31 Août 1898.

Paris: léthargique et dépeuplé.

Le café du boulevard Saint-Michel. Neuf heures du soir.

Le groupe du _Semeur_ est réuni à l'entresol.

Devant les fenêtres, qui béent sur la nuit chaude, le store de la

terrasse, fait, au premier plan une surface inclinée, transparente de

lumière. Au delà, le quartier latin, nocturne et désert.

Des tramways, illuminés et vides, gravissent la pente du boulevard en

grinçant sur leurs rails.

Barois a déballé devant lui sa serviette bourrée de paperasses. Les

autres, en cercle autour de lui, piquent au tas, feuilletant brochures

et journaux,

PORTAL (à Cresteil).--Vous avez des nouvelles de Luce?

Portal revient de sa Lorraine, où il a fait son séjour annuel.

CRESTEIL.--Oui, je l'ai vu dimanche, il m'a fait pitié: il a beaucoup

vieilli depuis trois mois.

BAROIS.--Vous savez qu'on l'a prié--oh, très courtoisement--de renoncer

à son cour du Collège de France, pour la rentrée? Il y a eu, à la fin

de juin, trop de tapage autour de ses leçons. D'ailleurs tout le monde

lui tourne le dos: aux dernières séances du Sénat, ils n'étaient guère

qu'une dizaine à lui serrer la main.

PORTAL.--Quelle incroyable incompréhension générale!

HARBAROUX (grimaçant la haine).--C'est la presse nationaliste qui

est cause de tout. Ces gens-là ne laissent pas un instant l'opinion

reprendre haleine, se ressaisir!

BAROIS.--Au contraire: ils refoulent systématiquement toute la

générosité inhérente à notre race, tout ce qui avait jusqu'à présent

placé la France, à ses risques et gloire, en tête de la civilisation,

sous prétexte de condamner l'anarchie et l'antimilitarisme, qu'ils ont

la mauvaise foi de confondre avec les instincts les plus élémentaires

de justice et de bonté!

Et tout le monde s'y est laissé prendre!

WOLDSMUTH (secouant sa tête de caniche, aux yeux tendres).--On obtient

toujours ce qu'on veut d'un peuple, quand on sait l'exciter contre les

juifs...

CRESTEIL.--Ce qui m'étonne, dans cette approbation commune, c'est

que leur thèse est stupide; il suffit d'un minimum de bon sens pour

l'anéantir: «L'Affaire Dreyfus est une immense machination montée par

les Juifs...»

BAROIS.--Comme si une aussi prodigieuse aventure pouvait avoir été

prévue, organisée de pied en cap...

CRESTEIL.--On leur objecte: «Mais, si Esterhazy était l'auteur du

bordereau?» Ils ne se troublent pas pour si peu: «Eh bien, c'est que

les Juifs l'auraient acheté d'avance et lui auraient fait adopter, à

s'y méprendre l'écriture de Dreyfus...»

C'est d'une insoutenable puérilité...

ZOEGER.--Le mal vient aussi de ce qu'on a compliqué l'Affaire à

l'infini. Cette folie d'enquêtes et de contr'enquêtes, a complètement

dénaturé sa véritable origine et son sens réel. On s'est lancé

passionnément sur cent pistes adjacentes, contradictoires... Ce qu'il

faudrait, maintenant, c'est un coup de théâtre, qui chavire net

l'opinion, et la ramène à une vue d'ensemble.

CRESTEIL.--Oui: un coup de théâtre...

BAROIS.--Nous en approchons peut-être avec cette histoire de

Haute-Cour... (Tirant sur un papier de sa poche.) Tenez, j'ai encore

reçu ça, ce matin... (Souriant.) Un anonyme plein d'attention...

HARBAROUX (qui a pris la feuille, lisant).

--«Je tiens de source sûre que le Ministre de la Guerre a proposé

ce matin aux membres du Gouvernement de traduire les chefs du parti

revisionniste devant la Haute-Cour.

«Votre nom est sur la liste, à côté de celui de M. Luce...»

BAROIS.--C'est très flatteur.

HARBAROUX (lisant).

--«L'arrestation générale est fixée au 2 septembre, à la première heure.

«Vous avez le temps d'être loin.»

Jean Barois · 第 114 / 165 题