Un fracas infernal de vitres pulvérisées..
Un choc mortel...
Du noir...
* * * * *
Plusieurs jours après.
Chez Barois, à la tombée du jour.
Woldsmuth, sur une chaise, près de la fenêtre, lit sans faire un
mouvement.
Barois est étendu sur son matelas, les jambes noyées jusqu'aux hanches
dans du plâtre.
Il n'a recouvré sa pleine conscience que depuis quelques heures; et,
pour la dixième fois, il reconstruit mentalement l'aventure:
--«Il y avait la place, si celui de droite n'avait pas accéléré...
«Ai-je eu le temps de sentir le frôlement de la mort? Je ne sais
plus... J'ai eu peur, une peur atroce.. Et puis le hurlement des
freins bloqués...»
Il sourit involontairement: entre la mort et lui, tout le
bouillonnement de sa vie présente, reconquise!
--«Curieux, cette peur qu'on a de mourir... Comment peut-on craindre
la suppression de toute pensée, de toute sensation, de toute
souffrance? Craindre _de ne plus être_?
«Peut-être est-ce uniquement l'inconnu qui terrifie? C'est évidemment
la seule sensation qui nous soit _totalement_ nouvelle; personne n'a,
dans son hérédité, la moindre expérience de ça...
«Et pourtant, un homme de science, qui a le temps de réfléchir
quelques secondes, doit se résigner, sans beaucoup de peine. Quand
on a bien compris que la vie n'est qu'une suite de transformations,
pourquoi s'effrayer de celle-là? Ce n'est pas la première... Ce n'est
vraisemblablement pas la dernière...
«Et puis, quand on a su employer son existence, quand on a lutté,
quand on _laisse_ derrière soi, qu'est-ce qu'on peut regretter?
«Je suis bien sûr, moi, de m'en aller, très calme...»
Soudain, son visage se contracte. Il reste épouvanté, anéanti.
Il vient de revivre la minute tragique, et, brutalement, il s'est
rappelé le seul cri venu à ses lèvres:
«Je vous salue Marie...»
Une heure s'écoule.
Woldsmuth tourne ses pages, sans bouger.
Pascal apporte une lampe; il ferme les volets et s'approche de son
maître; sa figure plate de Suisse, aux cheveux ras, aux yeux larges
et clairs, est bonne à regarder. Mais Barois ne l'aperçoit pas; son
regard est fixe; son cerveau fonctionne avec une activité déréglée; sa
pensée est extraordinairement lucide, clarifiée comme l'atmosphère des
montagnes après l'orage.
Enfin son visage, crispé par l'effort cérébral, se détend
progressivement.
BAROIS.--Woldsmuth...
WOLDSMUTH (se levant avec précipitation).--Vous souffrez?
BAROIS (d'une voix brève).--Non. Ecoutez-moi. Asseyez-vous là.
WOLDSMUTH (qui lui a pris le poignet).--Vous avez un peu de fièvre...
Restez tranquille, ne parlez pas.
BAROIS (dégageant son bras).--Asseyez-vous là, et écoutez-moi. (Avec
colère.) Non, non, je veux parler! Je ne me rappelais pas tout...
J'oubliais le plus beau...
Woldsmuth! Au moment où j'ai vu que j'étais perdu, savez-vous ce que
j'ai fait?
Eh bien, j'ai prié la Sainte Vierge!
WOLDSMUTH (conciliant).--Ne pensez plus à tout ça... Il faut vous
reposer...
BAROIS.--Non, je n'ai pas le délire. Je parle sérieusement, je veux que
vous m'écoutiez. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai fait ce que
je dois faire...
Woldsmuth s'assied.
BAROIS (les yeux brillants, les pommettes rouges).--A ce moment-là,
moi, Jean Barois, je n'ai pensé à rien d'autre, j'ai été soulevé par un
espoir fou, _j'ai supplié de tout mon être la Sainte Vierge de faire un
miracle_!... (Il rit violemment.) Ah, mon cher, après ça, on peut être
fier de son armature!
(Il redresse le buste, resté libre.) Alors, vous comprenez, je suis
hanté par l'idée que ça pourrait recommencer... Ce soir, cette nuit,
est-ce que je sais, maintenant? Je veux rédiger quelque chose,
protester d'avance. Je ne serai pas tranquille avant.
WOLDSMUTH,--Oui, demain, je vous promets. Vous me dicterez...
BAROIS (avec une violence irrésistible).--Tout de suite, Woldsmuth,
tout de suite, vous entendez! Je veux tout écrire moi-même, ce soir!
Je ne pourrais pas dormir... (Se passant la main sur le front.)
D'ailleurs, c'est là, tout prêt, je ne me fatiguerai pas... Le plus dur
est fait...
Woldsmuth cède. Il soulève Barois sur deux oreillers, et lui donne son
stylographe, du papier. Puis il reste debout, contre le lit.
