JEAN BAROIS.»

* * * * *

Cinq heures.

Au jardin.

Mme Pasquelin et Cécile cousent à l'ombre d'un parasol de toile, près

de l'espalier qui borde l'enclos.

Assises sur des chaises voisines, elles parlent bas, sans mouvoir les

lèvres.

Jean paraît au perron, sa lettre dépliée à la main. Il franchit, en

approchant, comme la résistance d'une zone hostile.

Un silence l'accueille.

JEAN.--Je veux vous tenir au courant de ma réponse à l'abbé Miriel Je

lui envoie ma démission.

L'assurance de sa voix fait frissonner les deux femmes.

Mais Mme Pasquelin, d'instinct plus combattif, dissimule d'abord son

anxiété.

MADAME PASQUELIN.--Ta démission? Tu plaisantes?

Cécile a laissé tomber son ouvrage sur ses genoux. Elle présente le

front, lisse et bombé comme une cuirasse.

Depuis hier elle vit dans une stupeur désespérée. Le jugement du

Directeur de Venceslas lui a fait prendre conscience de toute la

réalité: elle s'inquiète peu de la situation compromise; elle ne pense

qu'au salut éternel: Jean est un _athée_!...

JEAN.--Vous semblez surprises. Je me demande pourtant ce que vous

pouviez prévoir? L'ultimatum...

MADAME PASQUELIN (avec vivacité).--Oh, il n'a jamais été question

d'ultimatum. Tu dramatises tout!

L'abbé Miriel a été très peiné de ce que tu osais dire à tes élèves;

mais il n'a jamais pensé à te congédier. Il ne le voudrait pas ... ne

fût-ce que par égard pour moi. Il exige seulement que tu fasses ton

cours autrement; (souriant) tu avoueras qu'il sait mieux que toi ce que

tu dois faire, puisqu'il est ton Directeur...

Jean détourne les yeux sans répondre.

Mme Pasquelin veut prendre avantage de ce silence. Et avec une

bonhomie factice, elle cherche à pallier le débat.

MADAME PASQUELIN.--Allons, voyons, ne fais pas de sottises. Tu t'es

monté la tête. Le Directeur lui-même n'attache pas à ces incartades

plus d'importance qu'il ne faut; il est prêt à les oublier. (Son

sourire feint est douloureux à voir.) Allons, ne t'entête pas...

Déchire cette lettre, et va lui en écrire une autre...

JEAN (avec lassitude).--Ne discutons pas. Ma décision est prise.

MADAME PASQUELIN (violemment).--Tu ne peux pas faire ça! N'est-ce pas,

Cécile?

JEAN.--C'est fait.

MADAME PASQUELIN.--Non. Je te défends d'envoyer cette lettre.

JEAN (perdant patience).--Mais enfin, si l'on vous demandait à l'une ou

à l'autre, de renier vos croyances religieuses pour conserver un emploi

qu'est-ce que vous répondriez?

MADAME PASQUELIN (furieuse).--Comme si c'était la même chose!

JEAN.--Oui, je sais: Ce n'est pas «la même chose». Eh bien, vous vous

trompez: c'est tellement la même chose, que je n'ai pas hésité une

seconde! J'aurais même dû comprendre plus tôt que je n'étais pas à

ma place dans ce collège de prêtres, et m'en aller de moi-même. Je

regrette de m'être laissé aveugler si longtemps.

Mme Pasquelin reste perplexe. Le masque de Jean, son regard froncé, sa

bouche volontaire, l'effrayent. Elle maîtrise sa colère.

MADAME PASQUELIN.--Jean, je t'en supplie... Si tu perds ce poste,

qu'est-ce que tu feras?

JEAN.--Oh, soyez sans crainte; je ne manque ni de projets, ni de moyens

de dépenser mon activité.

MADAME PASQUELIN.--De beaux projets! Tu ne pourras que t'ancrer plus

profondément dans tes mauvaises idées!

JEAN (saisissant l'occasion).--Certes! Maintenant que je suis libre (il

soulève sa lettre,) je ne me plierai plus à toutes les concessions, à

tous les compromis auxquels j'ai consenti jusqu'ici, et dont j'ai honte

vis-à-vis de moi-même... C'était une transition, soit: mais le temps en

est révolu.

Cécile, atteinte au vif, s'est redressée.

CÉCILE.--«Maintenant que tu es libre», Jean? Et moi?

JEAN (interloqué).--Toi? Eh bien?

Ils se toisent, heurtant deux regards où ne subsiste aucune trace des

tendresses passées.

CÉCILE.--J'ai été trompée par toi! J'ai été trompée par ton passé, par

tes paroles, par ton attitude! Ne l'oublie pas!

MADAME PASQUELIN (se jetant à la traverse).--Crois-tu qu'elle puisse

tolérer que son mari soit un athée, un ennemi de notre religion? Mais

c'est abominable! Élevé comme tu l'as été!

JEAN (répondant à Cécile seule, sur un ton angoissé et sombre).--Ce qui

est fait est fait. Tu souffres? Moi aussi...

