«Paris.
«17 Août
«Monsieur le Directeur,
«Vous me permettrez tout d'abord d'être surpris que vous ayez cherché
un tiers pour me faire connaître votre opinion sur mon enseignement.
Sans insister davantage sur un procédé qui manque de courtoisie,
pour ne pas dire plus, je veux tout de suite aborder avec vous les
critiques que vous formulez à mon endroit. Je ne risque pas de
m'égarer, puisque vous avez pris soin de résumer vos griefs en une
note, dont j'ai obtenu communication, et qui se termine, si j'ai bien
compris, par un ultimatum formel.
«Voici la quatrième année que je suis chargé par vous d'enseigner les
sciences naturelles à des jeunes gens de dix-sept et de dix-huit ans.
Je n'ai pas voulu me contenter d'un cours uniquement pratique, car il
y a, pour le maître, une obligation supérieure à celle de préparer
strictement les matières d'un examen: c'est de porter à un degré plus
élevé l'éducation générale de ses élèves, et de donner des motifs
d'exaltation à leurs personnalités naissantes.
«Je ne désavoue nullement l'orientation que j'ai cherché à donner à
mes leçons.
«Si je me suis, en maints endroits, évadé hors des barrières que l'on
a dressées, dans les établissements catholiques, autour des sciences
naturelles, ce n'est donc pas par mégarde. J'estime qu'il n'y a pas
d'autre arrêt pour la pensée que les limites mêmes de son élan, et
que, pour ce vol, on ne prendra jamais trop d'essor.
«Votre blâme m'a donné l'occasion d'apercevoir qu'en matière
d'enseignement scientifique, un homme sincère ne peut s'engager à
professer selon certaines règles convenues. Un jour ou l'autre,
en effet, il est amené à conclure; et ce jour-là, toute sa vie
intellectuelle tend à s'exprimer: s'il a quelque dignité, comment
apporterait-il, à ceux qui l'écoutent, autre chose que le résultat de
ses propres réflexions, de sa propre expérience? Qu'on le veuille ou
non, l'analyse scientifique des phénomènes de la vie mène droit à la
philosophie.--C'est même, selon moi, la seule philosophie qui compte.
«Or il faut, pour traiter ces questions avec l'ampleur qu'elles
réclament, une liberté de pensée et d'expression qui, j'en conviens,
n'est guère conciliable avec l'esprit de votre maison. Je suis donc
prêt à reconnaître qu'à ce point de vue, j'ai outrepassé le mandat qui
m'était confié.
«Mais, comme je ne saurais modifier l'esprit de mon cours, et que je
tiens essentiellement à me présenter devant mes élèves, tel que je
suis, en homme libre qui s'adresse à des intelligences libres, je ne
vois pas d'autre solution que de vous donner ma démission.
«Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments
distingues.