LA BAGARRE.

Tout à coup son visage s'éclaire: à travers les arbustes, Barois vient

vers lui.

Leurs mains s'étreignent.

Pas d'explications superflues...

Ils s'asseyent, en silence; ils sont résolus à ne pas épancher

leurs cœurs. Mais la même pensée se croise dans leurs regards: ce

défilé théâtral, dont ils ont été exclus, cette parade de foire pour

glorifier leur grand Zola, cet accaparement d'un nom qui signifie

loyauté et justice, pour couvrir une politique d'intérêt!

LUCE (mélancolie profonde).--Le beau soleil, n'est-ce pas?

Barois approuve de la tête, longuement.

Peu importent les mots...

Quelques secondes passent.

Puis Luce fait un nouvel effort.

LUCE.--Et vous, cher ami, comment va?

BAROIS.--Pas mal. Depuis que j'ai interrompu mes cours, je vais même

bien.

LUCE.--Et le _Semeur_?

Barois regarde Luce; rire silencieux.

BAROIS.--Vous rappelez-vous votre surprise quand vous avez appris

les désabonnements, après ma campagne contre les exagérations de

l'antimilitarisme?

LUCE.--Eh bien?

BAROIS.--Eh bien, tenez, j'ai voulu tenter une épreuve... (Il rit à

nouveau, et tout à coup s'arrête, comme s'il craignait de laisser

monter un sanglot.) J'ai choisi vingt des nôtres, vingt combattants

de la première heure; depuis trois mois j'ai cessé de leur envoyer le

_Semeur_. (Articulant.) Pas un seul ne s'en est aperçu: je n'ai pas

reçu _une_ lettre de réclamation!

(Une pause.) Tenez, voilà ma liste.

Mais Luce repousse le papier de la main.

BAROIS (quelques allées et venues sous l'ombrage des arbres).--Bah...

Ce ne serait rien, si l'on se sentait toujours aussi combattif, aussi

jeune...

LUCE (spontanément).--Vous, Barois?

BAROIS (fierté involontaire; souriant).--Je vous remercie...

Mais c'est exact pourtant: je remarque depuis plusieurs mois des

symptômes qui me préoccupent... Des heures de fatigue, des tendances à

devenir sceptique, trop indulgent... (Avec lassitude.) Il y a des soirs

où je me sens terriblement seul...

LUCE (adroitement).--Vous n'êtes pas seul quand vous êtes à votre table

de travail!

BAROIS (se redressant).--Ça, c'est vrai! J'ai tant à faire encore!

Il passe ses doigts à travers ses cheveux, et fait quelques pas. Son

regard se fixe, s'éteint.

BAROIS.--Oui, mais tenez, quelque chose qui est mauvais signe:

maintenant, quand j'ai un prétexte à quitter mon bureau, une démarche,

une course, en bien, au lieu d'enrager, comme autrefois, je ... je suis

plutôt... Hein? Vous n'éprouvez pas encore ça, vous?...

LUCE (amusé).--Non.

BAROIS.--Et puis, par moments, j'ai l'impression que la part des

souvenirs devient plus importante que celle des acquisitions

nouvelles... Je résiste, je m'astreins à lire tout ce qui paraît. Mais,

malgré tout, je me sens moins souple, comme engourdi par un poids mort..

LUCE.--L'expérience!

BAROIS (sérieux).--Peut-être... Le sentiment qu'on serait encore

apte à tout comprendre, et que pourtant, on est un peu entravé,

physiquement... Une sorte d'insoumission de l'organisme... Très pénible.

Sourire incrédule de Luce.

BAROIS (sans répondre à ce sourire).--Pendant longtemps on croit que la

vie est une ligne droite, dont les deux bouts s'enfoncent à perte de

vue aux deux extrémités de l'horizon: et puis, peu à peu, on découvre

que la ligne est coupée, et qu'elle se courbe, et que les bouts se

rapprochent, se rejoignent... L'anneau va se boucler... (Souriant à son

tour.) On va devenir un vieux qui ne sait plus que tourner dans son

cercle!

