IV

A Wassignies-sur-Lys, près de Gand.

La voiture de Barois longe un mur de couvent et s'arrête devant un

portail, qui s'entr'ouvre aussitôt. Il traverse une cour déserte,

hésite, et se dirige vers le perron central; lorsqu'il atteint la

dernière marche, la porte close s'ouvre devant lui.

Vestibule dallé. Le battant se referme. Une ombre s'approche, le

visage caché sous un voile noir.

Il la suit.

Elle marche vite, agitant sans interruption une claquette de bois. Des

couloirs. La religieuse pousse une dernière porte, s'efface pour qu'il

passe, et donne un tour de clef derrière lui.

Le parloir: vaste salle au carrelage luisant, divisée en deux, sur

toute la hauteur, par un lattis de bois à claire-voie.

Une femme est là, en noir, immobile, écroulée sur une chaise. Il

reconnaît Cécile; il s'avance. Elle tressaille et tend la main, sans

pouvoir articuler un mot.

Il s'assied près d'elle.

Quelques minutes.

Dans la cour, un carillon léger, se met à sonner ses quatre heures.

Aussitôt, de l'autre côté du grillage, paraissent trois religieuses,

de même taille, la figure voilée de noir. Deux d'entre elles vont

s'agenouiller devant une statue de la Vierge. La troisième s'approche,

et, à l'aide d'une clef, fait jouer un panneau de la clôture; puis

elle va rejoindre les autres, qui récitent une dizaine de chapelet.

Cécile et Barois sont debout, les nerfs à vif.

Cécile écarte les lèvres comme si elle allait mourir.

La dizaine s'achève...

L'une des religieuses se signe, et s'avance. Elle écarte son voile...

Cécile pousse un cri étouffé et l'étreint convulsivement; puis elle se

détache brusquement pour la dévisager, comme si elle craignait d'être

trompée; et, gémissant de tendresse, elle la serre de nouveau contre

son cœur.

Marie se redresse, et sans se dégager, tend la main à son père; il

l'embrasse en pleurant. Leurs yeux se rencontrent; Barois retrouve ce

regard anxieux, durci, ce sourire crispé, qui est chez elle le signe

extérieur de la foi; mais, dans son expression passée, il n'y avait

pas tant de lumière.

MARIE.--Par pitié, maman, ne pleurez pas... Dieu vous donnera la force,

la consolation... (La voix a perdu son timbre. Elle ajoute, malgré

elle:) Si vous saviez comme je suis heureuse!

Cécile halète sur son épaule, zézayant des plaintes vagues.

CÉCILE.--Qu'est-ce que je vais devenir, Marie... Qu'est-ce que je vais

devenir...

Marie tient sa mère doucement appuyée contre elle, et lui caresse le

front.

MARIE (se tournant vers Barois).--Père, j'ai lu votre manifeste... Oui,

c'est la dernière faveur que j'aie demandée... (Elle le considère, les

yeux dans les siens. Et, brusquement, avec un éclat d'espoir:) Père,

ces pages-là appellent Dieu!...

Barois secoue négativement la tête.

Cécile sanglote toujours, n'écoutant rien, balbutiant:--«Qu'est-ce que

je vais devenir... Qu'est-ce que je vais devenir...»

Les regards de Marie vont de l'un à l'autre. Son cœur s'amollit une

dernière fois de pitié humaine. Elle se penche pour atteindre la main

de son père, et l'attire doucement près de sa mère.

MARIE (bas).--Ah, j'ai tant prié... (A peine perceptible:) Ne vous

séparez plus, maintenant...

Les religieuses, au fond de la pièce, se sont relevées.

Elles approchent.

Marie les entend venir derrière elle; son corps frémit; son masque

s'épouvante. Elle s'arrache des bras de Cécile, et glisse dans ceux de

son père: à peine a-t-il le temps de sentir sous ses lèvres la soie du

petit front bombé... Elle se détache: d'un geste éperdu, elle étreint

encore une fois sa mère, qui la regarde avec des yeux fous...

Puis elle se recule vivement.

Le voile retombe.

Une religieuse referme soigneusement le grillage.

Personne ne verra plus ce visage vivant.

Cécile reste foudroyée, les mains tendues, les lèvres ouvertes. Tout à

coup elle chancelle, et se serait abattue si Barois ne l'avait saisie.

Elle s'accroche à lui.

CÉCILE (dans un souffle).--Ne me quittez pas, Jean... ne me quittez

pas...

La porte s'ouvre.

La tourière fait entendre sa claquette.

Barois soutenant Cécile, l'entraîne vers la sortie.

* * * * *

Une heure plus tard.

Dans une arrière-salle de l'auberge. On a traîné deux fauteuils devant

le poêle. Une lampe suspendue éclaire un souper auquel ils n'ont pas

touché.

Barois, assis en retrait, aperçoit Cécile de dos, courbée, le chapeau

cabossé glissant sur les bandeaux défaits; par instants elle tourne la

tête, et, pour étouffer une reprise de sanglots, presse son mouchoir

sur ses lèvres enflées.

Il est abattu par la fièvre; chaque pulsation du cœur lui fait mal; sa

sensibilité est à nu. Le bruit de ces larmes ressuscite des émotions

lointaines.

Il songe au passé, sans amertume: la solitude d'hier, celle qui

l'attend demain, sont pires que la mésentente de jadis.

--«Elle a dit: _Ne me quittez pas_... Un cri de désespoir peut-être?

«Ah, si elle veut...

«Mais pratiquement, c'est bien difficile...

«Qu'elle vienne habiter avec moi dans la banlieue? Elle ne pourrait

pas s'y faire; sa vie active, ses patronages...

«Alors? Je ne peux pourtant pas aller habiter dans la maison de la

mère Pasquelin...»

Involontairement il termine sa pensée à voix haute:

BAROIS.--... ça ne serait possible, que si vous consentiez à quitter

votre maison ... à venir habiter celle de ma grand'mère...

Cécile se retourne.

Barois rougit.

Elle hésite, le temps de bien comprendre. L'émotion la fait loucher.

Puis, de son fauteuil, avec un abandon reconnaissant, elle allonge la

main jusqu'à la sienne.

Jean Barois · 第 157 / 165 题