Un prêtre de soixante ans passés. Grande aisance d'allure, malgré son
âge et sa forte charpente.
Un masque fin, quelque peu empâté. Le front dégarni et taché de
rousseurs. Entre des paupières qui se lèvent et qui s'abaissent très
vite, un regard pâle, d'une lucidité avertie et sans indulgence. Sur
les lèvres minces, un sourire d'enfant, factice peut-être, mais d'un
grand charme.
LE DIRECTEUR (aux jeunes gens).--Asseyez-vous, mes enfants.
Je vous prie de m'excuser. Monsieur Barois: j'avais oublié de rendre ce
cahier à l'un de vos élèves... (Sourire bonhomme.) Et, ma foi, puisque
je suis entré, l'envie me prend de ne pas m'en retourner sans tirer
quelque profit de ma visite... Voulez-vous me permettre d'entendre un
peu de votre leçon du jour?--... Non, non, ne vous dérangez pas. (Il
avise un banc vide, en retrait.) Je serai très bien là... (S'asseyant.)
Et je vous en prie, que ma présence ne change rien à vos habitudes...
Jean a rougi, puis pâli.
La suspicion du procédé ne lui échappe pas. Il lutte, une seconde,
contre la tentation d'atténuer le sens de la leçon préparée. Mais,
bravement, avec un léger tremblement de défi dans la voix, il reprend
son cours.
JEAN (se tournant vers le Directeur).--Je m'apprêtais, Monsieur le
Directeur, à résumer les quelques leçons que nous avons employées à
l'étude de l'origine des espèces. (L'abbé incline la tête, en signe
d'assentiment.)
(A ses élèves.) Je vous ai expliqué la place essentielle que Lamarck,
et après lui, Darwin, doivent occuper dans cette science des origines,
qui ne s'est constituée qu'après eux, et toute entière de leur
héritage; Lamarck surtout; et je crois vous avoir prouvé que sa
théorie de l'évolution, ou mieux, du transformisme,--découverte plus
générale et moins sujette à controverses que celle de la sélection
naturelle,--doit être considérée comme une vérité scientifique
_définitivement acquise_.
Il jette un regard vers le Directeur.
L'abbé écoute, les paupières baissées, ses deux mains blanches posées
devant lui, impénétrable.
JEAN.--Nous avons vu en effet, qu'avant Lamarck, la science
n'expliquait aucun des phénomènes de la vie. On avait dû supposer
que toutes les espèces, aujourd'hui connues, avaient été créées
successivement, et chacune en possession de tous ses caractères
actuels. Lamarck a véritablement trouvé le fil d'Ariane du labyrinthe
universel.
J'ai longuement développé devant vous, les raisons qui doivent
aujourd'hui nous faire accepter avec certitude l'existence de cette
filière indéterminée d'êtres, qui nous relie à la matière universelle.
Depuis la monère initiale, à peine distincte des molécules du milieu
organique dont elle était formée,--ancêtre informe de nos cellules,
auprès de laquelle les plus simples expressions actuellement connues de
la vie, sont des produits infiniment complexes,--jusqu'aux mécanismes
les plus compliqués de la physiologie et de la psychologie humaine, à
travers des milliers de siècles, la pensée de Lamarck a retrouvé et
fixé l'échelle des êtres et leur progression ininterrompue.
Puis,--et ceci a un intérêt d'actualité--je vous ai mis en garde
contre la prétendue crise que le transformisme aurait subi, depuis
la découverte des variations brusques. Vous vous souvenez, qu'à des
intervalles d'immobilité de l'espèce, peuvent succéder de brusques
mutations, qui s'expliquent par l'accumulation d'efforts orientés dans
le même sens, pendant des séries de générations. Je vous ai démontré
que si l'on veut, de bonne foi, atteindre le fond de la question, cette
théorie est en tous points conciliable avec la doctrine de Lamarck.
Une pause.
Depuis l'arrivée du Directeur, Jean a senti sa classe lui échapper.
Sa parole frappe une trame distendue; et lui-même, à s'appuyer sur ce
vide, perd peu à peu l'équilibre.
Alors, renonçant à récapituler ses leçons précédentes, il change
résolument de sujet.
JEAN.--J'ai cru utile de procéder rapidement à cette revision. Mais le
but de notre leçon d'aujourd hui est autre.
