II

A Buis, chez Mme Pasquelin, pendant les grandes vacances.

Cécile est dans ta chambre, debout, en chemise, devant la fenêtre

ouverte.

D'un geste inconscient elle caresse la courbe déformée de son ventre.

Les traits, autrefois vifs, sont voilés d'indifférence: le regard

lointain des femmes alourdies.

Neuf heures du matin: un ciel lisse, d'où coule un soleil jaune et

fluide comme du miel.

On frappe à la porte, qui s'ouvre aussitôt.

CÉCILE (rougissant comme une enfant).--C'est toi, maman?...

MADAME PASQUELIN.--Oui, c'est moi!

Au ton de sa mère, Cécile lève les sourcils avec angoisse.

MADAME PASQUELIN.--Tiens, regarde! (Elle brandit une brochure blanche,

et saisissant son face-à-main, elle épèle): «Bulletin du Congrès

de la Libre-Pensée!... Monsieur Barois, chez Madame Pasquelin!...

Buis-la-Dame, Oise»...

(Un temps.) Où est-il?

CÉCILE.--Jean? Je ne sais pas.

MADAME PASQUELIN.--Tu ne l'as pas vu encore?

CÉCILE.--Non.

MADAME PASQUELIN.--Il n'est plus dans sa chambre.

CÉCILE.--Il aura été faire sa promenade.

MADAME PASQUELIN.--Alors, non seulement, vous avez chacun votre

chambre, mais il ne vient même plus te dire bonjour, avant d'aller se

promener?

Cécile s'assied; geste résigné et las.

MADAME PASQUELIN (jetant la brochure sur les genoux de Cécile).--Eh

bien, tu lui remettras _ça_, toi, si tu veux... Et tu lui diras, de ma

part, qu'il se fasse adresser _ça_ ailleurs que chez moi...

D'ailleurs, je ne sais pas ce qui se passe... (Soulevant une enveloppe

décachetée.) Je reçois ce matin un mot de l'abbé Miriel...

CÉCILE.--Le directeur de Jean?

MADAME PASQUELIN.--Il prend ses vacances en ce moment à l'évêché de

Beauvais, chez son frère, «et serait heureux, si j'avais ces jours-ci

l'occasion de l'y rencontrer.» Il désire me «faire une communication

personnelle»...

CÉCILE (inquiète).--Que peut-il vouloir te dire?

MADAME PASQUELIN (sombre).--Hé, je n'en sais rien, ma pauvre enfant

Mais je vais y aller cet après-midi, je veux en avoir le cœur net.

Elle se penche brusquement, saisit le front de sa fille et y colle ses

lèvres sèches, avec une petite aspiration bruyante qui ressemble à un

sanglot. Puis, relevant un visage clos et courroucé elle quitte la

pièce à pas sonnants.

* * * * *

Deux heures plus tard.

Cécile achève sa toilette.

JEAN (entrant).--Bonjour.

CÉCILE.--Tu as vu maman?

JEAN.--Non, je suis sorti de bonne heure.

CÉCILE (désignant le bulletin).--Maman a monté ça pour toi.

La physionomie de Jean s'éveille.

JEAN.--Ah oui, je sais... Je l'attendais... Merci.

Il rompt la bande, s'assied sur le lit et feuillète les pages avec

intérêt.

Cécile le suit d'un regard curieux et hostile.

Il surprend l'interrogation et ne s'y dérobe pas.

JEAN.--C'est le programme d'un congrès qui se tient à Londres cette

année, en décembre...

CÉCILE (sur la défensive).--Mais ... en quoi cela te concerne-t-il?

JEAN (tranchant).--Ça m'intéresse. (Mouvement de Cécile.) Et puis on

m'a demandé d'en faire un rapport, pour une revue.

CÉCILE (nettement).--Qui, on?

JEAN (brusque).--Breil-Zoeger.

CÉCILE.--J'en étais sûre!

JEAN (glacial).--Oh, je t'en prie, Cécile...

Un silence.

Jean s'est remis à feuilleter le bulletin.

