Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en
arrivant au Château, a trouvé, installé dans la plus belle chambre, le
comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il
paraît qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de
M... Adeline a juré qu'elle le délogerait. Elle a bravement défait ses
malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave,
pendant huit jours, l'a tranquillement regardée de sa fenêtre, en
fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës, plus de guerre
sourde. Il était d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver
assommant, et qu'elle ne s'est plus occupée de lui. Lui, fumait
toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains.
C'était vers minuit qu'elle descendait à la nappe d'eau, quand tout le
monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien
soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s'en allait, comme à un
rendez-vous d'amour, avec des désirs tout sensuels pour l'eau froide.
Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un
homme au Château. S'il ouvrait une fenêtre, s'il apercevait un coin de
son épaule à travers les feuilles! Rien que cette pensée la faisait
grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon
de lune blanchissait sa nudité de statue.
Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis
deux grandes heures. Cette nuit-là, elle se sentait des hardiesses
particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait
l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donné
un grand mépris pour les hommes, un grand désir des caresses fraîches
de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres,
prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait
très-sombre, la lune se levait à peine; et le corps blanc de la chère
enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau.
Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses épaules
avec des baisers tièdes. Elle était très à l'aise, un peu
languissante, un peu étouffée par la chaleur, mais pleine d'une
nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tâter la source du
pied.
Cependant, la lune tournait, éclairait déjà un coin de la nappe.
Alors, Adeline, épouvantée, aperçut sur cette nappe une tête qui la
regardait, dans ce coin éclairé. Elle se laissa glisser, se mit de
l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa
poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix
frémissante:
--Qui est là?... Que faites-vous là?
--C'est moi, madame, répondit tranquillement le comte Octave....
N'ayez pas peur, je prends un bain.