'_Inventaire général de la Muse normande_, par David Ferrand (1655), et
du poème intitulé: _Le coup-d'oeil purin_, par Gervais (1773). Il y a là
force mots, force locutions, force articulations à recueillir pour le
patois de la Haute-Normandie; car nous en croyons M. Chassant: «Le
patois de la _Muse Normande_ est en partie celui du pays de Caux; et,
loin d'être restreint, comme le pense M. Duméril, aux quartiers
St.-Vivien et Martainville de Rouen, il est parlé bien au-delà des murs
de cette ville. Un grand nombre de mots et de locutions contenus dans
les poésies de Ferrand se retrouvent jusque dans la campagnes de
Louviers.» Mais il faut être de la Haute-Normandie, ou y vivre, pour
faire avec fruit ce dépouillement.--A d'autres ce travail.
Notre tâche, à nous, a été de réviser le Glossaire de Louis Du
Bois;--d'en retrancher les mots qui, se trouvant dans le _Dictionnaire
de l'Académie_, ne peuvent être aujourd'hui réclamés par aucun
patois;--d'y ajouter ceux qui sont dans MM. Duméril, et que l'auteur
n'avait point admis, malgré l'autorité de ces philologues;--de puiser
largement dans le _Patois du Bessin_, par Frédéric Pluquet; dans les
_Extraits_ de feu Lamarche; dans le _Dictionnaire du Patois du pays de
Bray_, par M. l'abbé Decorde; dans le _Glossaire de la Muse Normande_,
par M. Chassant; dans les _Notes manuscrites de M. Lepingard père_;
enfin dans quelques autres sources moins abondantes;--d'ajouter tout ce
que notre mémoire a pu nous fournir de mots patois employés autour de
nous depuis plus d'un demi-siècle, lesquels appartiennent à des idiomes
ou très-anciens, ou perdus, et qui attestent le passage, ou le séjour,
ou l'établissement de divers peuples dans nos contrées;--de signaler une
foule d'altérations de prononciation, qui ne sont point le patois
proprement dit, qu'à la rigueur on en pourrait retrancher, mais qui
semblent en faire partie, et qu'admettent en proportion plus ou moins
grande la plupart de recueils de la nature de celui que nous publions.
Il nous a semblé toutefois que, pour cette dernière classe, qui se
serait démesurément étendue, si nous avions voulu tout prendre, il
fallait se borner aux mots les plus usités. Pour suppléer à des
nomenclatures qui embrasseraient le plus grand nombre de ces
altérations, nous avions fait des remarques sur les changements de
lettres et d'articulations qui se produisent le plus fréquemment en
Normandie. Ces remarques se sont tellement multipliées que nous avons
cru devoir y renoncer. D'ailleurs ce qui est vrai dans un canton ne
l'est pas dans le canton voisin, à plus forte raison dans un département
séparé d'un autre par un ou deux départements.
A défaut de ces observations qui s'accroîtraient indéfiniment, si l'on
tenait compte de tous les changements que multiplie, comme à plaisir et
sans motif, le caprice de nos villageois, nous pourrions dire quelque
chose des étymologies qu'on est tenté naturellement de chercher aux mots
patois. Mais nous ne connaissons pas de terrain plus glissant, et nous y
avons vu les hommes les plus instruits y faire à l'envi les plus lourdes
chutes. Louis Du Bois s'y était aventuré; nous avons respecté son texte.
Pour nous, nous avons résisté à tout entraînement, nous souvenant
d'avoir lu, dans la Préface de M. Decorde, ces phrases judicieuses,
copiées par lui dans une oeuvre inédite de M. Auguste Le Prevost: «La
science étymologique est une arme à deux tranchants, qui ne doit pas
être abandonnée à des mains novices. On peut encore la comparer à ces
flambeaux qui jettent de la fumée et de l'obscurité sur leur passage
quand ils n'éclairent pas. Elle demande non-seulement la connaissance
approfondie et la comparaison continuelle d'un grand nombre de langues,
de dialectes, d'idiotismes, une faculté d'observation et de
rapprochement exquise; mais encore beaucoup de sobriété, de loyauté, de
circonspection, dans l'exercice de cette faculté; sans quoi l'on arrive
par une pente très-rapide à faire venir _alfana_ d'_equus_; on se
décrédite soi-même, et l'on décrédite l'une des recherches les plus
piquantes et les plus utiles à la satisfaction de la raison humaine, qui
puisse occuper les loisirs d'un érudit. Nous insistons d'autant plus sur
la nécessité d'une grande réserve à cet égard, que, débarrassé de cette
grave responsabilité, le travail que nous désirons voir entreprendre
dans chaque arrondissement n'offrira plus qu'une tâche facile à chacun
de nos collaborateurs.»
