Me LABORI.--«Je dis simplement ceci: Il vient de se produire
à la barre un fait d'une gravité exceptionnelle; c'est un point sur
lequel nous sommes tous d'accord. M. le général de Pellieux n'a pas
parlé de l'affaire Dreyfus, il a parlé d'un fait postérieur à l'affaire
Dreyfus; il n'est pas possible que ce fait ne soit pas discuté ici,
ou ailleurs, dans une autre enceinte. Après une pareille chose, il ne
s'agit plus de restreindre ni de rétrécir un débat d'assises. Que M. le
général de Pellieux me permette, très respectueusement, de lui faire
observer, qu'il n'est pas une pièce, quelle qu'elle soit, qui ait une
valeur quelconque, et qui, scientifiquement, constitue une preuve,
avant qu'elle ait été contradictoirement discutée. Qu'il me permette
d'ajouter que nous sommes maintenant dans cette affaire,--qui, quoi
qu'on veuille et quoi qu'on fasse, prend des proportions d'une affaire
d'État,--en présence de deux pièces ou de deux dossiers également
graves l'un et l'autre, parce qu'ils sont secrets: un dossier secret,
qui a été l'instrument de la condamnation de Dreyfus en 1894, sans
contradiction, sans discussion, sans défense; un second dossier secret,
qui sert depuis des semaines à empêcher qu'on apporte ici autre chose
que des affirmations.»
Une pause.
«Quelque respect que j'aie pour la parole de soldat de M. le général de
Pellieux, je ne puis accorder la moindre importance à cette pièce.»
Un tollé furieux éclate dans la salle; des ricanements soufflètent
l'avocat.
Me LABORI (faisant face à la tourmente, et, d'une voix
violente, implacable, articulant tous les mots).--«Tant que nous ne la
connaîtrons pas, tant que nous ne l'aurons pas discutée, tant qu'elle
n'aura pas été publiquement connue, elle ne comptera pas! Et c'est au
nom du droit éternel, au nom des principes que tout le monde a vénérés
depuis les temps les plus reculés et depuis que la civilisation existe,
que je prononce ces paroles!»
Une légère oscillation du public. L'opinion hésite. Plusieurs «Très
bien!» se font entendre.
Me LABORI (plus calme).--«Par conséquent, j'arrive à un
point qui, maintenant, est d'une précision telle, que ma tranquillité à
tous les points de vue augmente. Je n'ai, en ce qui me concerne, qu'une
préoccupation dans cette affaire: c'est celle de l'obscurité constante,
c'est celle de l'angoisse publique augmentant tous les jours, grâce à
des ténèbres qui s'épaississent quotidiennement, je ne dis pas par des
mensonges, mais je dis par des équivoques.
«Que Dreyfus soit coupable ou innocent, qu'Esterhazy soit coupable ou
innocent, ce sont là sans doute des questions de la plus haute gravité.
Nous pouvons, les uns et les autres, M. le général de Pellieux, M. le
Ministre de la Guerre, M. le général Gonse, moi-même, avoir là-dessus
des convictions, et nous pourrons y persévérer éternellement, si
l'éclaircissement complet, si la lumière absolue n'est pas faite.
«Mais ce qu'il est indispensable d'éviter, c'est que l'émotion du pays
augmente et se perpétue.
«Eh bien! maintenant, sans que le huis-clos puisse être invoqué, sans
que les arrêts de la Cour puissent être mis en avant, nous avons un
moyen d'arriver à la lumière, à la lumière partielle...
(Avec un grand éclat.) «Car, quoiqu'il advienne, la révision du procès
Dreyfus s'imposera!»
Violentes manifestations. Des cris éclatent: «Non! non! La patrie
avant tout!»
Labori se redresse, d'un bond, face au public. Son regard est
méprisant et brutal. Son poing de reître s'abat sur les dossiers
ouverts devant lui.
Me LABORI.--«Les protestations de la foule marquent bien
qu'elle ne comprend pas la gravité de ce débat, au point de vue éternel
de la civilisation et de l'humanité!»
Tumulte.
Quelques applaudissements, restreints et nourris.
Labori se détourne et attend, les bras croisés, que le calme soit
rétabli.
Me LABORI (continuant).--«Si Dreyfus est coupable, et si
la parole de ces généraux, que je crois de bonne foi--et c'est ce
qui m'émeut,--si la parole de ces généraux est fondée, si elle se
justifie en fait et en droit, ils en feront la preuve dans un jugement
contradictoire. S'ils se trompent, au contraire, eh bien! ce sont
les autres qui feront leur preuve. Et, voyez-vous, quand la lumière
sera absolue, quand toutes les ténèbres seront dissipées, il y aura
peut-être dans la France un ou deux hommes qui sont les coupables,
qui seront responsables de tout le mal. Qu'ils soient d'un côté ou
de l'autre, on les connaîtra, on les flétrira! Et puis, nous nous
remettrons tranquillement à nos travaux de paix ou de guerre, Monsieur
le général; car la guerre, n'est-il pas vrai, ce n'est pas quand on
a des généraux à la barre, des généraux qui sont dignes de parler au
nom de l'armée qu'ils commandent, ce n'est point à ce moment-là que
personne la redoute; et ce n'est pas par la menace d'une guerre, qui
n'est pas prochaine, quoi qu'on en dise, qu'on intimidera Messieurs les
jurés!
«Je termine par une question. Vous voyez, Monsieur le Président, que je
tendais à quelque chose de précis, et ici je vous remercie de m'avoir
laissé la parole; je rends hommage à votre bienveillance, à votre
courtoisie, à votre sentiment de la gravité de la situation.
«La question, Monsieur le Président, la voici: que M. le général de
Pellieux s'explique sans réserve; et, la pièce, qu'on l'apporte ici!»
Un silence anxieux.
Mouvements d'émotion au banc des jurés, dont les yeux se dirigent vers
le général de Pellieux.
Court silence.