I
Les nouveaux bureaux du _Semeur_ rue de l'Université.
Quatre fenêtres, à l'entresol, portant, fixés aux appuis, de larges
plaques de tôle, où se lit, en majuscules noires sur fond blanc:
«LE SEMEUR».
Petit appartement de cinq pièces.
Dans les deux premières, des scribes, des employés, un va-et-vient
commercial. La troisième, plus vaste, sert de salle de rédaction.
Sur la cour, le cabinet de Barois et une chambre où travaille la
sténographe.
* * * * *
Le 17 janvier 1898. Cinq heures du soir.
La salle de rédaction: une grande table, semée d'encriers et
de buvards; au mur, un exemplaire déployé de l'_Aurore_ du 13:
«_J'accuse..._», et deux affiches, imprimées par Roll, reproduisant en
caractères gras, la péroraison de la lettre de Zola.
Conversation bruyante: Barois, Harbaroux, Cresteil, Breil-Zoeger,
Portal, et d'autres collaborateurs.
--Cavaignac a affirmé que Dreyfus avait fait des aveux, le matin de la
dégradation.
--C'est faux!
--Pourtant je suis sûr qu'il est de bonne foi...
--On lui a persuadé qu'il y a un témoignage contemporain.
--D'ailleurs, il ne dit pas qu'il a vu le document!
BAROIS.--Comment! Il existerait, depuis 1894, un témoignage aussi
accablant, dont la publication suffirait à annuler, d'un coup, tout le
branle-bas,--et depuis quatre ans personne n'aurait pensé à le produire?
CRESTEIL.--Ça saute aux yeux!
BAROIS.--Voici les faits, tels qu'ils se sont passés...
Le silence s'établit aussitôt.
BAROIS.--Je les tiens de Luce dont l'enquête est sérieuse. Vous allez
voir comme tout cela est simple.
Dreyfus s'est trouvé, le matin de la dégradation, une heure de suite
avec Lebrun-Renault, capitaine de la garde républicaine. Il a protesté
de son innocence avec la dernière énergie. Il a même annoncé qu'il
allait la crier publiquement, si bien que le capitaine, inquiet d'un
scandale possible, a cru devoir prévenir le colonel.
Ensuite Dreyfus a raconté une nouvelle épreuve, analogue à celle
de la dictée, qu'il avait eu à subir quelques jours auparavant: le
ministre, espérant toujours obtenir une certitude qui allégerait
sa responsabilité personnelle, lui avait envoyé dans sa cellule le
commandant du Paty de Clam, pour lui demander «_si ce n'était pas
par patriotisme qu'il aurait proposé des documents à l'Allemagne_»
dans le but de s'en procurer d'autres plus importants,--ce qui eût
atténué sa faute et motivé un adoucissement de peine. Lebrun-Renault ne
connaissait naturellement pas cette démarche. Dreyfus, qui attendait
de minute en minute le commencement du supplice, était dans un état de
surexcitation facile à imaginer, et parlait fébrilement sans beaucoup
de suite. On comprend très bien comment ses paroles ont pu être mal
comprises, mal rapportées, dénaturées en passant de bouche en bouche,
et comment a pu naître l'histoire d'un échange de documents avec
l'étranger.
Quant à Lebrun-Renault il n'a jamais parlé d'aveux, à cette époque. Le
général Darras a fait demander, le matin même, après la dégradation,
s'il n'y avait pas eu d'incident particulier; on lui a répondu que
non, et il en a aussitôt rendu compte au ministre. De même, le rapport
que Lebrun-Renault a fait, sa mission accomplie, au Gouverneur de
Paris,--rapport que Luce a vu,--porte la mention: «_Rien à signaler._»
Pensez-vous que s'il avait recueilli un aveu, sous quelque forme que
ce fût, il ne se serait pas hâté de le dire? Et quand le ministre de
la guerre a appris, le lendemain, les bruits vagues qui couraient dans
la presse, est-ce que, s'ils avaient été le moins du monde fondés, il
ne s'en serait pas préoccupé? Est-ce qu'il n'aurait pas tout de suite
ordonné une enquête, afin d'avoir ce témoignage décisif? Est-ce qu'il
n'aurait pas cherché à presser de nouveau Dreyfus, afin d'avoir des
détails complémentaires, et afin de savoir,--question essentielle pour
la sécurité nationale,--quels étaient exactement les documents livrés à
la puissance étrangère?
