Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups
s'humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d'Adeline
puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux
malles, qu'on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer
n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le
jure.
D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée,
là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment
drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant
pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La
tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant
qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage.
Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année.
Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit
en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de
soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir rencontrée
en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur
l'herbe, dans le coin le plus désert du parc. D'autres fois, on a
aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées.
Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette
chère toquée.
Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète
dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits
poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la
trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires,
l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec
l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne
trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux
grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairières
blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant
le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut
cueillir.
Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au
milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là
dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les
vieux coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette
odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d'Adeline et qui la
grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est
grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes,
elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage
qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans.
Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois
pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son
soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les
hauts feuillages. C'est là sa retraite. Elle est la fille de la
source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre lui
sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans
l'eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle
n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes
dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules
blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes,
filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait
parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit.
Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible
de cette ombre humide; elle s'est dressée sur la pointe des pieds,
mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui
dirait rien.