LUCE.--Oh, oh, oh...

(Brusquement il se dresse.) Ah, les braves cœurs, les voilà tous!

Au fond de la cour, trois hommes surgissent de l'ombre de la voûte:

Breil-Zoeger, Cresteil d'Allize et Woldsmuth.

LUCE (bas, vivement).--Dites-moi... Est-ce que Cresteil a perdu

quelqu'un de proche?

BAROIS (de même).--Personne ne sait. Il est en grand deuil depuis

quinze jours.

Effusions silencieuses.

LUCE (simplement, après quelques secondes de gêne).--L'un de vous y

a-t-il été?

ZOEGER.--Non.

CRESTEIL (de sa voix rauque).--Ils ont bien senti qu'il fallait

choisir: eux, ou nous!

Il est plus décharné que jamais. Le front s'est dégarni, exagérant le

port hautain de sa tête. Sa peau, collée sur les méplats du crâne et

sur la courbe du nez, a l'aspect du buis.

WOLDSMUTH (exprimant la pensée de tous).--Quand on se rappelle les

obsèques de Zola, les vraies!...

LUCE.--Nous n'étions, autour de ce mort, que des cœurs purs...

ZOEGER (ricanant).--Nous n'avions pas besoin de police pour protéger

les ministres!

Le noir de ses yeux est dur comme une pierre taillée. Sa maladie de

foie le ronge, sans le vaincre: il la porte au flanc comme un cilice.

BAROIS.--Et, lorsqu'Anatole France s'est levé, vous souvenez-vous de ce

frisson, de cette vaillance qui nous a saisis? Quand il a dit: «Je ne

lirai que ce qu'il faut dire, mais je dirai tout ce qu'il faut dire...»

Et que la France était la patrie de la Justice...

WOLDSMUTH (rassemblant ses souvenirs).--Attendez...

«Il n'y a qu'un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient

s'accomplir... Qu'elle est belle, cette âme de la France, qui, dans les

siècles passés, enseigna le Droit à l'Europe et au monde!...»

Ils écoutent, les yeux sur sa broussaille qui grisonne, et où luisent

deux disques de verre fumé.

Cresteil rompt le charme.

CRESTEIL (rire amer).--Ah, oui, tout était beau, c'était du cristal!

Et qu'en est-il résulté? Hein? Nous avons crevé l'abcès: nous comptions

sur la guérison: et maintenant, c'est la gangrène!

Luce fait un geste de la main.

Breil-Zoeger hausse les épaules.

CRESTEIL.--En avons-nous assez vu!... La gabegie politique, les abus

d'autorité, le mercantilisme partout! Les spoliations anticléricales,

le contre-sens antimilitariste... Enfin,--faillite générale!

ZOEGER (sèchement).--La politique d'aujourd'hui, je ne la défends pas.

Mais elle n'est pas pire, en tout cas, que celle qu'on faisait avant

l'Affaire!

BAROIS (après un instant de perplexité).--Ma foi, je ne sais pas...

LUCE (vivement).--Ah, ne regrettons rien, Barois, ne regrettons rien!

ZOEGER.--Si le gouvernement d'alors avait été digne de son poste, ce

n'est pas nous qui eussions fait la lumière, c'est lui!

LUCE.--Vous ne regardez que les choses mauvaises, mon pauvre Cresteil.

Vous ne voyez pas les bonnes qui se préparent. La République porte en

elle-même une vertu précieuse: elle est le seul régime perfectible par

nature. Laissez la démocratie s'organiser à nouveau...

CRESTEIL.--Il est tout de même inadmissible que ceux dont tous les

actes politiques trahissent nos intentions, revendiquent effrontément

notre héritage! Rappelez-vous l'histoire des fiches! Ceux qui s'étaient

permis d'organiser officiellement la délation dans l'armée, n'ont pas

hésité, devant la Chambre, à s'abriter derrière nos principes!