Dès les premiers mots, sa volonté qui s'exprime dans sa voix,
ressaisit les mailles dénouées. La trame brusquement retendue, offre à
nouveau aux mots qu'il jette son élasticité de raquette.
JEAN.--Je veux surtout graver dans vos mémoires, et de telle façon
qu'elles n'en puissent jamais perdre l'empreinte, l'importance
essentielle du transformisme; son utilité indispensable pour la
formation des intelligences modernes; pourquoi il est, en quelque
sorte, le noyau de toute la science biologique; et comment l'on doit
reconnaître, sans dépasser les limites d'une scrupuleuse exactitude
scientifique, que cette nouvelle façon d'envisager la vie universelle a
pu modifier entièrement les bases de la philosophie contemporaine, et
renouveler dans leur fond et dans leur forme, la plupart des concepts
de l'esprit humain.
Entre Jean et sa classe, s'est rétabli un incessant échange de
courants. Il la sent onduler et frémir à son commandement.
Le Directeur lève les yeux. Jean croise son regard qui n'exprime rien.
JEAN.--Du jour où nous avons compris l'activité ininterrompue de «_ce
qui est_», nous ne pouvons plus concevoir la vie comme un principe
créateur de mouvement, qui viendrait animer une inertie. Lourde
erreur, dont nous portons encore le poids sur nos épaules, et qui, dès
l'origine de la pensée, a faussé toute l'observation des phénomènes
vivants!--La vie n'est pas un phénomène dont on puisse concevoir le
début, puisque c'est un phénomène qui se poursuit sans discontinuer. Ce
qui revient à dire: le monde _est_; il a toujours été, et il ne peut
pas ne plus être; _il n'a pu être créé_: l'inerte n'existe pas.
Du jour où nous avons compris qu'un être, à deux instants de sa courbe,
ne peut en aucune façon être identique à lui-même, nous perdons de ce
fait tous les points d'appui, que l'illusion individualiste des hommes
avait échafaudés, pour soutenir la gageure du libre arbitre; et nous ne
pouvons plus concevoir un être qui jouirait d'une liberté absolue.
Du jour où nous avons compris que notre faculté raisonnante n'est que
l'apport, à travers les âges, des expériences ancestrales, apport
transcris en nous sans contrôle par les lois multiples et capricieuses
de l'hérédité, nous ne pouvons plus accorder la même créance aux
notions absolues de l'ancienne métaphysique et de l'ancienne morale.
Car le transformisme, dont la loi domine tout, domine aussi l'évolution
de la conscience humaine.
Et c'est pourquoi Le Dantec, l'un des esprits les plus avertis et les
plus indépendants de la science contemporaine, a pu déclarer: «Pour
un transformiste convaincu, la plupart des questions qui se posent
naturellement à l'esprit humain, changent de sens: quelques-unes même,
n'ont plus de sens du tout.»
Le Directeur se lève d'un mouvement sec, malgré sa carrure. Il tourne
vers la chaire son masque sévère, où les yeux sont à demi-clos.
LE DIRECTEUR.--Très intéressant, Monsieur Barois... Vous mettez votre
enseignement une louable chaleur, qui le rend très vivant... (Aigre
sourire.) Nous en recauserons d'ailleurs...
(Aux élèves, avec une bonhomie paternelle.) Ce qu'il faut retenir de
tout cela, mes enfants,--et j'anticipe sans doute sur la conclusion
que Monsieur Barois allait tirer de sa leçon,--c'est l'impeccable
ordonnance du plan suprême... Notre pauvre raison n'approche qu'en
tâtonnant de ces grandes lois; mais elle en reste confondue... Et cet
acte d'humilité devant les merveilles du Créateur est d'autant plus
nécessaire, que nous vivons en un siècle où les progrès des découvertes
scientifiques tendent trop à nous faire perdre le sentiment de notre
petitesse et de la relativité de notre savoir... (Il s'incline avec une
extrême réserve.) Je vous laisse, Monsieur Barois... Au revoir...
La porte est à peine refermée, qu'un remous houleux fait osciller
l'âme mobile de la classe.
Jean, debout, rassemble d'un vif coup d'œil le faisceau des regards
qui s'éparpillaient.
Communion silencieuse et passionnée, qu'aucun blâme administratif ne
pourra atteindre.
JEAN (simplement).--Je continue...