La chambre à coucher, à l'aube.
Jean soulève les paupières, et cherche d'un œil clignotant
l'interstice des rideaux.
JEAN (bâillant).--Quelle heure est-il donc?
CÉCILE (d'une voix nette).--Six heures et demie.
JEAN.--Pas tard... Tu as mal dormi?
CÉCILE.--Non, mon chéri.
Il répond par un sourire indifférent et se pelotonne au fond du lit.
CÉCILE.--Samedi... Tu n'as pas de cours ce matin?
JEAN.--Non.
CÉCILE (tendre).--Mon chéri... J'ai quelque chose à te demander...
JEAN.--Quoi donc?
Un silence.--Elle s'est couchée contre lui, comme autrefois, a posé
son visage au creux de l'épaule, et reste blottie, sans bouger.
CÉCILE.--Écoute.
JEAN.--Eh bien?
CÉCILE.--Tu ne vas pas te fâcher, dis?... Tu ne vas pas me faire de la
peine...
Jean se soulève sur un coude et l'examine avec inquiétude. Il connaît
ce regard obstiné, voilé de tendresse.
JEAN.--Qu'est-ce qu'il y a encore?
CÉCILE.--Ah, si tu commences comme ça...
JEAN.--Allons, voyons, parle... Qu'est-ce qu'il y a?
Elle n'aime pas être contrainte. Son sourire est aigre. Elle réfléchit
une seconde, et se décide.
CÉCILE.--Tu ne peux pas me refuser ça...
JEAN.--Qu'est-ce que c'est?
CÉCILE.--Voilà... Tu sais qu'en ce moment je fais une neuvaine...
JEAN (le masque assombri).--Non.
CÉCILE (décontenancée).--Tu ne le savais pas?
JEAN.--Me l'as-tu dit?
CÉCILE.--Tu as bien dû t'en apercevoir...
Un silence.
JEAN (froidement).--Une neuvaine... Pourquoi?... Pour avoir un
enfant?...
(Une pause.) Ainsi, tu en es là!
Cécile se jette contre sa poitrine, lui ferme la bouche d'un baiser
bref, presqu'agressif.
CÉCILE (lui parlant au visage, avec une violence soudaine).--Mon chéri,
mon chéri, ne me dis rien, laisse-moi... Vois-tu, je suis sûre que je
serai exaucée... Mais il faut que toi aussi... Je ne te demande pas
grand'chose: de venir avec moi ce soir, à Notre-Dame des Victoires...
Simplement une fois, pour le neuvième jour.
Elle s'écarte et, sans le lâcher, contemple Jean, qui secoue la tête
avec tristesse.
JEAN (doucement).--Tu sais bien...
CÉCILE (lui mettant sa main brûlante sur les lèvres).--Tais-toi...
Tais-toi...
JEAN.--... que ce n'est pas possible.
CÉCILE (hors d'elle).--Mais tais-toi donc! Ne me dis rien... (Se
coulant contre lui sans le regarder.) Tu ne peux pas me refuser
ça... Un enfant, pense donc, mon chéri, entre nous, à nous ... un
enfant!...--M'accompagner seulement, sans rien faire, sans rien dire;
ce n'est pas grand'chose!
Tais-toi, ne me dis rien: c'est promis.
JEAN (froidement).--Non. Je ne peux pas faire ça.
Un silence.
Brusquement Cécile éclate en sanglots.
JEAN (agacé).--Ah, ne pleure pas, ça n'avance à rien...
Elle fait un effort pour retenir ses larmes.
JEAN (lui prenant les poignets).--Tu ne comprends donc pas ce que tu
veux me faire faire? Tu es donc aveuglée à ce point que tu ne vois pas
la laideur du geste que tu me proposes?
CÉCILE (suffoquant).--Qu'est-ce que ça te fait?... Puisque je t'en
supplie...
JEAN.--Voyons, Cécile, réfléchis seulement une seconde. Tu sais bien,
n'est-ce pas, que je ne crois pas à l'efficacité de cette prière, de
ces cierges? Alors? Veux-tu me contraindre à jouer la comédie?
CÉCILE (dans ses larmes).--Qu'est-ce que ça te fait?... Puisque je t'en
supplie...
