III

A Auteuil, un matin de juillet, 1897.

Le cabinet de Luce.

La chaleur matinale d'un beau jour; l'air tremble dans les fenêtres

ouvertes: entre les rideaux de percale blanche, l'éblouissement de la

verdure ensoleillée, où piaillent les moineaux et les enfants.

Barois assis, attentif et silencieux.

Luce à son bureau, les mains sur le bord de la table, le buste en

arrière, mais la tête légèrement penchée, comme si le poids du crâne

l'entraînait en avant; dans l'ombre du front, ses yeux de visionnaire

levés vers Barois.

LUCE (d'une voix contenue).--Vous comprenez, Barois, que je ne prononce

pas des mots si graves sans que ma conviction soit absolue.

Quand vous êtes venu, il y a huit mois, et que vous m'avez envoyé

Bernard Lazare, je sentais déjà combien l'affaire était dangereuse.

Je connaissais, depuis l'article de l'_Eclair_, l'hypothèse d'un

dossier secret... (Aprement.) Mais je me refusais à y croire! Les

avertissements précis de Lazare m'ont fait peur. J'ai voulu savoir.

(Douloureusement.) Je sais.

Un temps.

(Elevant la voix.) Il y a huit mois, je n'osais pas supposer que

des juges militaires, conscients de leur responsabilité, eussent pu

accepter dans leurs débats l'intervention de leur propre ministre;

encore moins la production par lui de pièces secrètes, à l'insu de

l'accusé et de son défenseur.

Depuis, mon pauvre Barois, j'en ai appris bien davantage...

J'ai appris, non seulement qu'il y avait eu un dossier secret,

volontairement caché à la défense par les juges du conseil de guerre;

mais, de plus, que ce dossier ne contenait même pas cette révélation

indubitable, qui, sans pouvoir servir d'excuse à la faute judiciaire,

eût du moins soulagé nos consciences! Qu'il ne contenait aucun document

grave contre l'accusé, rien d'autre que des présomptions, faciles à

interpréter, soit pour, soit contre lui!

Ses mains ponctuent l'affirmation, d'un battement sec des doigts sur

le bois de la table.

(Gravement.) Je vous jure que ceci est la vérité.

Barois n'a pas tressailli. Les jambes écartées, les mains sur les

genoux, il écoute. Sur son visage énergique, dans son regard ardent,

une curiosité passionnée, mais aucune surprise.

LUCE (posant la main sur une liasse sanglée).--Je ne peux pas vous

raconter par le menu l'enquête que j'ai faite. Voilà huit mois que je

ne me suis pas occupé d'autre chose. (Bref sourire.) Vous le savez,

puisque je n'ai même pas pu régulièrement donner au _Semeur_ cet

article hebdomadaire que je vous avais promis...

Mon mandat de sénateur, et d'anciennes camaraderies, m'ont permis de

pénétrer partout, de contrôler moi-même toutes mes informations. Lazare

m'a procuré une photographie des pièces les plus importantes. J'ai

pu les examiner, seul, au calme, sur ce bureau. J'ai fait faire, par

surcroît, des expertises d'écritures par les meilleurs spécialistes

d'Europe. (Palpant un dossier.) Tout ça est là. Je connais maintenant

l'affaire à fond: (pesant ses mots) et il ne me reste plus de doute ...

plus un seul!

BAROIS (se levant).--Il faut qu'on le sache! Il faut le dire! Au

ministère, d'abord.

Luce reste un instant silencieux. Puis il fixe Barois: un bon sourire,

doux et triste, qui se perd dans sa barbe.

Il se penche, expansif.

LUCE.--Lundi dernier,--à cette heure-ci, tenez--j'étais au Ministère

de la Guerre, face à face avec un vieux camarade, un officier qui est

aujourd'hui tout-puissant à l'État-Major.

Je ne l'avais pas revu depuis environ deux ans. Il m'avait accueilli

par une explosion d'amitié. Au seul nom de Dreyfus, il s'est dressé,

aigre et violent, me coupant la parole, refusant la discussion, se

démenant comme si j'étais venu lui chercher une querelle personnelle.

J'ai été péniblement impressionné; mais je venais pour parler, et

j'ai dit tout ce que je voulais dire, tout ce que j'avais patiemment

recueilli, vérifié, tout ce dont j'étais sûr. Il marchait à travers son

cabinet, les bras croisés, faisant craquer le vernis de ses bottes,

mais silencieux, désarmé par la précision de mes renseignements. Enfin

il est revenu s'asseoir, et, le plus calmement qu'il a pu, il m'a

posé des questions sur l'état de l'opinion au Sénat, dans le monde

des savants, des professeurs, autour de moi. Il avait l'air d'hésiter

encore, de vouloir dénombrer ses adversaires avant de prendre un parti.

Je lui ai saisi la main, je l'ai supplié, au nom de notre amitié, au

nom de la justice: «Il est temps encore... Le scandale est imminent,

mais il n'a pas éclaté. Vous pouvez le conjurer en prenant les devants:

que l'initiative de la révision vienne de l'armée, et tout est sauvé.

