Un an plus tard: le 6 août 1899, veille de l'ouverture des débats de
Rennes.
Dimanche après midi.
Aux bureaux du _Semeur_.
Barois, seul, en manches de chemise, les mains aux poches, arpente son
cabinet, préparant un article.
Il est sous-pression: son visage exalté, zébré de tics, ses regards
mobiles, la joie de son demi-sourire, toute sa personne enfin, rayonne
de sécurité triomphante.
Les mauvais jours sont passés.
BAROIS.--Entrez!
Ah, Woldsmuth?... Entrez, entrez...
Woldsmuth s'avance, tout menu dans son cache-poussière, la sacoche en
bandoulière, une volumineuse serviette sous le bras.
BAROIS.--Qu'est-ce que vous êtes donc devenu depuis l'autre jour?
WOLDSMUTH (s'asseyant sur le premier siège rencontré).--J'arrive
d'Allemagne.
BAROIS (sans surprise).--Vraiment?
(Un temps.) Je comptais bien d'ailleurs vous voir ce soir, pour vous
remettre la direction, comme c'est convenu.
WOLDSMUTH.--Vous prenez tous le rapide de nuit?
BAROIS.--Non, moi seul. Les autres sont déjà à Rennes depuis ce
matin... Luce avait à faire, ils l'ont accompagné.
WOLDSMUTH.--Quand dépose-t-il?
BAROIS.--Pas avant la 5e ou 6e audience...
Je suis resté pour vous passer la main et puis pour faire un dernier
article, qui paraîtra demain.
WOLDSMUTH (vivement).--Ah, il y aura encore un numéro demain?
Barois, prenant cet intérêt pour de la curiosité, ramasse sur le
bureau quelques feuilles volantes.
BAROIS.--Oh, presque rien, quelques lignes pour saluer l'ouverture des
débats... Tenez, voilà ce que j'étais en train d'écrire:
«Nous touchons au but. Le cauchemar s'achève. Le dénouement, le
verdict, n'intéresse plus; il est prévu, fatal comme le triomphe de
l'équité.
«Il ne nous reste plus, aujourd'hui, que le souvenir d'avoir vécu
un drame historique, à nul autre comparable; un drame à milliers de
personnages, joué sur la scène du monde, et d'un intérêt si pathétique
et si universel, que toute la nation, puis autour d'elle toute la
civilisation, est venue y prendre part. Pour la dernière fois sans
doute, l'humanité, divisée en deux messes inégales, s'est heurtée
de front:--d'un côté, l'autorité, qui n'accepte le contrôle d'aucun
raisonnement;--de l'autre, l'esprit d'examen, superbement dédaigneux
de toutes précautions sociales.
«D'un côté, le passé,--de l'autre, l'avenir!
«Les générations futures diront «l'Affaire», de même que nous
disions: «la Révolution»; et elles saluèrent, comme une coïncidence
merveilleuse ce hasard qui donne à l'Ere nouvelle un millésime nouveau.
«Quel siècle, celui qu'inaugure une pareille victoire!»
Un simple coup de clairon, vous voyez...
Woldsmuth le considère avec stupeur.
Quelques secondes passent. Il approche timidement sa chaise.
WOLDSMUTH.--Dites-moi, Barois... Vous êtes donc pleinement rassuré?
BAROIS (souriant).--Oh, pleinement!
WOLDSMUTH (affermissant sa voix).--Moi pas! Je n'ai pas confiance.
Barois, qui va et vient d'un air avantageux, s'arrête, surpris.
BAROIS (haussant les épaules).--Vous nous avez toujours répété ça.
WOLDSMUTH (vivement).--Jusqu'ici, je crois que...
BAROIS.--Mais tout est changé! Nous voici avec un gouvernement neuf,
bien convaincu de l'innocence, et qui s'est donné pour mission de faire
la lumière. Les débats, cette fois, seront publics, sans escamotage
possible. Voyons!... Douter du verdict, dans de telles conditions, ce
serait supposer la culpabilité de Dreyfus!
Il rit: un rire énergique et sans arrière-pensée; le rire du bon sens
et de la certitude.
Woldsmuth le regarde silencieusement. Dans son masque poilu,
poussiéreux, les yeux brillent, patients, tenaces.
WOLDSMUTH (affectueusement).--Asseyez-vous donc, Barois... Je vous
parle sérieusement. Je vois beaucoup de monde, moi, vous savez... (Les
yeux mi-clos, sur un ton voilé, traînant, indéfinissable)... je me
renseigne...
