II

Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups

s'humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d'Adeline

puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux

malles, qu'on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer

n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le

jure.

D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée,

là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment

drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant

pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La

tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant

qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage.

Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année.

Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit

en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de

soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir rencontrée

en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur

l'herbe, dans le coin le plus désert du parc. D'autres fois, on a

aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées.

Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette

chère toquée.

Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète

dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits

poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la

trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires,

l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec

l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne

trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux

grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairières

blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant

le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut

cueillir.

Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au

milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là

dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les

vieux coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette

odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d'Adeline et qui la

grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est

grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes,

elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage

qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans.

Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois

pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son

soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les

hauts feuillages. C'est là sa retraite. Elle est la fille de la

source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre lui

sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans

l'eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle

n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes

dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules

blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes,

filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait

parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit.

Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible

de cette ombre humide; elle s'est dressée sur la pointe des pieds,

mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui

dirait rien.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 10 / 78 题