Cette tâche _facile_ est si longue, si minutieuse, elle demande dans une
localité quelconque tant de patience et de sagacité, qu'étendue à toute
une province comme la Normandie, elle devient pénible, ardue, immense,
et c'est surtout à lui susciter des travailleurs que notre _Glossaire_
est destiné. C'est un essai après d'autres essais, que d'autres suivront
sans doute pour la plus grande gloire de ces vieux idiome d'où est
sortie à la longue, et par les efforts du génie de nos pères, cette
noble et limpide langue française, la seule à laquelle soit permis
l'espoir de l'universalité. A nos yeux, l'étude des patois a pour
premier et pour principal avantage d'éclairer nos origines, et nous
disons, avec Génin: «Ces _Glossaires_ patois avanceraient tout d'un coup
la besogne du _Dictionnaire historique_; l'Académie prendrait là ses
éléments sur le vif. Tant de mots dépareillés, barbouillés,
méconnaissables, errant à travers le langage comme des mots sans aveu,
le _Glossaire patois_ fournirait sur-le-champ de quoi leur constituer
une famille, rétablir leur vraie physionomie, et les remettre dans le
monde sur le pied d'honnêtes et légitimes citoyens du vocabulaire, sur
le pied de leur naissance, avec restitution de leur antique apanage. Les
écrivains du moyen-âge seraient appelés à déposer comme témoins et à
confirmer la possession d'état par preuves écrites et irrécusables. La
langue française se trouverait tout-à-coup restaurée: ce serait un
monument simple et grandiose dont chacun pourrait mesurer l'intérieur et
examiner toutes les assises depuis les plus anciennes jusqu'aux plus
récentes, éclairé par le flambeau du génie même qui a présidé à la
fondation» (Préface des _Récréations philologiques_).
Telle est, en réalité, la principale utilité des patois, le véritable
intérêt qui doit exciter à leur étude. Quant à les considérer comme des
langues par excellence, quant à nous associer à l'enthousiasme de leurs
admirateurs plus ou moins érudits, comme un Schnakenburg, un Pierquin de
Gembloux, un Charles Nodier, le bon sens nous l'interdit et nous
tâcherons de n'avoir pas d'autre maître. Nous ne dirons pas du patois
avec ce dernier: «Presqu'inaltérable dans la prononciation, dans la
prosodie, dans la mélopée, dans l'orthographe même quand on l'écrit, il
rappelle partout l'étymologie immédiate et souvent on n'y arrive que par
lui. Jamais la pierre-ponce de l'usage et le grattoir barbare du puriste
n'en ont effacé le signe élémentaire d'un radical. Il y conserve le mot
de la manière dont le mot s'est fait, parce que la fantaisie d'un faquin
de savant ou d'un écervelé de typographe ne s'est jamais évertuée à
détruire son identité précieuse dans une variante stupide. Il n'est pas
transitoire comme une mode. Il est immortel comme une tradition. Le
patois, c'est la langue native, la langue vivante et nue. Le beau
langage, c'est le simulacre, le mannequin.»