BAROIS (brusque).--Moi aussi.
WOLDSMUTH (conciliant).--Eh bien, alors, vous avez remarqué... Hein?
Leur presse! Tous les faux ont été démasqués, toutes les illégalités
étalées au grand jour... N'importe, elle ne désarme pas! Il faut bien
qu'elle renonce à ses affirmations, mais elle se venge: elle salit
indistinctement tous ses adversaires... Le rapport de Ballot-Beaupré,
qui résume si loyalement toute l'Affaire, croyez-vous seulement que
leurs journaux l'aient publié? C'est l'enquête d'un «vendu», qui a
touché les millions juifs, comme Duclaux, comme Anatole France, comme
Zola...
BAROIS.--Et puis après? Quels sont les lecteurs qui s'y laissent
prendre?
Pour toute réponse, Woldsmuth sort de sa poche un paquet de journaux
nationalistes, et les jette sur la table.
BAROIS (agacé).--Ça ne prouve rien. Je vous répliquerai que, depuis
deux mois, le _Semeur_ a encaissé près de 3.000 abonnements nouveaux;
vous le savez comme moi.
Un grand souffle de justice et de bonté passe, enfin, sur la France.
WOLDSMUTH (remuant tristement la tête).--Ce souffle-là n'a pas effleuré
les conseils de guerre...
BAROIS (après réflexion).--Soit. J'admets que les juges, parce qu'ils
sont de braves militaires, aient d'avance une forte présomption contre
les révisionnistes. Mais réfléchissez à ceci: l'Europe entière a
les yeux fixés sur Rennes. Toute la civilisation juge avec eux. (Se
levant.) Eh bien, il y a des situations qui obligent; ces messieurs
seront bien forcés de reconnaître que toutes les anciennes charges qui
pesaient contre Dreyfus s'évanouissent à l'examen, (Riant.)--et qu'il
n'y en a pas de nouvelles!
WOLDSMUTH.--Ça dépend.
Barois enfonce les mains dans ses poches et reprend ses allées et
venues en haussant les épaules. Mais le ton résolu de Woldsmuth
l'intrigue: il vient se camper devant lui.
BAROIS.--Ça dépend de quoi?
Woldsmuth sourit péniblement.
WOLDSMUTH.--Asseyez-vous, Barois; vous avez l'air d'un fauve en cage...
Barois, les sourcils froncés, regagne son bureau.
WOLDSMUTH.--Vous vous rappelez l'histoire des pièces ultra-secrètes?
(Geste de Barois.) Laissez-moi m'expliquer...
L'hypothèse est la suivante: On aurait volé à Berlin des lettres du
Kaiser à Dreyfus et des lettres de Dreyfus au Kaiser... (Souriant.) Je
n'insiste pas sur l'énormité de cette supposition...
D'après cette légende, le véritable bordereau aurait été une de ces
lettres, écrite par Dreyfus sur papier ordinaire, et que l'Empereur
aurait annoté de sa main dans les marges. Guillaume II s'apercevant
du vol, aurait exigé la restitution immédiate des pièces saisies, en
posant l'alternative d'une déclaration de guerre. Alors, avant de
rendre le dossier, pour garder une preuve matérielle de la culpabilité
manifeste de Dreyfus, on se serait hâté, au Ministère, de calquer le
bordereau sur une feuille de papier pelure, sans reproduire, bien
entendu, les annotations impériales... Et toute l'affaire serait, de
ce fait, échafaudée sur une pièce calquée, fausse si l'on veut, mais
reproduisant le document _authentique_ de la trahison.
BAROIS.--L'hypothèse est tellement fragile que jamais, à ma
connaissance, elle n'a été formulée en termes explicites, ni
officiellement, ni officieusement.
WOLDSMUTH.--Je sais. Mais ça circule, colporté dans les salons par
des officiers, des magistrats, des avocats, des gens du monde...
Aucun d'eux n'avance rien de précis, mais «un ami très au courant
leur a laissé entendre...» C'est un colossal secret de Polichinelle,
qui chemine, avec des silences renseignés, des sous-entendus, de
petits rires énigmatiques... Tout ça prépare le terrain, peu à peu.
Et demain, aux débats de Rennes, quand la défense voudra pousser ces
messieurs de l'État-Major à s'expliquer enfin à fond, ils esquiveront
le coup... Il suffit de quelques hésitations involontaires, de quelques
sourires douloureux, et tout le monde traduira: «Supposez ce que vous
voudrez. Plutôt passer pour un faussaire, que de déchaîner la guerre
européenne...»