On a le droit de se tromper, mais il faut savoir reconnaître librement

son erreur, et la réparer...» Je me heurtais à un silence vaguement

inquiet, mais têtu, glacial.

Brusquement il s'est levé, il a mis un tiers entre nous; et il m'a

congédié poliment, sans un mot d'éclaircissement, ni d'espoir...

Son visage se crispe. Un temps.

LUCE.--Alors, Barois, je suis revenu, tout doucement, à pied, en

suivant la Seine. (Avec angoisse.) Et pendant un long moment, mon cher,

je me suis demandé ... si ce n'était pas lui qui avait raison...

Barois ébauche un geste de surprise.

LUCE (levant la main, et la laissant retomber avec

découragement).--J'ai si nettement entrevu ce que sera cette affaire,

du jour où notre doute sur la culpabilité de Dreyfus sera public!

BAROIS (vivement).--Ce sera sa réhabilitation!

LUCE.--Soit. Mais ne nous leurrons pas. Ce sera autre chose encore

autre chose surtout.

(Avec lourdeur.) Ce sera, mon ami, _la lutte du bon droit contre la

société française..._ Une lutte acharnée, et peut-être, en un sens,

criminelle?...

BAROIS (violemment).--Oh, comment pouvez-vous...

LUCE (interrompant).--Ecoutez-moi... Si Dreyfus est innocent, ce qui

est certain... (Scrupuleux.)--ou à peu près certain...--sur qui retombe

la faute?

Qui vient prendre sa place d'accusé?

C'est l'État-Major de l'armée française.

BAROIS.--Eh bien ?

LUCE.--Et derrière l'État-Major, c'est le gouvernement actuel de la

République, c'est-à-dire l'ordre établi, auquel nous devons notre vie

nationale depuis vingt-cinq ans...

Barois se tait. Un temps.

LUCE.--Je n'oublierai jamais, Barois, ce retour le long des quais...

Devant moi, ce dilemme terrible: connaître la vérité et fermer les

yeux; se résigner au respect d'un jugement inique, parce qu'il a été

rendu, solennellement, par l'armée et par le gouvernement, avec--il

faut bien le dire--l'approbation passionnée de l'opinion. Ou bien

attaquer, preuves en mains, l'erreur judiciaire, déchaîner le scandale,

et, délibérément, comme un révolutionnaire, assaillir de front cet

ensemble sacré; l'ordre constitué de la nation!

Barois médite quelques secondes: puis un brusque sursaut des épaules.

BAROIS.--Il n'y a pas à hésiter!

LUCE (avec simplicité).--J'ai hésité cependant. Je n'ai pas pu faire si

vite bon marché de cette paix relative dans laquelle nous vivons depuis

tant d'années.

(Regardant Barois avec attention.) Je comprends votre révolte, qui

ne prend rien autre en considération, que la justice. Pourtant,

laissez-moi vous le dire, Barois, nos attitudes ne peuvent pas être

tout à fait les mêmes: dans votre ardeur à prendre parti, il y a ...

comme un sentiment privé... Je ne crois pas me tromper... Il y a comme

une satisfaction personnelle, comme une revanche, enfin...

BAROIS (souriant).--C'est vrai, vous avez raison... Oui, j'ai eu

plaisir à me placer ouvertement de l'autre côté de la barricade...

(Sérieux.) Car il n'y a pas de doute, notre adversaire d'aujourd'hui,

c'est bien mon adversaire d'autrefois: la routine, l'autocratisme,

l'indifférence pour tout ce qui est élevé et sincère! Ah, vraie ou

illusoire, que notre conviction est plus belle!

LUCE.--Je vous comprends bien. Mais ne me reprochez pas d'hésiter, au

moment où il va falloir exposer tant de laideurs aux yeux de tous, aux

yeux des étrangers...

Barois ne répond pas, son regard et son sourire semblent dire: «Je

vous admire de toute mon âme; que parlez-vous de reproche?...»

LUCE (sans lever la tête).--Cette semaine, Barois, j'ai passé par une

crise de conscience terrible... J'ai été balloté entre mille sentiments

contraires... (Douloureusement.) Jusqu'à me laisser émouvoir par mon

intérêt propre... Oui, mon cher, j'ai fait le compte de ce que je

risque, comme individu, si je parle, si j'attache ce monstrueux grelot

... et j'ai eu un vilain frisson...

BAROIS.--Vous exagérez.

LUCE.--Non. Il y a beaucoup de chances, vu l'état de l'opinion, pour

qu'en quelques mois je sois irrémédiablement coulé.

J'ai neuf enfants mon ami...

Barois ne proteste plus.

LUCE.--Vous voyez, vous êtes de mon avis...

(D'une voix chaude.) Et pourtant, les circonstances sont telles que je

ne peux pas me dérober, sans faillir à la direction même de ma vie.

