AU MONT-VALÉRIEN

BAROIS (rugissant).--Le voilà, l'aveu!

Il se tourne vers Luce, et tous deux, le cœur bondissant,

s'étreignent, sans un mot.

PORTAL, ZOEGER, CRESTEIL (allongeant le bras vers Woldsmuth).--Donnez!

Mais tous se taisent.

Woldsmuth a tendu le journal à Luce, qui, très pâle, assujettissant

son lorgnon d'un geste saccadé, s'avance sous le lustre.

L'émotion alourdit sa voix.

LUCE (lisant).--«Hier soir, dans le cabinet du Ministre de la Guerre

... le lieutenant-colonel Henry a été reconnu l'auteur de la lettre,

datée d'octobre 1896 ... où le nom de Dreyfus est cité en toutes

lettres.

«Le Ministre ... a ordonné immédiatement l'arrestation du

lieutenant-colonel Henry ... qui, dès hier soir, a été conduit ... à la

forteresse du Mont-Valérien...

«Aujourd'hui ... le planton chargé de faire le service du

lieutenant-colonel ... ayant pénétré dans sa cellule ... à six heures

du soir ... l'a trouvé ... étendu sur son lit ... dans une mare de

sang ... son rasoir à la main ... et la gorge ouverte ... en deux

endroits... La mort ... remontait à plusieurs heures...

«Le faussaire s'était fait justice ..»

Le journal lui tombe des doigts.

Ils se l'arrachent; il passe de main en main: tous veulent avoir _vu_.

Un cri sauvage de triomphe, un long hurlement, un véritable délire...

LUCE (la gorge serrée).--Henry mort, c'est fini: il y a des choses de

l'affaire que personne ne saura jamais...

Ses paroles se perdent dans l'ivresse générale.

Seul, Zoeger, qui a entendu, approuve d'un triste signe de tête.

Woldsmuth, à l'écart, incliné sur l'appui de la fenêtre, pleure

silencieusement de joie, dans la nuit tiède.

Jean Barois · 第 117 / 165 题