ZOEGER.--Verbiage de tribune!

BAROIS (tristement).--Et puis, c'est une loi historique: les vainqueurs

prennent immédiatement les vices des vaincus. On dirait qu'une

immoralité spéciale et contagieuse suinte directement du pouvoir.

CRESTEIL (sombre).--Non. La vérité, c'est que tout ce qui a été touché

par cette affaire, tout ce qui est né d'elle, est resté empoisonné.

LUCE (sur un ton de reproche).--Cresteil...

CRESTEIL.--Pourquoi nier l'évidence? Depuis le dossier secret de 94,

jusqu'au dessaisissement de la Chambre Criminelle, en passant par

le procès Esterhazy et par le procès Zola, la route est jalonnée

d'irrégularités!

(Avec exaspération.) Et ça n'est pas le plus fort! Quand nous avons

abouti à la condamnation de Rennes,--et puis, à la _grâce_... (Il

paraît prendre plaisir à rouvrir toutes les blessures)... ceux dont

l'activité n'était pas détruite jusque dans ses racines, gardaient,

malgré tout, l'espérance d'un triomphe final. Mais c'était encore

trop pour notre destinée de laissés-pour-compte! Il fallait que nous

fussions irrémédiablement trahis! Alors, tout le sens de l'Affaire,

tout ce pour quoi nous avions sacrifié notre vigueur, notre repos, tout

a sombré dans l'acceptation d'une illégalité définitive: la cassation

_sans renvoi_ d'un tribunal _qui n'avait pas le droit_ de la prononcer,

et qui n'a pas reculé, pour faire la justice, devant le viol flagrant

de la Loi! Ah, ah...

LUCE.--Cresteil...

ZOEGER (de sa voix atone et sarcastique).--Estimez-vous qu'un nouveau

conseil de sept officiers quelconques, improvisés juges, eût été plus

qualifié que la Cour de Cassation, la plus haute juridiction civile?

Barois croise le regard de Luce et détourne le sien sans prendre la

parole.

CRESTEIL.--Ce n'est pas ainsi que la question doit être posée, Zoeger.

On a raconté que la Cour de Cassation était cuisinée depuis deux

ans,--et il est positif qu'en ces deux ans, bien des sièges ont reçu de

nouveaux titulaires... Mais ce n'est pas à ces points de vue-là que je

désire me placer.

(Avec une élégance dédaigneuse.) Je dis seulement qu'il y avait une

façon plus propre de conclure, sans obtenir, en dernier ressort,

l'assentiment de juges civils, après d'interminables ergotages de

juristes et de scribes autour de l'article 445. Je dis que pour annuler

l'injustice de Rennes, il fallait le verdict éclatant d'une autre

juridiction militaire. Et je dis que l'Affaire en est restée, pour

toujours, comme une plaie qui suppure, et qui ne pourra pas se fermer!

BAROIS (sans conviction).--C'était tout recommencer.

CRESTEIL.--Tant pis!

BAROIS.--Les forces humaines ont des limites.

CRESTEIL.--Barois, vous pensez exactement comme moi, à ce sujet, vous

l'avez assez souvent répété dans votre _Semeur_!

Barois baisse la tête en souriant.

CRESTEIL.--D'autant plus que l'occasion d'un nouveau conseil de

guerre était magnifique!... Les généraux, ceux-là mêmes dont les

réticences avaient emporté la condamnation de 99, venaient de démentir

formellement, à l'enquête de la Chambre Criminelle, l'histoire du

bordereau annoté par le Kaiser! Il eût donc suffi de leur faire répéter

leurs dépositions devant les juges-officiers, et l'acquittement était

assuré!

LUCE.--A quoi sert de récriminer? Votre pessimisme est excessif,

Cresteil,--même aujourd'hui!