JEAN.--Comment as-tu pu croire que j'accepterais?... Tu ne comprends
donc pas, qu'en me demandant des choses pareilles, après toutes les
pénibles discussions que nous avons eues ensemble, tu nous avilis tous
les deux?
CÉCILE (sanglotant toujours).--Puisque je t'en supplie...
JEAN (avec brusquerie).--Non.
Cécile lève sur lui des yeux hagards.
Un silence.
JEAN (sombre).--Je t'ai expliqué ça vingt fois... Ce qu'il y a de plus
propre en moi, c'est justement cette loyauté dans le doute... C'est
d'attacher une si grande importance à tout acte de foi, que je ne peux
plus en faire le simulacre par complaisance... Tu ne comprends rien,
rien, à ce que j'éprouve!
CÉCILE (vivement).--Mais, à cette heure-là, tu ne rencontreras
personne...
Jean ne saisit pas tout de suite.
Long regard d'étonnement, puis de véritable détresse.
JEAN.--C'est toi qui me donnes des raisons pareilles!
Ils demeurent allongés l'un près de l'autre, mêlant leurs tiédeurs,
mais l'un à l'autre fermés, rancuneux, hostiles.
JEAN (cherchant à raisonner).--Voyons, réfléchis un instant... Cette
neuvaine, je ne t'empêche pas de la faire. Je refuse seulement d'y
prendre part... C'est le moindre de mes droits...
CÉCILE (violente et têtue).--Tu parles toujours de tes droits, parle
donc aussi de tes devoirs! D'ailleurs, je n'ai rien à t'expliquer... Tu
ne comprendrais pas. Mais il faut, il faut absolument que tu viennes
avec moi ce soir; sans quoi tout est perdu!
JEAN.--Mais c'est stupide! En me menant là-bas, à mon corps défendant,
qui penses-tu tromper?
CÉCILE (suppliante).--Jean, je t'en conjure, viens avec moi ce soir!
JEAN (sautant du lit).--Non, non, et non! Je ne m'oppose pas à tes
croyances, mais laisse-moi libre d'agir selon les miennes!
CÉCILE (un grand cri).--Ah, ce n'est pas la même chose!
Jean se retourne vers le lit où Cécile sanglote éperdument.
JEAN (avec une tristesse profonde).--_Ce n'est pas la même chose_...
Voilà ce qui est cause de tout! Jamais tu ne consentiras à respecter ce
que tu ne comprends pas...
(Levant la main.) Ah, ma pauvre enfant, tu peux me rendre justice, je
n'ai jamais prononcé une parole qui puisse ébranler ta foi! Mais, bon
Dieu, il y a des instants où je souhaite de toute ma rancune que tu
apprennes un jour, à tes dépens, ce que c'est que le doute--juste assez
pour perdre le goût de l'absolu, et ce besoin de dominer, du haut de ta
certitude!
Il s'aperçoit dans une glace, ébouriffé, pieds nus, jetant l'anathème
vers le lit défait... Exaspéré contre lui autant que contre elle, il
s'enfuit en claquant la porte.
* * * * *
Jean, seul à son bureau.
Il a des notes éparpillées devant lui.
Il écrit une page entière sans lever les yeux, puis repose sa plume
avec humeur. Malgré tout son effort, il ne travaille pas: il besogne,
machinalement; son application se perd dans le vide.
Il pense:
--«C'est stupide... Je ne peux rien faire ce matin... Et tout ça, pour
cette histoire de neuvaine...»
Il repousse ses fiches, et reste un instant songeur.
--«Ce serait trop bête... Tout l'avenir dépend de moments comme
ceux-ci. Il faut que j'aie ma liberté d'action, c'est bien le moins!
Aujourd'hui ceci, demain autre chose: non!»
Il se lève, par énervement, fait quelques pas, les bras croisés,
jusqu'à la fenêtre, où il stoppe net, les yeux vagues dans le ciel
pluvieux.
--«Mais qu'est-ce qu'elle peut s'imaginer avec sa neuvaine? Toujours
cette action directe des prières sur la volonté de Dieu... C'est d'un
enfantillage!... Vraiment elle a une façon de croire, qui serait digne
des sauvages de l'abbé Joziers! Cet abonnement de neuf jours ... ce
nombre neuf... Elle doit s'être procuré un formulaire spécial pour
femmes stériles!... Prodigieux!»
