III

Un appartement modeste, rue de Passy.

Luce, à sa table de travail.

Il retire hâtivement ses lunettes en voyant entrer Barois, et va vers

lui.

LUCE.--Je suis bouleversé, mon cher ami... Que s'est-il passé?

Barois, essoufflé par les trois étages, s'assied lourdement, le poing

sur le cœur; son sourire demande quelque répit.

LUCE (après un instant).--Je n'ai trouvé dans votre mot aucun motif

plausible...

BAROIS.--Je vous en prie, mon vieil ami, ne cherchez pas à me

convaincre. Ma décision est prise.

Luce fait un geste d'incompréhension, et va s'asseoir à son bureau.

BAROIS.--J'y pensais depuis longtemps, ce n'est pas un coup de tête.

LUCE (attentif).--Remettez-vous à un nouveau travail, Barois, et vous

verrez, vous retrouverez vite l'équilibre!

BAROIS.--Je suis incapable de faire un projet. (Soucieux.) D'ailleurs

je vais avoir à m'absenter bientôt... Vous savez, cette cérémonie en

Belgique... Ma fille...

LUCE (vivement).--Ah... Eh bien, attendez, croyez-moi; ne prenez aucun

parti avant votre retour.

Barois devine sa pensée; il sourit péniblement.

BAROIS.--Non, ce n'est pas ça... Je ne suis plus, ni physiquement ni

moralement, le chef qu'il faut au _Semeur_. L'entrain n'y est plus. Le

public s'en aperçoit bien. Et les collaborateurs! En fait, la direction

m'échappe de jour en jour: ce sont les jeunes venus qui donnent le ton,

maintenant. Moi je suis le vieux, débordé et suspect... (Sourire amer.)

Et puis, voilà assez longtemps que Breil-Zoeger attend la place...

Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose sur le bureau.

BAROIS.--Tenez. J'ai voulu vous soumettre ça: une sorte de confession,

de testament... J'ai l'intention d'y consacrer un numéro du _Semeur_.

Pour ne pas m'en aller comme un vaincu, vous comprenez? Un dernier

numéro, tout entier pour moi seul. Après, je me tairai.

LUCE.--Vous ne pourrez pas!

BAROIS.--Pourquoi donc? Justement, les médecins me prescrivent le

repos; ils veulent que je quitte Paris, que je m'installe en banlieue,

au grand air...

LUCE.--Un homme comme vous ne se condamne pas volontairement au silence!

BAROIS.--Oh si!... Il y a des stations, dans la vie, où il faut savoir

s'arrêter, se tourner sur soi-même et prendre une détermination.

LUCE (penché).--Supposez un instant que les rôles soient renversés; que

je sois venu vous dire: «Je quitte tout, je renonce à vivre...»

BAROIS.--Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit! Mais ce n'est pas la

même chose.

LUCE.--Je n'ai rien que vous n'ayez vous-même...

BAROIS.--Vous avez une sagesse qui accepte tout ce qui arrive... C'est

la différence qu'il y a entre le bonheur et le malheur.

LUCE (souriant).--Il est si facile de ne chercher son bonheur que dans

les satisfactions de la raison!

BAROIS (farouche).--Elles ne me suffisent plus!

Une pause.

BAROIS.--J'en ai assez de me débattre dans une vie dont le sens

m'échappe...

Luce est assis, les bras croisés, les yeux à terre. Aux derniers mots

de Barois, il lève son regard pensif et reste un instant avant de

répondre.

LUCE.--Voilà le point malade... Mais pourquoi vouloir à tout prix

porter un jugement définitif sur la vie? Pourquoi toujours poser ces

problèmes insolubles?

BAROIS (violence soudaine).--Pourquoi? Mais parce que, si je disparais,

moi, avant d'en avoir la clef, mon effort n'aura abouti à rien!

Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, à moi, Barois, de penser que

dans deux mille ans, on en saura peut-être un peu plus que nous? Cette

énigme, c'est moi seul qu'elle oppresse!

LUCE.--Il faut se rappeler que Moïse n'est pas entré en Terre promise...

BAROIS (avec une animosité involontaire).--Ah, je ne sais vraiment pas

comment vous êtes fait! On dirait que vous ne vous êtes jamais trouvé

en tête à tête avec la mort! Vous avez eu des chagrins, pourtant, des

deuils. Après la mort de votre femme...