Je ne peux pas empêcher mes idées d'évoluer, d'être vivantes... Ce

n'est pas moi qui dois les diriger, mais elles qui doivent diriger ma

vie!

CÉCILE (durement).--Non. Tant que je serai là, non!

MADAME PASQUELIN (affermie par la résistance inattendue de sa

fille).--Non! Elle te quitterait plutôt! N'est-ce pas, Cécile?

Cécile, oppressée, hésite une demi-seconde, puis fait un brusque signe

d'assentiment.

Jean guettait sa réponse: il hausse les épaules.

Court silence.

Mme Pasquelin regarde Cécile avec un sentiment nouveau. Au fond obscur

de son âme maternelle, il y a eu un bref éclair, un espoir, qui

oriente malgré elle ses paroles.

MADAME PASQUELIN.--C'est trop bête à la fin! Tu viens empoisonner notre

vie, avec tes idées... Tes idées! Tout le monde en a, des idées! Tu

n'as qu'à avoir celles de tout le monde! (Jouant le dernier atout.) Si

tu ne renonces pas à cette lettre, si tu n'es pas décidé à reprendre

l'existence d'autrefois, comme autrefois, Cécile ne rentrera pas à

Paris avec toi!

JEAN.--Tu entends. Cécile?

Cécile est liée par son acquiescement.

CÉCILE.--Maman a raison.

JEAN.--Si je donne ma démission, tu ne rentreras pas à Paris avec moi?

CÉCILE.--Non.

JEAN (froidement, à sa belle-mère).--Vous voyez la belle besogne que

vous faites.

Il saisit une chaise, l'approche de Cécile, et s'y plante à

califourchon.

JEAN.--Écoute Cécile, et pas de bêtises... Je te jure que je ne

plaisante pas.

(Longue aspiration.) Je pourrais te promettre des concessions

nouvelles, pour sauver notre vie commune. Mais non, je veux continuer

à agir loyalement. J'ai accepté pour toi le maximum des sacrifices que

je peux faire, il est impossible que je persiste dans cette voie sans

perdre toute dignité, toute propreté morale! Ce que tu me demandes,

c'est de jouer pendant toute ma vie une lugubre comédie: c'est de

paraître, par une attitude passive, par une simulation continuelle,

approuver une religion que je ne peux plus pratiquer. Il faut que

tu comprennes une fois pour toutes, qu'il y a là quelque chose qui

dépasse les convenances personnelles. Un honnête homme ne peut pas

s'engager à exprimer toute sa vie le contraire de sa pensée: fût-ce par

affection... Tu ne peux pas me faire un grief de cette loyauté morale,

même si elle te fait souffrir!

Pause.

Veux-tu rentrer avec moi à Paris, en octobre, comme c'était convenu?

CÉCILE (désespérément raidie).--Non.

JEAN (écartant de la main Mme Pasquelin).--Cécile: écoute-moi bien! (Un

temps.) Si tu refuses de m'accompagner à Paris, si tu romps sciemment

les seuls liens que je veuille encore ménager, alors, _rien ne me

retiendra plus_... Et j'irai passer l'hiver à Londres, au congrès dont

je t'ai parlé.

MADAME PASQUELIN (éclatant).--Mais tu veux donc la tuer! Dans la

situation où elle...

Cécile s'est dressée et s'est rapprochée de sa mère.

CÉCILE (sanglotant).--C'est tout réfléchi. J'aime mieux te perdre tout

à fait que de vivre avec un païen!

Jean se lève.

Il les contemple toutes deux, frappé soudain de leur ressemblance...

Ce front busqué, cet œil rond et noir, et ce regard contrarié, dont

l'émotion accuse l'asymétrie, ce regard incertain, qui dans la

discussion se dérobe...

JEAN (tristement).--Tu l'auras voulu, Cécile, tu l'auras voulu...

Réfléchis jusqu'à ce soir. En me laissant partir seul, tu lèveras tous

mes scrupules: tu me rendras toute ma liberté.

Je vais mettre ma lettre à la poste.

* * * * *

«A M. Breil-Zoeger

«Directeur de la _Revue Internationale des Idées_

«78, boulevard Saint-Germain

«Paris

«20 Août.

«Cher ami,

«De grands changements sont survenus, en quelques jours, dans ma vie.

J'ai donné ma démission de professeur à Venceslas, et je me trouve, à

tous égards, beaucoup plus libre que je ne pouvais le prévoir. Je puis

disposer à ma guise de mon hiver, et faire un long séjour à Londres.

J'accepterais donc très volontiers la place active que tu m'avais

primitivement réservée au Congrès, si cette place est encore sans

titulaire.

«Je ne resterai pas dans l'Oise jusqu'à la fin des vacances, comme je

te l'avais annoncé. Je rentre à Paris ce soir.

«Peux-tu me consacrer une matinée de cette semaine?

«Bien à toi,

Jean Barois · 第 57 / 165 题