Il hausse les épaules, se dirige vers la bibliothèque, et debout,
appuyé au battant vitré, semble s'attarder à la recherche d'un livre.
--«Avoir une attitude loyale vis-à-vis de soi-même. Les femmes ne
comprennent rien à ce sentiment-là! «_Qu'est-ce que ça te fait,
puisque je t'en supplie_!...» La dignité pour soi ... la dignité de la
vie, pour soi-même...»
Il prend un volume au hasard, et regagne son fauteuil.
* * * * *
L'heure du déjeuner.
Jean se met à table, seul.
Il pense:--«Elle va rester dans sa chambre, à bouder. Elle espère
que je serai sensible à cette comédie!... (Excédé.) Quand tout ça
finira-t-il!»
Mais Cécile paraît.
Et Jean, levant les yeux au bruit de la porte, aperçoit un pauvre
visage ravagé de douleur, plombé, maigri, labouré de larmes.
Tout ressentiment s'évanouit: une compassion soudaine, comme
devant la faute d'un enfant entièrement irresponsable: une immense
pitié, jaillie du plus profond de sa tendresse instinctive ...
presqu'une résurrection, mais si triste, si décolorée, de l'amour
d'autrefois,--qui est mort.
Sans aucun cabotinage, elle s'assied à sa place, livide.
Le repas.
Elle s'efforce de toucher aux plats. De longs silences. Devant la
femme de chambre, quelques mots rapides sur sa migraine.
Jean l'examine à la dérobée: la courbe nette et têtue du front baissé;
les paupières bouffies, sèches et rouges; les lèvres enflées, la
bouche béante, vraiment déformée par la douleur...
Il pense avec angoisse:--«Comme je la torture!... A tort ou à raison,
peu importe!. Elle souffre par moi, et c'est abominable! Ah, à quoi
bon vouloir qu'elle comprenne? Je n'arriverai jamais qu'à lui faire
mal. Plutôt céder que de la martyriser odieusement, pour rien!
«En somme que demande-t-elle? guère plus que ce que j'ai fait souvent,
cet été, en l'accompagnant le dimanche à la messe... Tant pis pour
elle, si elle ne voit pas la sottise, la laideur de cette démarche
forcée...
«Allons, je ne m'obstine pas...»
Et tout de suite, par cette seule résolution intérieure, une détente,
un allègement joyeux. Il goûte une jouissance voluptueuse à s'évader
de son égoïsme, à être le meilleur des deux, celui qui comprend, qui
pardonne, qui cède.
Il la regarde avec douceur. Elle mange docilement, sans lever les yeux.
--«Jolie, dans ses larmes... C'est monstrueux de laisser pleurer
une femme! Mon père disait: «Les femmes sont autres, on l'oublie
trop souvent.» Il avait raison; voilà ce qu'on obtient à vouloir les
traiter en égales: de la souffrance inutile... Oui, il avait raison.
Il faudrait négliger ce qui nous sépare d'elles, et s'acharner à
découvrir ce qui peut nous en rapprocher...
«Oui, oui: mais pour que ce soit possible, et facile, il faudrait
encore s'aimer...»
Il se lève de table.
Elle attendait, indifférente, les yeux sur la nappe.
Il pense:--«Elle va fuir dans sa chambre... Je la suivrai, je lui
dirai que je veux bien.»
Mais, comme d'habitude, Cécile se dirige vers le cabinet de Jean, où
l'on a porté le café. Et elle reste debout devant le plateau, les bras
tombés.
Jean va vers elle.
Il a fait un dur effort; il a piétiné un peu de sa conscience, un
peu de son amour-propre, un peu de l'avenir. Il escompte cette joie
qu'il lui apporte. Elle va s'abattre contre son épaule avec un sanglot
attendri, et il sera payé par l'éclair reconnaissant de ses yeux.
Il se penche, il entoure sa taille. Elle se laisse manier sans
résistance.
JEAN (avec un tremblement dans la voix).--Ecoute... C'est bien, j'irai
ce soir avec toi, où tu voudras. Pourvu que tu ne pleures plus...
