BAROIS (riant à pleines dents).--Hein? Ça fouette le sang, au réveil,
des petits billets de ce calibre!
ZOEGER.--C'est ton article de samedi qui te vaut ça.
PORTAL.--Je ne l'ai pas lu...
(A Cresteil.) De quoi s'agissait-il?
CRESTEIL.--De la fameuse séance de la Chambre, où, naïvement, le
Ministre de la Guerre a cru sortir de son portefeuille cinq documents
révélateurs, et n'a produit, en réalité, que cinq pièces fausses!
Barois a magistralement établi pourquoi ces documents ne peuvent pas
être authentiques...
Le gérant entr'ouvre la porte.
LE GÉRANT.--Monsieur Barois, il y a là un monsieur qui voudrait vous
parler.
Barois le suit.
Au bas de l'escalier il aperçoit Luce.
BAROIS.--Vous, à cette heure? Qu'est-ce qu'il y a?
LUCE.--Du nouveau.
BAROIS.--La Haute-Cour?
LUCE.--Non... Qui avez-vous là-haut?
BAROIS.--Rien que le _Semeur_.
LUCE.--Alors, montons.
En voyant entrer Luce, ils se dressent tous, d'un seul mouvement
anxieux.
Luce, silencieusement, serre les mains tendues et s'assied avec une
involontaire lassitude; le visage maigri, tiré, fait saillir plus
volumineuse encore, la masse du front.
LUCE.--Je viens de recevoir des nouvelles ... qui sont graves.
Ils se groupent autour de lui.
LUCE.--Hier ou avant-hier, il s'est passé, un drame imprévu au
Ministère de la Guerre: le lieutenant-colonel Henry a été soupçonné par
ses propres chefs, d'avoir falsifié les pièces du procès!
Une stupeur profonde.
LUCE.--Il y a eu aussitôt un interrogatoire d'Henry par le Ministre.
A-t-il avoué? Je n'en sais rien.--En tous cas, il est depuis hier soir
... écroué au Mont Valérien.
BAROIS.--Écroué? Henry?
Une sourde explosion de joie; quelques secondes d'exaltation enivrante.
ZOEGER (d'une voix étouffée).--Nouvelle enquête! Nouveaux débats!
BAROIS.--C'est la révision!
HARBAROUX (précis).--Mais ... quelles pièces aurait-il falsifiées?
LUCE.--La lettre de l'attaché militaire italien, qui contenait, en
toutes lettres, le nom de Dreyfus.
BAROIS.--Quoi? La fameuse preuve du général de Pellieux?
ZOEGER.--Celle que le Ministre a lue, il y a six semaines, en pleine
tribune!
LUCE.--Fabriquée entièrement,--sauf l'en-tête et la signature, qui
auraient été prises à une lettre insignifiante.
BAROIS (exultant).--Ah, ce serait trop beau!
WOLDSMUTH (en écho).--Oui ... trop beau!... Je n'ai pas confiance.
LUCE.--Ce n'est pas tout. Si l'affaire s'engage sur cette voie, il y
aura bien d'autres points à éclaircir!
Qui a inventé l'histoire des aveux de Dreyfus? Pourquoi n'en a-t-il
jamais été question avant 96, c'est-à-dire deux ans après la
dégradation?
Qui a gratté et récrit l'adresse d'Esterhazy sur le petit bleu
dénonciateur, pour pouvoir affirmer que Picquart cherchait à innocenter
Dreyfus et accusait Esterhazy, à l'aide d'une pièce retouchée par lui?
WOLDSMUTH (les yeux pleins de larmes).--Ce serait trop beau... Je n'ai
pas confiance...
LUCE.--En tous cas, l'arrestation a déjà des suites très importantes:
Boisdeffre, Pellieux, Zurlinden démissionnent. Et il paraît que le
Ministre lui-même va rendre son portefeuille.
Je le comprends, d'ailleurs: après avoir lu le faux, à la tribune, en
toute bonne foi...
BAROIS (riant).--Mais c'est eux qu'il faut faire comparaître en
Haute-Cour, à notre place!
LUCE.--D'autre part, Brisson est complètement retourné.
PORTAL.--Ah! enfin!
BAROIS.--Je l'ai toujours dit: le jour où un républicain de vieille
race, comme Brisson, aura les yeux ouverts, il fera la revision, à lui
seul!
WOLDSMUTH.--Ce qui doit le ronger, c'est d'avoir fait tirer à un
million d'exemplaires le faux Henry, pour l'afficher sur tous les murs
de France...
HARBAROUX (ricanant).--Ah, ah, ah!... C'est vrai! Elle est sur toutes
nos mairies! Elle est dans toutes les mémoires! Elle est citée avec
attendrissement, chaque jour, par toute la presse nationaliste! Ah, ah,
ah!...
Et tout s'écroule d'un coup: la pièce est fausse!
PORTAL.--Sauve qui peut!
WOLDSMUTH (soudain taciturne).--Prenez garde. Je n'ai pas confiance...
BAROIS (riant).--Ah non, cette fois, Woldsmuth vous allez trop
loin dans le pessimisme! Le Gouvernement n'a évidemment pas décidé
l'arrestation d'Henry à la légère. Pour qu'on n'ait pas pu étouffer
l'affaire, il faut que vraiment la vérité éclate avec une force
irrésistible.
WOLDSMUTH (doucement).--Mais Henry n'est même pas en prison...
BAROIS.--Comment?
LUCE.--Je vous dis qu'il est au Mont-Valérien!
CRESTEIL (les traits bouleversés, tout à coup).--Mais sacredié,
Woldsmuth a raison! Il n'est qu'aux arrêts: sans quoi c'est au
Cherche-Midi qu'il serait!
Ils se regardent, atterrés.
Les nerfs sont tellement tendus qu'un brusque abattement succède à
leur triomphe.
LUCE (navré).--Ils ont peut-être voulu se réserver le temps de chercher
un biais...
CRESTEIL.--... de façon à pouvoir traiter la falsification comme un
simple manquement à la discipline...
PORTAL.--Ils vont nous échapper encore une fois, vous verrez!...
WOLDSMUTH (secouant la tête).--Oui, oui ... je n'ai pas confiance...
BAROIS (nerveux).--Taisez-vous donc, Woldsmuth!
(Énergique.) C'est à nous, maintenant, à faire assez de bruit autour de
l'incident, pour qu'on ne puisse pas l'escamoter...
LUCE.--Ah, si seulement Henry avait avoué, devant des témoins!
Une rumeur confuse rampe le long du boulevard. Sont-ce des crieurs qui
glapissent la dernière heure?
Malgré le silence désert, leurs abois se mêlent, lointains et
inintelligibles.