LUCE (d'une voix subitement voilée).--Oui, à ce moment-là, j'ai

désespéré de tout... Pendant plusieurs semaines. (Relevant le front.)

Et puis un matin, dans le jardin,--nous habitions encore Auteuil,--je

me souviens, j'ai vu à nouveau les arbres, le soleil, les petits... Peu

à peu, j'ai remonté la pente.

BAROIS.--Moi, voyez-vous, je n'ai plus une heure de paix, depuis que

je sens mon tour approcher! Autrefois je me disais: «Oui, _elle_

viendra, _elle_ me prendra, comme les autres...» (La main au cœur.)

Mais maintenant je sais par _où_, et tout est changé! Je sens son

crampon qui a mordu là, qui m'attire par ce lambeau de chair malade,

qui m'attire, moi, mon œuvre, la joie que j'aurais à vivre...

Ah, je ne peux pas me résigner à ce néant!

Un silence.

LUCE.--Nous ne voyons pas les choses de même. Pour moi, la vie et la

mort se sont toujours confondues. C'est la suite du même mystère... Et

j'envisage ainsi le problème depuis tant d'années, que je n'ai plus la

moindre velléité de révolte!

BAROIS.--Votre consentement est au-dessus de mes forces!

LUCE.--Je ne consens pas! Mais je ne m'insurge pas non plus. Je me sens

si peu de chose dans l'agencement des lois universelles... Je me suis

habitué à n'être qu'une parcelle d'univers qui accomplit sa destinée;

je me relie au passé et à l'avenir: je me devine, par avance, prolongé

par ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi. (Souriant.) Je

vous répète que les satisfactions de la raison ont pour moi une extrême

importance: ce que la mort a de rationnel, quand on l'envisage ainsi,

me la fait accepter aussi naturellement que la naissance.

BAROIS.--Je vous envie.

LUCE.--Mais ce calme est à la portée de chacun!

Barois secoue la tête.

LUCE (ton de reproche).--Je vous assure que si j'étais, comme vous,

paralysé par la mort, je me contraindrais à réagir. Nous sommes un

fragment de vie universelle,--peut-être le seul qui ait conscience

de lui-même: cette conscience nous fait un devoir de _vivre_ le plus

possible.

Vous, Barois, vous qui aimiez tant la vie!

BAROIS (avec désespoir).--Mais je l'aime plus que jamais, mon ami,

et c'est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir! Plus

j'aime la vie, et moins je me résigne aux conditions dans lesquelles il

faut vivre. Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant?

Luce le regarde sans répondre.

BAROIS.--Le néant... J'ai beau me raisonner, je ne peux plus sortir de

là!

LUCE.--Vous vous laissez dominer par votre moi. C'est fréquent,

lorsqu'on vieillit: la personnalité devient plus précise, plus pesante;

on est moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur

soi... Il faut lutter contre cette ankylose!

BAROIS (s'abandonnant).--Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas

désespérer de tout? Voyons! A quoi ont abouti nos efforts? Récapitulez

nos déceptions, depuis l'Affaire! Partout le mensonge, l'intérêt,

l'injustice sociale, comme avant! Où est-il le progrès? Y a-t-il

une seule de nos certitudes qui se soit imposée, grâce à nous? Au

contraire, je constate plutôt un recul, puisque les jeunes nous

renient, et qu'ils ont pris le contre-pied de tout ce qui nous avait

paru définitif! Quelle pitié! Voilà que beaucoup d'entre eux se

soumettent intégralement au catholicisme! Est-ce qu'ils ignorent nos

attaques? Non, mais ils y ont trouvé des réponses en accord avec les

besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, autant que nous

l'étions nous-mêmes! Ils ont même découvert de subtils détours pour

réhabiliter le libre arbitre, et pour s'en faire une raison d'agir! Ce

sont des faits, mon cher...

Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des autres, à les

affranchir, toute la nature travaille contre nous: toutes les

injustices, toutes les erreurs renaissent avec chaque couvée neuve, et

c'est toujours la même lutte, et toujours la même victoire du fort sur

le faible, du jeune sur le vieux, éternellement!

LUCE (très ferme).--Non, je ne peux pas vous suivre, je ne peux pas

voir le monde si mauvais que vous le faites... Non... Au contraire,

je vois qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant

que vous, c'est tout de même l'ordre et le progrès qui finissent

par gagner, peu à peu... Vue d'ensemble, l'humanité avance. C'est

incontestable. Aucun esprit de bonne foi ne pourra le nier.