CÉCILE (avec désespoir).--Je ne veux pas que tu t'occupes de ça!

Jean, sans cesser de lire, grimace un mauvais sourire.

JEAN.--Comment dis-tu? Tu ne _veux_ pas?...

Il met la brochure dans sa poche et s'avance vers elle.

JEAN (sans acrimonie).--Écoute, ma petite, laisse-moi tranquille avec

cette histoire...

Ce congrès ne se tient que tous les dix ans... (Il se promène de long

en large, sans la regarder.) C'est un mouvement international, dont

tu ne peux pas soupçonner le retentissement.--De plus, les matières

inscrites cette année au programme, m'intéressent personnellement

beaucoup. Zoeger m'avait proposé d'y prendre une part active, comme

correspondant spécial de la _Revue internationale des Idées_, qui

est, en France, l'organe de ce mouvement. J'ai failli accepter ...

(Mouvement de Cécile) ... et puis, j'ai refusé à cause de mon cours à

Venceslas. Mais, le moins que je veuille faire, c'est d'assister aux

dernières séances, qui auront justement lieu pendant les vacances du

jour de l'an, et de publier sur les conclusions du congrès, un rapport

pour la section française.

C'est convenu, il n'y a plus à y revenir.

Elle ne répond rien.

Il fait quelques pas en silence, et se décide enfin à lever les yeux

vers elle.

Elle est écroulée comme un animal qu'on vient d'abattre. Ses prunelles

dilatées s'emplissent d'angoisse, comme si elle allait s'évanouir.

Il s'élance, il la relève, il l'étend sur son lit.

Une pitié subite, poignante, impérieuse...

JEAN (avec une résignation morne).--C'est bien, c'est bien..

Remets-toi... Je n'irai pas, c'est entendu...

Elle reste un instant immobile, les yeux clos.

Puis elle le regarde, sourit simplement, et prend sa main.

Mais il s'écarte. Il s'approche de la fenêtre. Ah, elle est la plus

forte! Avec cette souffrance vraie qui la ronge, et qu'elle étale,

elle est invincible!

Il entrevoit tout ce que son renoncement lui fait perdre: l'occasion

unique d'entendre résumer, combattre, défendre, passer au crible de la

contradiction publique, cet ensemble d'idées, dont, depuis cinq ans,

il cherche dans les ténèbres à se faire une doctrine vitale...

Un immense écœurement...

Pitié pour elle, soit: mais pitié pour lui!

JEAN (sans se retourner, d'une voix sourde et violente).--Vois-tu...

Voilà pourquoi je ne serai jamais qu'un raté! Et ce n'est même pas ta

faute, _tu ne peux pas faire autrement_... Toutes les réalités les plus

pressantes de ma vie, tu ne les aperçois pas, tu ne les soupçonneras

jamais! Pour toi, ce seront toujours des manies inutiles, ou, ce qui

est pis, honteuses, criminelles... C'est ta nature, c'est comme ça

que tu es vraiment toi! L'atmosphère que tu crées autour de moi, j'y

étouffe!... Tout mon courage, toute mon activité s'y dissolvent...

Le seul bonheur que tu peux m'offrir, la petite affection dont tu es

capable, ne pourront jamais que me nuire, me rapetisser à ta mesure!

Voilà la vérité, l'atroce vérité... Du fait que tu es là, dans ma

vie, elle est gâchée, quoi que je fasse!... Et, quoi que je fasse, tu

resteras là, dans ma vie, toujours! Tu briseras mes élans un à un,

et tu ne t'en douteras même pas, tu n'auras jamais une lueur, pour

comprendre ce que tu es!... Toute ta vie tu pleureras sur tes petits

chagrins à toi...

(Explosion.) Et moi, par ta faute, je suis foutu,--irrémédiablement

foutu!

Elle n'a pas fait un mouvement.

Rien autre dans son regard qu'une douloureuse surprise...

Alors, il hausse les épaules. Et, la bouche sèche, les épaules

lourdes, il quitte la chambre.

Jean Barois · 第 54 / 165 题