Un après-midi de février.
Pascal, entendant la clé dans la serrure, s'avance vers la porte.
BAROIS.--Me voilà, Pascal: tout est prêt?
Pascal sourit familièrement.
Barois fait le tour de son cabinet, comme s'il passait l'inspection.
Rien ne traîne; le bureau seul est en désordre. Sur la cheminée,
L'_Esclave enchaîné_ de Michel-Ange s'épuise toujours en son effort
stérile.
Il gagne hâtivement l'autre partie de l'appartement: deux chambres,
communiquant par un cabinet de toilette; la plus grande est tendue de
toile claire, et meublée à neuf.
Regard d'ensemble angoissé et satisfait.
Il redresse un abat-jour, tâte le radiateur, consulte sa montre, et
retourne dans son cabinet.
BAROIS.--Pascal, nous avons oublié quelque chose!... Vous allez
descendre quatre à quatre... Une belle botte de fleurs blanches...
(Montrant la grosseur.) Et blanches, vous entendez?
Cinq minutes plus tard.
On a sonné.
Barois, qui errait de long en large, pâlit.
--«Et cet imbécile n'est pas revenu!»
Il se dirige vers le vestibule, hésite, et ouvre la porte.
L'abbé Joziers entre le premier, précédant une jeune fille et une
femme de cinquante ans, simplement mise.
BAROIS.--Mon domestique est justement..... (Poussant la porte de son
cabinet.) Entrez donc...
L'abbé passe, puis la jeune fille.
Barois s'apprête à les suivre; mais la femme de chambre marche
résolument dans les pas de sa maîtresse, et frôle Barois, sans
s'effacer.
L'ABBÉ (gravement).--Bonjour Jean. Je vous amène votre fille...
Et Julie, la fidèle Julie... (Geste ecclésiastique.) Deux de mes
meilleures paroissiennes...
Barois ébauche un mouvement vers Marie, qui se tient droite, le visage
empourpré. Elle est petite, brune, fraîche de teint.. Une image
s'impose à lui, aigüe: Cécile à vingt ans!
Elle avance une main qu'il serre.
Puis, un court silence.
La porte s'ouvre. Pascal paraît, un bouquet à la main. Il s'arrête,
et, tranquillement, sourit.
BAROIS.--Je l'avais envoyé chercher quelques fleurs... (Vers Marie.)
C'est si sévère, un appartement d'homme...
Ils sont debout, les uns devant les autres, inertes. Marie baisse
à demi les paupières. Julie ne quitte pas Barois des yeux. L'abbé
promène un regard désapprobateur.
Barois sent qu'il faut à tout prix rompre ce mutisme.
BAROIS (à Marie).--Voulez-vous ... que je vous montre votre chambre?
(Il fait un pas vers la porte, et se retourne vers l'abbé.) Venez-vous
avec nous?
Son coup d'œil signifie: «Venez voir où elle habitera, pour pouvoir en
parler là-bas...»
L'abbé les suit.
Dans cette chambre pleine de jour, ils sont encore plus mal à l'aise
que dans le cabinet aux teintes neutres; et ils restent pareillement
plantés au milieu de la pièce.
Barois prodigue des renseignements.
BAROIS.--Ici, votre cabinet de toilette. Et ici, la chambre de ...
Julie. Vous voyez, vous ne serez pas trop isolée... (A Pascal qui
apporte les bagages.) Devant la fenêtre...
Sa joie est tombée, il n'en peut plus: une amertume envahissante... Il
faut en finir.
BAROIS (à Marie, dont le regard fuit).--Eh bien, nous allons vous
laisser ... n'est-ce pas?... Vous devez avoir envie de déballer vos
affaires...
L'ABBÉ.--D'ailleurs, il va falloir que je reprenne mon train. Ma chère
petite, je vais vous dire au revoir.
Marie le regarde, et ses yeux grands ouverts se mouillent lentement.
Immobile, elle paraît prête à s'élancer dans les bras du vieil abbé,
qui s'approche, et, paternellement, l'embrasse au front.
L'ABBÉ.--Au revoir, Marie.
