II

Or, il advint qu'une épidémie terrible désola la contrée. Tous les

jeunes gens furent frappés, et le plus grand nombre faillit en mourir.

Les symptômes du fléau étaient terrifiants. Le coeur cessait de

battre, la tête se vidait, le moribond s'abêtissait. Les jeunes

hommes, pareils à des pantins ridicules, se promenaient en ricanant,

en achetant des coeurs à la foire, comme les enfants achètent des

bâtons de sucre d'orge. Quand l'épidémie s'attaquait à de braves

garçons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une

désespérance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant

leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les

rivières.

Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette

circonstance grave. Elle établit des ambulances, elle soigna les

malades nuit et jour, usant ses lèvres à fermer les blessures,

remerciant le ciel de la grande tâche qu'il lui donnait.

Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand

nombre. Ceux dont elle ne put guérir le coeur, furent ceux qui

n'avaient déjà plus de coeur. Son traitement était simple: elle

donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tiède. Jamais

elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance,

faisant l'aumône à pleine bouche.

Aussi les avares du temps hochaient-ils la tête, en voyant la jeune

prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grâces. Ils

disaient entre eux:

--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans

jamais en peser les gouttes.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 46 / 78 题