Non, vraiment, plus on y réfléchit et plus apparaît l'irréalité de
cette histoire des aveux!
CRESTEIL.--Vous devriez publier une interview de Luce sur ce sujet.
BAROIS.--Il trouve que ce n'est pas encore le moment. Il attend la
déposition de Casimir-Perier, au procès Zola.
JULIA WOLDSMUTH (paraissant à la porte).--On demande M. Barois à
l'appareil.
Il se lève et sort.
ZOEGER.--Quoi qu'il en soit, j'estime que l'attitude de Cavaignac est
très heureuse pour nous.
PORTAL.--Heureuse pour nous?
ZOEGER.--Evidemment. Voilà un ancien ministre de la Guerre, qui,
devant la Chambre, en pleine tribune, est venu affirmer solennellement
qu'il existe une pièce décisive, d'après laquelle la culpabilité de
Dreyfus ne peut pas être mise en doute. En bien, le jour où il sera
publiquement démontré que c'est faux, que la pièce en question n'existe
pas, ou que, si elle existe, c'est un document refait après coup pour
les besoins de la cause et antidaté,--ce jour-là, l'opinion du pays
sera fortement ébranlée! J'en fais mon affaire. Ou alors c'est qu'on
nous aura changé la France!
CRESTEIL (tristement).--Vous n'avez jamais rien dit de si vrai...
PORTAL.--Tout ça va être discuté au procès Zola.
Rentrée de Barois.
BAROIS (assez troublé).--C'est Woldsmuth qui me téléphonait... Il vient
d'apprendre qu'il est question de limiter la plainte contre Zola, en ne
relevant que ses imputations relatives au conseil de guerre de 1894, et
en négligeant les autres. Je me demande dans quel but...
PORTAL (se levant).--C'est très important!
CRESTEIL.--Mais ils n'en ont pas le droit!
PORTAL.--Je vous demande pardon.
CRESTEIL.--En quoi cela modifierait-il...?
BAROIS.--Laissez Portal s'expliquer.
PORTAL.--Ce serait très grave. Le gouvernement cherche par tous les
moyens possibles, à entraver le développement de cette affaire. Or il
y a un article de loi, formel, d'après lequel l'accusé ne peut fournir
d'autres preuves que celles des faits articulés et qualifiés dans la
citation. Autrement dit, en restreignant les termes de l'assignation,
on circonscrit à volonté l'extension des débats.
CRESTEIL.--Avec ce procédé, on pourrait arriver à réduire la défense de
Zola à presque rien!
PORTAL.--Mais parfaitement!
BAROIS.--C'est monstrueux... C'est un étranglement du procès.
CRESTEIL (indigné).--Ce sont des finasseries de procureur!
PORTAL.--C'est la loi.
Consternation générale.
ZOEGER (posément).--Pour ma part je n'y crois pas. Les accusations sont
trop outrageantes pour être escamotées. Impossible de ne pas poursuivre
celui qui a écrit et publié ça!
Il s'approche du tableau où s'étale, en gros caractères, la lettre de
Zola.
(Lisant.) «J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été
l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire...!»
... «J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice...!»
... «J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves
certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées...!»
... «J'accuse le général de Boisdeffre...!»
... «J'accuse le général de Pellieux...!»
... «Enquête scélérate!»
... «Enquête de la plus monstrueuse partialité...!»
... «J'accuse les bureaux de la Guerre d'avoir mené dans la presse
... une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur
faute...!»
CRESTEIL.--Et le défi de la fin:
... «En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le
coup des articles 30 et 31 de la loi, etc...
«Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui
a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée
n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en Cour
d'Assises, et que l'enquête ait lieu au grand jour!».
«J'attends![1]»
BAROIS.--Et vous croyez qu'un gouvernement peut avaler ça, sans
broncher?