Le ton est affectueux et ferme. On y sent cette indifférence pour la
vie quotidienne de ceux qui ont toujours vécu pour l'autre. Il semble
dire: «Je vous plains, mais vous avez appelé cette épreuve; et Dieu
n'est-il pas avec vous?»
Barois conduit l'abbé dans son cabinet.
Ses lèvres tremblent, sa volonté est tendue, à se briser. Il sourit
péniblement.
BAROIS.--A quelle heure est votre.....
Il ne peut achever; il s'assied lourdement à son bureau, la tête
dans ses mains, le corps brusquement secoué de sanglots. Ce souvenir
obsédant de Cécile jeune..... Ces yeux d'enfant, pleins d'anxiété.....
Et lui, qu'une tendresse sans issue étouffe soudain..... Ah, la
responsabilité de créer une autre chair, capable de souffrir!
L'abbé assiste, impassible, les bras joints, les doigts enfouit sous
les manches. Il pense au roc frappé par Moïse; mais sa pitié est
volontairement contenue.
Barois se relève, s'essuie les yeux.
BAROIS.--Excusez-moi... Tout ça m'a secoué; je suis si nerveux
maintenant... (L'abbé a repris son bréviaire et son chapeau.) A quelle
heure est donc votre train?
* * * * *
Deux heures plus tard.
Barois n'a cessé d'aller et de venir de la fenêtre à la porte, prêtant
l'oreille à tous les bruits de la maison.
Il n'y tient plus. A pas rapides, il se dirige vers la chambre de
Marie.
Silence.
Il frappe.
Quelques mouvements effarés.
MARIE.--Entrez.
Debout, dans le soir, deux ombres se détachent sur la pâleur de la
croisée. Elles viennent de se lever précipitamment; leurs deux chaises
sont là, deux épaves au milieu de la pièce.
Le cœur de Barois se serre.
BAROIS.--Vous êtes donc sans lumière?
Il tourne le commutateur, et reçoit au visage le regard de Julie; un
chapelet pend au bout de son bras. Marie, les paupières rougies et
baissées, esquisse un geste gauche.
BAROIS.--Vous avez déjà défait vos malles? Vous manque-t-il quelque
chose? (A Julie.) Demandez bien tout ce dont vous aurez besoin...
Pascal est un brave garçon, il vous rendra tous les services
possibles...
(A Marie.) Eh bien, voulez-vous que nous allions dans mon cabinet, en
attendant le dîner?... Je vous montre le chemin.
Elle le suit, résignée.
Il se retourne.
BAROIS.--J'ai l'air de vous mener à la guillotine...
Elle essaye de sourire, mais cette voix affectueuse lui donne envie de
pleurer.
Dans le cabinet, Barois allume toutes les lumières et avance gaiement
un fauteuil, sur le bord duquel Marie s'assied.
Il se sent aussi gêné qu'elle,--et ridicule, à cause de son âge.
Marie:
Le front est étroit, un peu bombé. Une peau de brune, avec des roseurs
transparentes et des pourpres soudaines, d'un éclat de fleur. Des yeux
clairs et sans douceur, d'un gris bleu inattendu sous les sourcils
noirs, qui ont le même dessin tourmenté que ceux de son père. Le
menton accuse une volonté d'homme. Mais la finesse du nez, la gaieté
qui erre autour de la bouche, corrigent ces duretés.
Le charme d'une jeunesse saine et fière.
BAROIS.--Oui, je comprends très bien que ce soit dur, très dur, cette
séparation, Paris, cet appartement inconnu ... et puis moi..... (Elle
esquisse un mouvement de politesse intimidée.) Si, si, je me rends bien
compte..... Moi-même, tenez, je suis là, devant vous, je ne sais plus
comment dire ce que je pense... (Elle sourit gentiment. Il s'enhardit.)
Et pourtant, c'est vous qui avez eu l'idée de passer deux mois ici...
Je n'aurais jamais osé le demander... Eh bien, vous y voilà, il n'y
a aucune raison pour que nous ne fassions pas bon ménage... Aucune,
n'est-ce pas?
Elle tente un visible effort.
MARIE.--Non, mon père.