J'ai aimé la vérité par-dessus tout, et avec elle la justice, qui en

est la réalisation pratique. J'ai toujours eu cette conviction, cent

fois contrôlée par les faits, que le devoir indiscutable et le seul

bonheur qui ne déçoive pas, c'est de tendre vers la vérité de toutes

ses forces, et d'y conformer aveuglément sa conduite: tôt ou tard,

malgré les apparences, on s'aperçoit que c'était la bonne voie.

(Lentement.) Il faut que chacun de nous consente à sa vie: et la mienne

m'interdit de me taire. Ah, jamais je n'ai si clairement compris

que, si le travail de tous permet à quelques-uns de vivre dans le

recueillement, et si ces efforts solitaires sont nécessaires, puisque,

bout à bout, ils forment le progrès,--en revanche, ce privilège ne

va pas sans créer des obligations intransgressibles! Il faut les

reconnaître, lorsqu'elles se présentent: en voici une!

Barois approuve d'une simple inclinaison de tête.

Luce se lève.

LUCE.--Je ne veux pas me poser en redresseur de torts. Je veux

seulement que mon cri d'alarme avertisse le gouvernement, et provoque

dans l'opinion un revirement de conscience qui s'impose. Après quoi,

je suis résolu à livrer mon enquête telle quelle, comme un outil de

travail,--et à m'effacer. Vous me comprenez? (Avec une expression de

souffrance réelle.) Simplement rejeter ce doute qui m'étouffe!

Si Dreyfus est coupable,--et je le souhaite encore de toutes mes

forces--qu'on le prouve, en débats publics: nous nous inclinerons. Mais

avant tout, que l'on dissipe cet air irrespirable!

Il s'avance pesamment jusqu'à la fenêtre ouverte, et baigne son regard

dans les fraîcheurs vertes du jardin.

Quelques instants passent.

Il se retourne vers Barois, comme s'il se souvenait tout à coup du but

de sa convocation; et, familièrement, il lui met ses deux mains sur

les épaules.

LUCE.--Barois, j'ai besoin d'un organe où lancer cet appel à la

loyauté...

(Hésitant.) Consentiriez-vous à jeter votre _Semeur_ dans la mêlée?

Une telle fierté relève le visage de Barois, que Luce se hâte de

parler.

LUCE.--Non, non, écoutez-moi, mon ami. Il faut réfléchir.

Voilà deux ans que, pour créer cette revue, vous vous êtes donné, sans

restriction. Votre _Semeur_ est en plein élan. Eh bien, s'il devient

mon porte-voix, tout est compromis; c'est la faillite probable de tous

vos efforts...

Barois s'est dressé, trop bouleversé pour répondre. Une joie soudaine,

un orgueil immense...

Ils se regardent. Luce a compris. Autour d'eux l'atmosphère

s'alourdit. Dans le silence où bat leur double cœur, ils ouvrent les

bras et s'étreignent.

C'est le commencement des exaltations surhumaines...

* * * * *

Huit jours plus tard.

Dans la cour de la maison qu'habite Barois, rue Jacob.

Au fond d'une remise ouverte, Woldsmuth et quelques acolytes, sont

assis à une table. Breil-Zoeger, Harbaroux, Cresteil, Portal, vont et

viennent.

Derrière eux, en piles blanches, 80.000 numéros du _Semeur_ sont

entassés. Odeur humide de l'impression fraîche.

D'autres ballots, cordés, sont prêts pour la province.

Le long des murs, une centaine de trimardeurs attendent en file

indienne, comme à l'entrée d'une soupe populaire.

Trois heures.

La distribution commence.

Barois griffonne des chiffres sur un registre.

Les placards disparaissent, par blocs de 300, sous l'aisselle des

coureurs, qui s'enfuient aussitôt vers la rue, sur leurs savates

molles.

Déjà les premiers sont hors de la zone où ils doivent se taire, et,

boulevard Saint-Germain, rue des Saints-Pères, sur les quais, les cris

éclatent: une clameur rauque, dispersée par cent bouches haletantes:

--Numéro spécial!... «LE SEMEUR»!... Révélation sur l'affaire

Dreyfus!... «CONSCIENCE», lettre au peuple français, de

MARC-ELIE LUCE, sénateur, membre de l'institut, professeur au

Collège de France...

Les passants se retournent, s'arrêtent. Les boutiques béent. Des

enfants courent. Des mains se tendent.

Un vent d'orage semble éparpiller les feuilles.

En deux heures, le vol des papillons blancs s'est abattu jusque dans

les quartiers extrêmes, sur la chaussée, sur les tables, au fond des

poches.

Les aboyeurs reviennent, assoiffés, les bras vides.

La cour s'emplit à nouveau. Le vin coule.

Les dernières piles sont entamées, épuisées, emportées.

L'essaim bourdonnant s'échappe une seconde fois, secouant, dans le

soir d'été, la torpeur de la ville chaude.

La foule s'exalte. Les boulevards grouillent.

Veillée de guerre...

Déjà, en mille endroits, des pensées françaises, soulevées par cette

vague d'héroïsme, s'entrechoquent.

Une irrésistible explosion de passions a ébranlé le cœur nocturne de

Paris.

Jean Barois · 第 78 / 165 题