Voilà de ces paradoxes comme savait les tourner Charles Nodier, et comme
il aimait à les développer aux Parisiens, qui ne s'inquiètent pas assez
du fond quand on les charme par la forme. Quinze à dix-huit pages de ce
style sur le patois font un chapitre assez piquant de ses élégantes
_Notions de linguistique_. Mais quel homme réfléchi donnera son
assentiment à de si étranges assertions? La conséquence naturelle de ce
bel article et du livre tranchant de M. Pierquin de Gembloux, et de tout
ce qu'écrivent ceux qui s'éprennent d'un trop vif amour pour les patois,
c'est que les Vaugelas, les Patru et tous les hommes de goût qui se sont
consumés en utiles et féconds efforts, dans la première moitié du XVIIe
siècle, pour épurer notre langue et donner aux grands hommes un
instrument que leurs chefs-d'oeuvre devaient porter à la perfection, ont
le tort grave d'avoir dénaturé des patois qu'ils ont cru polir. «Les
patois en effet, dit Charles Nodier, ont une grammaire aussi régulière,
une terminologie aussi homogène, une syntaxe aussi arrêtée que le pur
grec d'Isocrate et le pur latin de Cicéron.»
Et plus loin:
«Pour trouver une langue bien faite, et j'entends par là, comme tout le
monde, une langue bien grammaticale et bien syntaxée, qui n'est
inconséquente avec elle-même, ni dans la déclinaison ni dans la
conjugaison, qui est toujours fidèle à elle-même, à la prononciation
dans le mot, à une forme donnée dans la locution, on ne court donc aucun
risque de remonter à un patois. J'irai plus loin, car je ne recule pas
devant les conséquences expérimentales: ce serait le parti le plus sûr.»
Ainsi la langue harmonieuse et pure de Racine et de Boileau est
inférieure à celle des rustres du moyen-âge. Pour la réformer, nous ne
courons aucun risque en remontant au patois; là seulement nous
trouverons une grammaire bien fixée, sans inconséquence avec elle-même
ni dans la déclinaison ni dans la conjugaison; les siècles de barbarie
sont ceux de la politesse du langage, et les siècles de la politesse des
moeurs et de la civilisation en progrès sont ceux où le langage est
tombé dans la barbarie!
Les exagérations de Grégoire à la tribune de la Convention nationale,
dans son fameux Rapport sur l'extinction des patois et les moyens
d'universaliser l'usage du français, nous semblent beaucoup plus
raisonnables; car si c'est une croisade stérile que celle que l'on
entreprendrait contre la ténacité de certaines populations, attachées à
leur jargon comme à l'air de leurs vallées ou de leurs montagnes, il est
désirable que l'intelligence de notre langue se propage sur tous les
points de notre territoire; l'unité de cette langue importe à l'unité
politique, religieuse, administrative. La fusion d'une foule de
peuplades voisines dans une grande nation n'est complète qu'autant
qu'elles entendent le même idiome, et l'Assemblée constituante qui
ordonna, le 14 janvier 1790, de traduire ses décrets en dialectes
vulgaires, prit une mesure moins logique que la Convention décrétant, le
8 pluviose an II (27 janvier 1794), qu'il serait établi des instituteurs
primaires pour enseigner la langue française dans les départements où
elle était le moins répandue, notamment dans ceux de la Bretagne et de
l'Alsace.
Ces vues patriotiques ont été secondées par les guerres de la République
et de l'Empire, et, quand la paix est venue, les mesures législatives et
les intérêts nouveaux des populations ont continué la propagation du
français dans les provinces. Chaque jour les patois perdent du terrain,
et nous sommes loin de nous en plaindre. Si nous nous montrons curieux
de les recueillir, ce n'est point pour substituer leur indigence à nos
richesses. Nous imitons les antiquaires qui remplissent leurs musées de
vieilleries de toute espèce pour l'art, non pour l'usage; et ceux-là
seuls nous blâmeraient, qui proscriraient toute recherche sur le premier
des arts, celui de la parole.
Nous tenions à nous expliquer sur l'objet d'un livre que nous avons
grossi des deux tiers, et sur l'intérêt qu'il peut avoir aux yeux des
linguistes, intérêt relatif, que nous croyons apprécier à sa valeur.
Maintenant nous allons laisser l'auteur du _Glossaire_ parler du patois
et des patois dans une Préface qui est son dernier ouvrage. Il l'écrivit
en 1854, quelques mois avant sa mort.
Nous ferons suivre cette Préface de la Biographie de Louis Du Bois.
Julien TRAVERS.
Caen, le 25 juillet 1856.