WOLDSMUTH.--Il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Je n'ai pas
fini; je commence... Je vous ai appelé, pour que vous sachiez, vous, ce
qui se passe: mais pour autre chose aussi.
(Avec une autorité inattendue, imposante.) Barois, il faut vaincre
cette conspiration de mensonges, de sous-entendus et de silences,
qui bâillonne la vérité. Il faut qu'une parole accréditée se fasse
entendre... Qu'un homme, dont la droiture est reconnue de tous, soit
averti, soit convaincu, et que sa conscience crie tout haut, pour nous
tous!
Il s'est soulevé sur les mains, et à travers ses linges, il fixe
Barois, pour voir s'il a compris son désir.
Le masque de Barois, éclairé à plein par la petite flamme, reste dur
et impassible.
WOLDSMUTH (précisant, avec une supplication de la voix).--Il faut, en
un mot, que Luce reçoive la visite de Bernard Lazare. (Mouvement de
Barois.) Il faut qu'il consente à l'entendre, sans parti-pris, avec sa
seule bonne foi et sa probité.
(Brandissant les feuillets.) Il faut que cet appel soit imprimé à cent
mille exemplaires!
Il y a là une mission de justice, à laquelle ni moi, ni vous, ni lui,
ne pouvons plus nous dérober!
Barois fait mine de se lever.
WOLDSMUTH.--Attendez, Barois, ne vous prononcez pas. Non, non, ne me
dites rien... Patientez, écoutez... (Suppliant.) Ne vous raidissez
pas, Barois... Vous allez être juge: soyez seulement impartial... Je
veux vous lire des fragments, je veux que vous soyez pénétré par cette
longue clameur vers la justice...
(Fébrilement.) Voyons... Ceci, d'abord:
«Le capitaine Dreyfus a été arrêté à la suite de deux _expertises
contradictoires_.
«L'instruction a été conduite de la façon la plus arbitraire. Elle
n'a abouti qu'à _montrer l'inanité absolue des racontars faits sur
le capitaine Dreyfus, et le mensonge des rapports policiers que des
témoins ont démenti et que l'accusation n'a pas osé retenir_.
«La base de l'accusation reste donc une _feuille de papier
pelure_--sorte de bordereau d'envoi, de style et d'orthographe
bizarres,--_déchirée en quatre morceaux et soigneusement recollée_.
«D'où venait cette pièce? D'après le rapport de M. Besson
d'Ormescheville, le général Joux, en la remettant à l'officier de
police judiciaire, déclara qu'elle avait été adressée à une puissance
étrangère, qu'elle lui était parvenue, mais que, d'après les ordres
formels du ministère de la Guerre, il ne pouvait indiquer par quels
moyens ce document était tombé en sa possession.
«_L'accusation ne sait donc pas comment ce document non daté, non
signé, est parti des mains de l'inculpé. La défense ignore par quelles
voies il est revenu de l'ambassade qui le possédait. A qui la lettre
était-elle adressée? Qui l'a volée ou livrée? A toutes ces questions
pas de réponse._»[1].
(S'interrompant.) Ailleurs, déjà, il avait démontré l'invraisemblance
de cette pièce. (Reprenant sa lecture.) Tenez:
«Ce document lui-même est-il vraisemblable? _Non_.
«Examinons son origine, ou plutôt l'origine qu'on lui attribue. D'après
M. Montville (_Journal_ du 16 Septembre 1896) il aurait été trouvé, à
l'ambassade d'Allemagne, par un garçon de bureau qui avait l'habitude
de livrer à des agents français, le contenu des corbeilles à papier.
Y a-t-il jamais eu à l'ambassade d'Allemagne quelqu'un qui se soit
livré à ce trafic? Oui. Cela était-il resté ignoré de l'ambassade? Non.
Quand cette ambassade en eut-elle connaissance? _Un an environ avant
l'affaire Dreyfus._ Dans quelles circonstances? Je vais le dire[2].»
(S'interrompant.) Je vous passe le récit du procès de Mme Millescamps
en police correctionnelle. Vous le lirez...
(Reprenant:)
«Donc, un an avant l'affaire Dreyfus, on savait à l'ambassade
d'Allemagne que les détritus de papier étaient communiqués à des agents
français. Mais on ignorait, un an après, si celui qui se livrait à ce
commerce n'était pas toujours à l'ambassade. On avait, par conséquent,
la plus extrême méfiance, et on prenait les plus grandes précautions.