BAROIS.--La guerre! Mais aujourd'hui, il n'est plus question de
sécurité nationale!... Après tout ce qui a été dit et écrit, depuis
trois ans, sur les attachés militaires étrangers, sur l'espionnage et
le contr'espionnage allemand, qui donc serait assez naïf pour croire
qu'il reste encore une seule pièce diplomatique vraiment dangereuse à
divulguer? Personne! Donc, si une pièce accusatrice décisive existait
réellement, il est évident que l'État-major l'aurait mise en avant,
depuis longtemps, pour en finir!
WOLDSMUTH (sombre).--Croyez-moi, vous voyez trop simple. De tous temps
cette question diplomatique m'a préoccupé; c'est le fil secret de
l'Affaire: un fil qui n'est à aucun endroit visible, mais auquel tous
les événements viennent se rattacher. Il y a là un danger terrible!
Barois, ébranlé, hésite; puis se tait.
WOLDSMUTH.--Eh bien, mon cher, il est encore temps de prévenir le coup.
J'ai peu à peu constitué un dossier: rien que des faits exacts, j'en
réponds: ceux sur lesquels j'avais une hésitation, je viens d'aller les
contrôler là-bas, en Allemagne...
BAROIS.--Ah, c'est pour ça, que...
WOLDSMUTH.--Oui. (Ouvrant sa serviette.) J'ai donc là, de quoi anéantir
d'avance le coup du «secret d'État». Mais il est grand temps d'agir.
Je vous apporte mon dossier. Publiez-le demain!
BAROIS (sérieux, après un instant de recueillement).--Je vous remercie,
Woldsmuth... Mais je crois qu'aujourd'hui une pareille publication
serait une faute capitale.
Woldsmuth fait un geste de découragement.
BAROIS.--Elle attirerait l'attention sur un point qui est, quoi que
vous en pensiez, relégué dans l'ombre... Par esprit de riposte, on
croirait peut-être devoir y revenir; tout ça remuerait l'opinion: ce
serait maladroit...
L'acquittement est inévitable. Eh bien, triomphons en beauté, sans
ressusciter de mesquines polémiques...
Woldsmuth, les épaules basses, replie silencieusement sa serviette.
BAROIS.--Non, laissez-moi vos notes.
WOLDSMUTH.--A quoi bon? C'est préventivement qu'il faudrait s'en servir.
BAROIS.--Je les emporterai à Rennes pour les communiquer à Luce Et,
s'il est de votre avis, je vous promets...
WOLDSMUTH (une lueur d'espoir).--Oui, montrez-les à Luce, et
répétez-lui bien exactement tout ce que je vous ai dit...
(Réfléchissant.) Mais il est impossible que vous les emportiez ce soir,
telles quelles... Je n'ai pas eu le temps de les mettre au net... C'est
un vrai fouillis... Je pensais faire le travail avec vous, pour le
numéro de demain...
BAROIS.--Votre nièce est là, voulez-vous les lui dicter? Ce sera fait
tout de suite...
WOLDSMUTH (dont le visage s'est éclairé subitement).--Ah? Julia est ici?
Barois se lève et ouvre la porte.
BAROIS.--Julia?
JULIA (de la pièce voisine, sans se déranger).--Quoi?
La familiarité du ton est si explicite, que Barois rougit et se tourne
vivement vers Woldsmuth, qui, penché sur ses notes, n'a pas bronché.
BAROIS (maître de lui).--Voulez-vous venir un instant, je vous prie,
pour sténographier...
Julia paraît. Elle aperçoit Woldsmuth. Un simple battement des
paupières. Son visage insurgé signifie: «Je suis libre, n'est-ce pas?»
JULIA (durement).--Bonjour, oncle Ulric. Vous avez fait bon voyage?
Woldsmuth redresse la tête, mais sans la regarder. Elle surprend
alors ce sourire affairé, oblique, dans un visage où tous les traits
sont disjoints par la souffrance. Et elle comprend ce que jamais elle
n'avait soupçonné...
C'est elle qui baisse les yeux, au moment où Woldsmuth lève les siens,
pour répondre enfin.
WOLDSMUTH.--Hé, bonjour Julia... Tu vas bien? La maman va bien?...
JULIA (péniblement).--Très bien.
WOLDSMUTH.--Alors, veux-tu... Ce sont des fiches... Pour Barois...
BAROIS (qui n'a rien vu).--Allez donc dans son bureau, Woldsmuth, vous
serez mieux qu'ici... Moi, je vais finir cet article...
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