Mais elle se dégage et le repousse brutalement.
CÉCILE.--Ah, je sens que tu seras mon ennemi, toujours!
Il la considère, abasourdi.
CÉCILE (martelant les mots).--Je sais qu'il faudra que nous nous
quittions, un jour, dans un an, dans deux ans, dans dix ... je ne sais
pas ... mais, un jour, certainement, il le faudra! Et je te détesterai!
(Éclatant en larmes.) Tu me fais déjà horreur...
Elle ébauche un geste vague des mains en avant, comme si elle allait
tomber, et vient s'appuyer au bord de la table.
JEAN (amer).--C'est bien... Je pensais te faire plaisir.
Elle relève la tête, comme s'éveillant d'un cauchemar, et son visage
s'adoucit. Elle s'agrippe au bras de Jean.
CÉCILE (balbutiant).--Ah oui, pour ce soir? C'est vrai, je te
remercie... (Elle se baisse, et furtivement lui embrasse la main.)
Merci, mon chéri.
Et brisée, le mouchoir sur les lèvres, elle quitte la pièce lentement;
de la porte, elle cherche à lui sourire.
Jean, hébété, fixe machinalement cette porte fermée.
Puis il secoue le front et les épaules, va vers la fenêtre, l'ouvre
brusquement, malgré la pluie, et se penche dehors, comme quelqu'un qui
s'évade d'un trou sans air.
* * * * *
Notre-Dame des Victoires. 8 heures du soir.
Un sépulcre. Les herses flamboyantes aveuglent, endorment, mais
n'éclairent pas.
Là, le soir, de tous les coins de Paris, les détresses qu'aucun
courage ne porte plus, et les espoirs tenaces que tout a déjoués,
viennent s'ensevelir côte à côte, dans l'ombre qu'épaissit la fumée
des cires.
Cécile, prosternée; Jean, debout: l'un et l'autre courbés sous le
poids de l'irrémédiable.
* * * * *
Le même soir.
Jean, revenu à sa table de travail, s'y attarde,--pour être seul.
La porte s'ouvre.
Cécile entre sans bruit, les pieds nus.
CÉCILE.--Tu ne viens pas te coucher? (Naïvement.) Tu me boudes?
Elle rit gentiment, d'un air puni.
Désarmé par tant d'inconscience, Jean ne peut s'empêcher de sourire.
Elle est en peignoir. Aucune trace de larmes. Sa coiffure de nuit la
rajeunit; cheveux lâches, pincés à la nuque par un gros papillon noir.
Elle a quinze ans, ce soir; elle est la frêle fiancée de Buis.
Comme une enfant, elle saute, et se perche sur les genoux de Jean.
CÉCILE.--Je ne veux pas m'endormir toute seule, après une journée
pareille. Je veux que tu me dises que tout est oublié ... que tout est
fini...
Jean est las de paroles.
Sans répondre, il embrasse doucement ce front câlin, qu'elle tend.
Plus que jamais, ce soir, il se sent un vieil homme.
CÉCILE.--Là-bas, il fait trop froid. Je vais t'attendre. Continue, mon
chéri, il ne faut pas que je t'empêche de travailler. Je vais rester
sur ton genou, je ne bougerai pas.
Elle se blottit, elle s'abandonne. Le bras de Jean qui l'encercle,
sent fondre le pli de sa taille, mouvante et tiède.
Ses mules de paille ont glissé; il prend dans le creux chaud de sa
main, les petits pieds frileux.
CÉCILE.--Tu vois, je suis gelée..
Elle rit: un rire saccadé, provocant. Puis elle se laisse emporter la
tête en arrière, riant toujours.
* * * * *
Maintenant, leurs yeux se croisent. Un choc bref: sous les paupières
baissées de Cécile, Jean a heurté une petite lueur de joie triomphante.
Il pense brusquement:
--«Ah!... le neuvième soir... Il fallait aussi que...»
Pas même un sentiment de rancune; il la garde allongée contre lui.
Il vient de toucher du regard toutes les possibilités de la bêtise
humaine, et il se sent si loin de Cécile, si loin!...
--«Les femmes sont _autres_...»