«_Est-il donc admissible qu'on ait déchiré en quatre morceaux et jeté
au panier un papier aussi compromettant pour un auxiliaire précieux et
qu'on devait tenir essentiellement à conserver, alors qu'on savait que,
selon toute probabilité, ces fragments seraient livrés au bureau de
renseignements du ministère de la Guerre?_
«L'origine qu'on attribue à ce bordereau n'est donc pas plausible, _à
moins qu'on admette sa confection par un faussaire en relations avec un
personnage, depuis longtemps acquis, du bas personnel de l'ambassade
d'Allemagne, et ayant pu par cette entremise introduire ce bordereau
fabriqué, énumérant des pièces qui jamais n'ont été livrées, et le
faire sortir ensuite par des procédés habituels._
«Etudions maintenant la vraisemblance du document. Voit-on la
nécessité, pour celui qui aurait trahi, de faire accompagner son envoi
d'un bordereau inutile et compromettant? Généralement la préoccupation
d'un espion ou d'un traître est de ne laisser aucune trace de ses
actes. S'il livre des documents, il les mettra entre les mains d'une
série d'intermédiaires chargés de les faire parvenir à destination,
_mais jamais il n'écrira_. Il faut remarquer d'ailleurs que l'acte
d'accusation est fort embarrassé pour expliquer la façon dont un tel
bordereau aurait pu être transmis. Est-ce par la poste? Quelle folie!
Est-ce par l'intermédiaire de quelqu'un? Alors, quel besoin de remettre
un bordereau? Quelle nécessité d'écrire, au lieu de donner les pièces
de la main à la main?
L'absurdité de ces deux hypothèses est telle, que l'acte d'accusation a
mieux aimé s'en abstenir.»[3]
(S'interrompant.) Vous me suivez, Barois?
Barois, sans répondre, l'invite à poursuivre d'un geste rude.
Il ne cherche plus à prendre une attitude. Les coudes sur les genoux,
le dos ployé, le menton enfoncé dans les mains, son regard dur
impitoyablement rivé à cette tête inexpressive en tarlatane dont
pas un détail ne lui échappe, les narines palpitantes, les lèvres
entr'ouvertes et crispées sous la moustache, il écoute, il attend la
suite, le cœur battant d'anxiété, espérant encore que tout cela n'est
pas vrai.
WOLDSMUTH (après l'avoir examiné silencieusement).--Je continue...
«A-t-on trouvé, pendant les deux mois d'enquête, que le capitaine
Dreyfus ait eu des relations suspectes? _Non_. Cependant l'étrange
missive dit: «Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir.»
Il voyait donc le correspondant mystérieux? On a scruté sa vie, suivi
tous ses pas, examiné toutes ses actions, _on n'a pu citer aucune
fréquentation compromettante..._
«_Jamais l'accusation n'a pu produire un fait, alléguer une charge
pouvant faire supposer que le capitaine Dreyfus ait eu des relations
quelconques avec un agent étranger,_ MÊME POUR LE SERVICE DE
L'ÉTAT-MAJOR!
«... Quelles raisons ont pu pousser le capitaine Dreyfus à commettre
la trahison dont on l'accuse? Etait-il besogneux? Non. Il était riche.
Avait-il des passions et des vices à satisfaire? Aucun. Etait-il
avare? Non, il vivait largement et n'a pas augmenté sa fortune. Est-ce
un malade, un impulsif susceptible d'agir sans raison? Non, c'est un
calme, un pondéré, un être de courage et d'énergie. Quels puissants
motifs cet heureux avait-il pour risquer tout ce bonheur? Aucun.
«A cet homme que rien ne pousse au mal, que rien n'accuse, _que
l'enquête établit probe, travailleur, de vie régulière et honnête;_
à cet homme, on montre un papier mystérieux, louche, de provenance
obscure: On lui dit: «C'est toi qui as écrit ceci. Trois experts
l'attestent, et deux le nient.» Cet homme, s'appuyant sur sa vie
passée, affirme qu'il n'a pas commis pareil acte, il proteste de son
innocence; _on reconnaît l'honorabilité de son existence_, et, sur le
témoignage contradictoire de ces experts en écriture, on le condamne à
la déportation perpétuelle!»[4]
Un silence.
WOLDSMUTH.--Et voici maintenant ce que Lazare écrit sur la
communication secrète:
«Cela n'eût pas suffi, en effet.
«Aussi, mis en présence de ces seules charges, _le Conseil de guerre
penchait vers l'acquittement._
«C'est alors que le général Mercier, _malgré les promesses formelles
faites au ministre des Affaires étrangères_, se décida à communiquer
en secret--_hors la présence même de l'avocat,_--aux juges du Conseil
de guerre, dans la chambre des délibérations, la pièce, suprême
accusation, qu'il avait gardée jusqu'à ce moment. Quelle était cette
pièce?
«_Elle était,_ dit l'Eclair, _relative au service d'espionnage à Paris,
et contenait cette phrase_: «DÉCIDÉMENT CET ANIMAL DE DREYFUS DEVIENT
TROP EXIGEANT.»