Barois se met à rire.

BAROIS.--Avouez donc que la croyance au progrès est un postulat

optimiste qui est nécessaire à votre équilibre personnel!

Le progrès? L'outillage, les méthodes, oui, tout ce qui dépend de

l'observation et de l'exercice, a progressé... Mais dans le fond qu'y

a-t-il de nouveau depuis les philosophes grecs? Sur la vie, sur la

mort, nous n'en savons pas plus qu'eux... Conjectures! Impossible

d'affirmer ni de nier avec certitude l'existence de l'âme, la liberté...

LUCE.--C'est déjà beaucoup d'avoir bien prouvé que tout se passe comme

si l'âme et la liberté n'existaient pas.

BAROIS.--Ces acquisitions négatives et provisoires ne me contentent

plus!

LUCE (tristement).--Vous aussi, Barois, vous voilà atteint par la

contagion? Ah, je reconnais que nous vivons à une époque bouleversée...

Mais comment ne sentez-vous pas que c'est l'avenir qui germe sous cette

souffrance! Tu enfanteras dans la douleur...

Vous n'avez pas prononcé le cri du ralliement actuel, mais il était

déjà sur vos lèvres: _la faillite de la science_... Formule commode!

Une classe ignorante la répète depuis dix ans, et la jeune génération

s'en est emparée, sans révision; car c'est plus facile à affirmer

qu'à vérifier... (Avec orgueil.) Pendant ce temps-là, elle travaille,

la science en faillite, et son apport s'accroît peu à peu: les

théories qu'elle avait provisoirement ébauchées, elle les retouche

quotidiennement, elle les consolide par de nouvelles découvertes...

Elle avance sans répondre,--et c'est elle qui aura le dernier mot!

Il se lève et fait quelques pas, les mains derrière le dos.

LUCE.--C'est une réaction inévitable... Stupidement, on a voulu

exiger de la science beaucoup plus qu'elle ne pouvait donner à ses

débuts,--peut-être même plus qu'elle n'est susceptible de donner

jamais. On a cru tout possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits

scientifiques, comme vous, qui se laissent aveugler par leur point de

vue individuel: ils se disent naïvement, quand sonne leur soixantaine:

«Voilà trente ans que je travaille. En ces trente années, mon existence

à moi s'est chargée d'événements... Eh bien, pendant ce temps, la

science, qu'a-t-elle fait? Je ne vois guère qu'elle ait progressé.»

La faillite de la science, mon ami, résulte tout simplement de la

disproportion qui existe entre la brièveté de notre vie d'hommes, et

la lente évolution des connaissances. Vous et les autres, vous êtes le

jouet d'une apparence: vous êtes comme nos ancêtres qui ont affirmé

pendant des siècles l'inertie du monde minéral, parce qu'au cours de

leur rapide existence ils n'arrivaient pas à observer de modification

sensible dans la composition d'un caillou!

Barois l'écoute avec une incurable indifférence.

BAROIS.--Oui... autrefois ce genre de raisonnement me satisfaisait.

Maintenant non. J'y vois un agencement logique: mais rien de tout ça ne

m'atteint à l'endroit où je souffre...

Un silence.

BAROIS.--(Les larmes aux yeux.) Ah, c'est affreux de vieillir...

LUCE (vivement).--Mais vous êtes plus jeune que moi!

BAROIS (grave).--Je me sens très vieux, mon cher. Je suis une machine

usée; les leviers n'obéissent plus. Le cœur bat la breloque. J'ai là

... (il touche sa poitrine) comme un soufflet percé... Le moindre

refroidissement me met au lit, avec la fièvre... Je suis fini, je me

sens incapable de fournir une étape nouvelle...

LUCE (sans conviction).--Vous traversez une période de dépression qui

passera...

BAROIS (avec rancune).--Mais vous ne sentez donc pas les années, vous!

Le cerveau qui fléchit, les habitudes qui se figent... L'isolement, le

vide sentimental, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur...

Ah, sapristi, je les sens bien, moi! Ma vie est bloquée; c'est une

impression atroce, je suis incapable d'activité: je n'ai plus qu'une

mortelle envie ... d'avoir envie d'agir!

Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que j'y trouve?