Barois écrit, sans une hésitation, sans lever les yeux, d'une écriture
droite et ferme.
«Ceci est mon testament.
«Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine
force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence,
prévaloir contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon
existence, lorsque je serai physiquement et moralement diminué par
l'âge ou par la maladie. Je ne connais rien de plus poignant que
l'attitude d'un vieillard, dont la vie toute entière a été employée au
service d'une idée, et qui, dans l'affaiblissement final, blasphème ce
qui a été sa raison de vivre, et renie lamentablement son passé.
«En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable
trahison; en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment combattu
les mensonges et les empiètements, ne manqueraient pas de tirer d'une
si lugubre victoire, tout mon être se révolte, et je proteste d'avance,
avec l'énergie farouche de l'homme que je suis, de l'homme _vivant_
que j'aurai été, contre les dénégations sans fondement, peut-être même
contre la prière agonisante du déchet humain que je puis devenir. J'ai
mérité de mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, sans quêter
de vaines espérances, sans craindre le retour aux lentes évolutions de
la germination universelle.
«Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle.
«Je ne crois pas que la matière s'oppose à l'esprit. L'âme est la
somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des
phénomènes organiques. L'âme est une résultante occasionnelle de la
vie, une propriété de la matière vivante. Je ne vois aucune raison
pour que l'énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et
la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques
et les fonctions psychiques sont solidaires; et la pensée est une
manifestation de la vie organique, au même titre que les autres
fonctions du système nerveux. Je n'ai jamais constaté de la pensée hors
de la matière, hors d'un corps en vie; je n'ai jamais rencontré qu'une
substance unique, la substance vivante.
«Que nous l'appellions matière ou vie, je la crois éternelle: la vie
a toujours été et produira la vie éternellement. Mais je sais que ma
personnalité n'est qu'une agglomération de particules matérielles, dont
la désagrégation entraînera la mort totale.
«Je crois au déterminisme universel, et que notre dépendance est
absolue.
«Tout évolue; tout réagit; la pierre et l'homme; il n'y a pas de
matière inerte. Je n'ai donc aucun motif pour attribuer plus de liberté
individuelle à mon activité que je n'en attribue aux transformations
plus lentes d'un cristal.
«Ma vie résulte d'une lutte incessante entre mon organisme et le milieu
où je baigne: j'agis donc, à chaque instant, selon mes réactions
particulières, c'est-à-dire pour des raisons qui n'appartiennent
qu'à moi seul: ce qui donne aux autres l'illusion que je suis libre
de mes actes. Mais en aucun cas je n'agis librement: aucune de mes
déterminations ne pourrait être différente de ce qu'elle est. Le libre
arbitre équivaudrait au pouvoir d'accomplir un miracle, de dévier les
rapports des causes aux effets. C'est une conception métaphysique, qui
prouve simplement l'ignorance où nous avons été si longtemps, et où
nous sommes encore, des lois auxquelles nous obéissons.
«Je nie donc que l'homme puisse en rien influer sur sa destinée.
«Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires. Je concède
qu'elles ont une utilité pratique, tant que la notion de
responsabilité, qui ne se fonde sur rien de réel, sera nécessaire à
l'échafaudage de notre organisation sociale.
«Je crois que, si tous les phénomènes de la vie ne sont pas encore
analysés, ils le seront un jour.
«Quant aux causes premières de ces phénomènes, je crois quelles sont
hors de notre plan de vision, et inaccessibles à nos recherches.
L'homme, par suite de sa place limitée dans l'univers, être relatif
et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l'absolu et de
l'infini; il s'est forgé des mots pour exprimer ce qui n'est pas comme
lui, mais il n'en est pas plus avancé: il est victime de son langage;
ces mots ne correspondent, pour l'entendement humain, à aucune réalité
précise. Elément d'un tout, il est naturel que l'ensemble lui échappe.
«Se révolter contre cette nécessité, c'est s'insurger contre les
conditions planétaires de ce monde.
«J'estime donc qu'il est vain d'échafauder, pour expliquer
l'inconnaissable, des hypothèses qui n'ont aucune base expérimentale.
Il est temps que nous nous guérissions de notre délire métaphysique,
et que nous renoncions enfin aux «pourquoi» sans réponse, que notre
hérédité mystique nous incite encore à poser.
«L'homme a, devant lui, un champ d'observation _pratiquement illimité_.
Peu à peu, la science reculera si loin les bornes de ce qui n'est pas
constatable, que si l'homme s'employait à comprendre tout le réel qui
est à sa portée, il n'aurait plus le temps de gémir sur ce qui échappe
irrémédiablement à ses facultés.
«Je suis certain que la science, en apprenant aux hommes à _savoir
ignorer_, procurera à leurs consciences un équilibre qu'aucune foi n'a
jamais su leur offrir.