«Cette lettre existe-t-elle? Oui. A-t-elle été communiquée secrètement
aux juges? Oui.
«La phrase citée par l'_Eclair_ est-elle contenue dans cette missive?
«_J'affirme que non._
«_J'assure que celui qui a livré au journal l'_Eclair _cette pièce dont
on redoutait à tel point--en raison de complications diplomatiques
possibles--la divulgation, que l'on dut, à cause de son existence
même, exiger le huis-clos,--j'assure que celui-là n'a pas craint,
ajoutant une infamie à celles déjà commises, de falsifier ce document
capital, dont la publication devait achever de convaincre chacun de la
culpabilité du malheureux, qui, depuis deux ans, subit un martyre sans
nom._
«La lettre apportée aux juges _ne contenait pas le nom de Dreyfus_,
MAIS SEULEMENT L'INITIALE D.
«L'_Eclair_, dans son numéro du 10 Novembre 1896 ne conteste pas mon
affirmation, mais il faut cependant que je la précise:
«La lettre _révélée pour la première fois, malgré le double huis-clos_,
si je puis dire, par l'_Eclair_ est arrivée au ministère de la Guerre
par l'intermédiaire du ministre des Affaires étrangères, _huit mois
environ avant l'affaire Dreyfus_.
«Il est si vrai qu'elle ne contenait pas le nom de Dreyfus, qu'on
s'appliqua pendant quelque temps à filer et à surveiller un malheureux
garçon de bureau du ministère de la Guerre, dont le nom commençait par
un D. Cette filature fut rapidement abandonnée, ainsi qu'une ou deux
autres, postérieurement entreprises, puis la lettre fut oubliée. _Aucun
soupçon ne se portait sur Dreyfus_ (nouvelle preuve qu'on ne se méfiait
pas de lui dès l'origine) _et on ne songea à cette missive qu'après la
saisie du bordereau et son attribution au capitaine Dreyfus._
«Le récit de l'_Eclair_ du 15 Septembre 1896 n'est donc pas exact.
«Faut-il maintenant examiner la vraisemblance de cette lettre?
«Supposons qu'une puissance étrangère soit assez heureuse pour
s'attacher un officier d'État-Major, et que cet officier lui livre les
pièces les plus confidentielles. Il sera pour cette puissance d'un prix
inestimable, elle fera tout pour se l'attacher, et prendra, de concert
avec lui, toutes les précautions nécessaires pour qu'il ne puisse être
soupçonné... D'autre part, cette puissance étrangère se fera un devoir,
commandé par la plus élémentaire prudence, de ne pas compromettre
elle-même, par d'inutiles confidences un homme si précieux, et elle
se gardera bien plus encore de confier à une lettre qui peut s'égarer
ou être saisie, le nom de l'officier susceptible de lui rendre de si
grands services.
«Il reste donc acquis, jusqu'à ce que le gouvernement l'ait nié, que
la condamnation du capitaine Dreyfus, que nulle preuve suffisante ne
provoquait, a été obtenue en mettant sous les yeux des juges une lettre
_systématiquement soustraite à l'accusé, systématiquement soustraite au
défenseur._
«_Au court du procès, ils l'ont ignorée: ils n'ont donc pu la discuter,
contester soit son origine, soit l'attribution qu'on faisait d'une
initiale à un homme que rien d'autre ne désignait._
«Est-il admissible qu'on puisse condamner quelqu'un en lui refusant
les éléments nécessaires à sa défense? N'est-il pas monstrueux qu'on
puisse, hors la salle d'audience, peser sur l'esprit, sur la décision,
sur la sentence des juges? Est-il permis à qui que ce soit d'entrer
dans la chambre des délibérés et de dire au magistrat: «Oublie ce
que tu viens d'entendre en faveur de l'homme que tu as à juger. Nous
avons, nous, en main, des pièces que, _par raison d'Etat ou de haute
politique, nous lui avons cachées, et sur lesquelles nous te demandons
le secret_. Ces pièces nous en affirmons l'authenticité, la réalité.»
Et un tribunal, là-dessus, a prononcé la sentence! Nul de ses membres
ne s'est levé et n'a dit: «On nous demande là une chose contraire à
toute équité, nous ne devons pas y consentir!»
«Et l'on avait à tel point égaré l'opinion, on lui avait tellement
présenté l'homme qu'on avait condamné comme le dernier des misérables,
indigne de toute pitié, que l'opinion ne songea pas à s'émouvoir de
la façon dont celui qu'on lui présentait comme le plus odieux des
traîtres, avait été condamné. Ceux-mêmes dont le patriotisme s'inquiète
lorsqu'on touche à un officier, oublièrent les procédés employés dans
cette circonstance, parce qu'on les avait convaincus, au nom de la
patrie offensée, de la nécessité du châtiment, par tous les moyens.