BAROIS (se levant).--Nous avons l'air d'être venus là tout exprès, pour

étaler les déceptions de nos cinquantaines...

ZOEGER (montrant le journal déplié à terre; rire bref).--C'est notre

jour des cendres...

Sourires.

Barois s'approche de Luce pour prendre congé.

CRESTEIL (brusque, à Barois).--Vous rentrez par le Bois? Je vous

accompagne...

LUCE.--Voyez-vous, le grand mal, c'est que le peuple français n'est

pas un peuple moral: et pourquoi? parce que, depuis des siècles, la

politique et l'intérêt priment le droit. C'est une nouvelle éducation

à faire... Notre but n'est pas atteint, c'est vrai, mais il n'est pas

manqué pour ça, il est en voie de réalisation. (Serrant la main de

Cresteil.) Vous aurez beau dire, Cresteil, c'est un fameux siècle,

celui qui a commencé par la Révolution et qui finit par l'Affaire!

CRESTEIL (avec une sombre désinvolture).--C'est aussi celui de la

fièvre, des utopies et des incertitudes, des échafaudages hâtifs et des

malfaçons. Nous ne savons pas. On l'appellera peut-être le siècle de la

camelote!

Une allée du Bois.

Fin de journée, très douce.

Cresteil, énervé, presse le pas.

CRESTEIL (sur un ton différent, confidentiel).--Quand je me

retrouve avec les autres, vous avez vu, je m'emballe, j'ai des airs

convaincus... Mais quand je suis rendu à moi-même, ah la la! Non, mon

cher, c'est fini, je ne peux plus me payer de mots... J'en ai trop vu,

je sais trop bien ce qu'est la vie, la foire que c'est, la vie!...

Le bien, le devoir, la vertu, allons donc! Des déguisements de nos

instincts égoïstes, notre seule réalité. Ah, fantoches!

BAROIS (ému).--Voyons, voyons, mais c'est pitoyable, ce que vous me

racontez-là!

CRESTEIL (durement).--On est comme on est. Encore une chose que je n'ai

bien comprise que depuis peu. Je n'ai pas demandé à vivre, ni surtout à

vivre la vie que j'ai vécue...

BAROIS (en dernier recours).--Vous ne travaillez donc pas en ce moment?

CRESTEIL (éclatant de rire).--Oui, mes livres! Je suis un beau type de

raté, hein?... L'art! C'est comme la Justice et comme la Vérité, c'est

un de ces mots qui ne représentent rien, qui sont plus creux qu'une

noix véreuse, et pour lesquels je me suis enivré d'abnégation! L'Art!

L'homme, cet infirme, veut ajouter à la nature, il tient à _créer_!

Créer! Lui! C'est du dernier grotesque!...

Barois écoute, le cœur terré, comme on écoute la rafale, les arbres

tordus, tous les gémissements de la tempête...

CRESTEIL.--Savez-vous, mon cher? Si j'avais mon existence à

recommencer, j'anéantirais en moi toute ambition, je me «payerais ma

tête», jusqu'à ce que j'aie bien renoncé à croire en quoi que ce soit!

Je m'appliquerais à n'aimer la vie que sous ses formes minimes,--les

seules qui ne contiennent pas trop d'amertume à avaler en une fois...

Ramasser le bonheur par miettes... C'est la seule chance que l'homme

ait d'en récolter un peu ... avant de mourir ... puisqu'il faut

toujours en arriver là ... au trou...

Il a prononcé les derniers mots avec une angoisse poignante. Barois

l'examine, surpris.

Cresteil s'est tu. Il fait quelques pas, et tout à coup, comme s'il

était à bout de souffle et de volonté, il étend le bras vers une allée

transversale.

CRESTEIL.--Je vous quitte, je vais par là...

Barois le regarde fuir, dans son deuil, dégingandé, le dos rond, les

basques au vent.

Jean Barois · 第 140 / 165 题