PORTAL.--En tout cas, Barois, il y aurait intérêt, avant que la
citation ne soit rédigée, à dénoncer publiquement la supercherie.
ZOEGER.--Il faudrait que ton article éclate comme un pétard, demain à
la première heure.
BAROIS.--Je vais m'y mettre.--Portal, voulez-vous me rechercher le
texte exact de cette loi dont vous parlez?
PORTAL.--Puis-je téléphoner à la bibliothèque du Palais?
BAROIS (ouvrant la porte).--Mademoiselle Julia?
PORTAL.--C'est pour moi, Mademoiselle. Voudriez-vous me demander le
889-21?
BAROIS (se dirigeant vers son bureau).--Je vous laisse... Serez-vous ce
soir boulevard Saint-Michel?
DIVERSES VOIX.--Oui...
BAROIS.--Je vous apporterai mon travail avant de le porter à Roll. Nous
le reverrons ensemble. A ce soir...
* * * * *
Une heure plus tard.
La salle de rédaction est vide. Les employés sont partis. Le garçon de
bureau balaye, en attendant l'heure de la fermeture.
Barois travaille dans son cabinet.
Brusquement, la porte s'ouvre: Julia blême, le visage angoissé; et, en
même temps qu'elle, par la porte ouverte, une rumeur étrange.
JULIA.--Monsieur Barois ... une émeute ... Vous entendez...
Barois, surpris, gagne les pièces qui donnent sur la rue. Il ouvre une
fenêtre et se penche dans la nuit.
Un murmure confus.
La flamme jaune d'un réverbère, toute proche, l'aveugle. Ses yeux
s'habituent peu à peu à l'obscurité: devant lui, la chaussée est
encore déserte; mais, là-bas, entre les façades d'ombre, coule une
masse noire qui bourdonne.
Il s'apprête à descendre, par curiosité. Le brouhaha se rapproche; des
chants; quelques cris:
«Dreyfus!...»
Le groupe isolé qui dirige la colonne n'est plus qu'à cinquante mètres
de la maison. Barois aperçoit des visages et des bras levés vers lui.
--Conspuez le _Semeur_! Conspuez Barois! Conspuez!
Il recule précipitamment.
BAROIS.--Les volets! Vite!
Il aide le garçon, affolé.
Au moment où il va barricader la dernière croisée, une canne, lancée
dans les carreaux, le couvre de débris de verre.
La foule est sous les fenêtres, à quatre ou cinq mètres de lui. Il
distingue le timbre différent des voix.
--Le _Semeur_! Vendu! Traître! A mort!
Des pierres, des bâtons, font sauter les vitres en éclat, et frappent
le bois des volets.
Il reste planté au milieu de la pièce, l'oreille tendue:
--Mort à Zola! Mort à Dreyfus!
Dans la pénombre, il devine Julia, debout, immobile. Il la pousse vers
son cabinet.
BAROIS.--Demandez le numéro du commissariat...
Les projectiles doivent être épuisés. Les vociférations redoublent de
violence, rythmées par les piétinements:
--Mort à Luce! Mort aux traîtres!
--Mort à Barois! Vendus!
BAROIS (très pâle, au garçon).--Verrouillez la porte, et gardez le
vestibule!
Il se dirige vers son cabinet, ouvre un tiroir et prend un revolver.
Puis il rejoint le garçon.
BAROIS (rage froide).--Le premier qui ose entrer, je le tue comme un
chien.
Sonnerie du téléphone.
BAROIS (à l'appareil).--Allo! le commissaire? Bien... Je suis le
Directeur du _Semeur_. Il y a une émeute, rue de l'Université, sous mes
fenêtres.
Ah, déjà? Bon, merci...
Je ne sais pas; mille, quinze cents peut-être...
Le tapage continue: martèlement cadencé des semelles sur le pavé,
dominé par une sorte de rugissement, d'où se détachent en notes plus
aigües, des cris:
--Mort à Dreyfus! Mort à Zola! Mort aux vendus!
Subitement la clameur hésite, et cesse. Quelques instants de tumulte
confus: on devine l'intervention des agents.
Puis des cris éclatent, isolés, interrompus, de moins en moins
distincts.
Le piétinement s'éloigne.