Qu'est-ce que j'ai fait?

Mouvement de Luce.

BAROIS (l'interrompant).--Evidemment, j'ai écrit, j'ai aligné des mots,

j'ai échafaudé des argumentations... Je laisse des livres, des articles

qui ont eu leur actualité... Mais croyez-vous que je sois dupe? que je

m'illusionne sur la pauvreté de tout ça?

LUCE.--Vous méconnaissez votre vie, Barois, ce n'est pas digne. Vous

avez cherché; vous avez trouvé des parcelles de vérité: vous les avez

divulguées généreusement; vous avez contribué à extirper quelques

erreurs, et à préserver quelques certitudes qui vacillaient; vous avez

défendu la justice, avec une ferveur communicative, qui a fait de vous,

pendant quinze ans, l'âme vivante d'un parti...

(Simplement.) Je trouve votre vie très belle.

Une fierté dans les yeux de Barois.

Il sourit et tend la main.

BAROIS.--Merci, mon ami... Autrefois, ces paroles-là m'auraient remis

d'aplomb... Je ne rêvais pas d'autre oraison funèbre...

Mais maintenant...

Un silence.

BAROIS.--A quoi pensez-vous?

LUCE.--Je viens d'avoir, en vous regardant, cette idée: que beaucoup

de ceux qui nous ont précédés ont dû éprouver cette angoisse... Ces

hommes,--à qui nous sommes redevables de tout ce que nous avons pu

faire--ont dû avoir ce même désespoir, ont dû s'imaginer que leur

effort était inutile... (Un temps.) Allez, allez, Barois, la vérité,

c'est qu'il n'y a pas une bonne graine qui se perde, pas une idée

qui ne germe un jour, pas une parcelle de conscience _acquise_, qui

disparaisse. Savons-nous si l'une des pensées que nous avons émises,

vous ou moi, ne sera pas le point de départ d'une découverte, qui

libérera davantage l'avenir? Il suffit, pour avoir fait du bon ouvrage,

de s'être donné, humainement, toute sa vie. Quand on a semé le mieux

et le plus possible, on peut s'en aller en paix, et céder la place à

d'autres...

BAROIS (sombre).--Mais je ne suis pas aussi sûr que vous d'avoir semé

le bon grain...

Luce le considère avec un découragement infini.

BAROIS.--J'ai totalement changé d'attitude devant l'univers. Je ne sais

plus où j'en suis, voilà la vérité...

Certains jours, comme aujourd'hui, je ne peux plus accepter comme

vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien que je n'arriverais

pas à me prouver logiquement l'inanité de mes convictions passées;

mais,--je ne sais comment dire,--c'est presque _physiquement_ que je

les repousse: je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des

déceptions!

LUCE.--Vous ne raisonnez plus...

BAROIS.--Ah, on peut raisonner quand on a trente ans, quand on a la vie

devant soi pour changer d'opinion, une sève qui bouillonne, du bonheur

plein les veines! Mais quand on se sent près du terme, on est tout

petit devant l'infini...

(Très lentement, les yeux perdus.) On a, par dessus tout, un désir

vague ... le désir d'on ne sait quoi ... qui serait le remède à toutes

les transes...

Un peu de paix, un peu de confiance... quelque chose sur quoi s'appuyer

... pour n'être pas trop malheureux, pendant le temps qui reste

encore...

Il redresse la tête.

Luce, qui souriait mélancoliquement, rencontre son regard: son sourire

s'évanouit.

Long silence.

Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend son manuscrit à

Luce.

BAROIS.--Tenez, lisez ça, voulez-vous?

Vingt minutes passent.

Le jour décroît.

Luce s'est levé, pour s'approcher de la fenêtre. Une symphonie de

blancheurs: la vitre blême, le rideau de mousseline, son front pâle,

sa barbe, les feuillets...

Les coins de la chambre s'emplissent de grisaille.

Barois, les yeux fixes, attend.

Luce tourne la dernière page. Il la lit jusqu'au bout, attentivement;

la main qui tient le manuscrit s'abaisse; il retire ses lunettes; ses

paupières se plissent à chercher Barois dans la pénombre.

LUCE.--Mon pauvre ami, que voulez-vous que je vous dise? Je ne peux

plus rien pour vous, maintenant...

(Après une pause.) Non ... je ne peux plus rien pour vous, moi...

Jean Barois · 第 156 / 165 题