«S'il n'en eût pas été ainsi, des milliers de voix se seraient
élevées,--et elles s'élèveront peut-être demain, après que les
préventions auront été dissipées,--pour protester au nom de la justice.
Elles auraient dit: «Si l'on admet de semblables abus de pouvoir, des
mesures aussi arbitraires, la liberté de chacun est compromise, elle
est à la merci du ministère public, et on enlève à tout citoyen accusé
les garanties les plus élémentaires de la défense.»[5]
Barois a laissé glisser son front dans ses mains. Immobile, le visage
altéré de pitié et de chagrin, il fixe désespérément, à ses pieds, un
carreau du carrelage, fendu en deux et soudé par la poussière.
WOLDSMUTH.--(Sa voix grave, cassée par la fatigue et l'exaltation,
reprend, avec une sombre tristesse):
«Il est encore temps de se ressaisir. Qu'il ne soit pas dit que, ayant
devant soi un juif, on a oublié la justice. C'est au nom de cette
justice que je proteste, au nom de cette justice qu'on a méconnue.
_Le capitaine Dreyfus est un innocent et on a obtenu sa condamnation
par des moyens illégaux: il faut que son procès soit revisé._
«... Et ce n'est plus à huis clos qu'il devra être jugé, mais devant la
France entière.
«J'en appelle donc de la sentence du Conseil de Guerre...
«Des faits nouveaux viennent d'être apportés au débat: ils suffisent
juridiquement pour faire casser le jugement: mais au-dessus des
subtilités juridiques, il y a des choses plus hautes: ce sont les
droits de l'homme à sauvegarder sa liberté, et à défendre son
innocence, si on l'accuse injustement!»[6]
Woldsmuth, à la limite de l'effort, retombe au creux de l'oreiller. Il
a baissé les paupières; et, tout à coup, dans ce bonhomme en chiffons,
il n'y a plus rien de vivant, que le tremblement des petites mains,
immobiles sur le drap.
Barois se lève et, lourdement, fait quelques pas.
Puis il s'approche du lit et s'arrête, les jambes écartées, le buste
frémissant, les mains entr'ouvertes à hauteur de la poitrine.
Il respire fortement, avant de pouvoir parler.
BAROIS.--En tous cas, il faut chercher, il faut savoir! Le doute est
horrible...
Je vous promets que Luce recevra votre ami, dès demain.
* * * * *
«22 octobre 1896.
«Mon cher Barois,
«Monsieur Bernard Lazare vient de passer l'après-midi dans mon
cabinet. Vous savez dans quelles dispositions d'esprit j'étais hier
soir: je ne puis en changer si brusquement. Mais je confesse que cet
entretien m'a profondément remué.
«Tout cela m'apparaît si grave, si plein de périls, qu'il me
semblerait criminel d'improviser une attitude, ou de prendre une
décision à la légère. J'ai donc refusé, pour le moment, de prêter mon
nom à quoi que ce soit, tout en assurant M. Lazare de ma sympathie,
qui est complète. On devine en lui un de ces hommes, pour qui
tout l'appareil des puissances, la raison d'Etat, les puissances
temporelles, les puissances politiques, les autorités de tout ordre,
intellectuelles, mentales mêmes, ne pèsent pas une once devant un
mouvement de la conscience propre[7]. C'est, de plus, un esprit
lucide, dont l'argumentation est troublante.
«Il n'est pas possible de penser sans anxiété qu'une aussi effroyable
injustice pourrait avoir été commise sous nos yeux. Je ne pourrais pas
vivre plus longtemps en compagnie d'une semblable inquiétude.
«Je veux savoir.
«Je veux être rassuré. Je reste persuadé que la vérité est autre,
qu'il y a quelque chose que nous ignorons et qui nous délivrera de
cette angoisse. Aussi vais-je me consacrer à une sérieuse enquête
personnelle, dont je vous communiquerai les résultats.
«D'ici là, mon cher ami, ne me parlez plus de cette pénible affaire;
laissez-moi toute la lucidité et le calme que je veux mettre à cette
recherche. Je vous le demande instamment. Et si vous me permettez un
conseil, n'en parlez pas davantage autour de vous: l'opinion n'a été
que trop agitée déjà au sujet de cette histoire, et il ne peut rien
sortir de bon de ces bas-fonds soulevés.
«Mon fils aîné va tout à fait bien. Mais voici que la santé de notre
chère petite Antoinette nous tourmente à nouveau; je crois que nous
serons obligés de tenter l'opération. C'est un gros souci pour moi,
mon cher Barois, et pour ma pauvre Lucie. Le calme bonheur est à peu
près impossible dans une famille nombreuse...
«De cœur avec vous, mon cher Barois,--et plus un mot de tout cela, je
vous en conjure.