LE DOCTEUR (fronçant les sourcils).--Tu as... (Longue hésitation.)

Laisse-moi t'expliquer, écoute-moi, et tâche de comprendre ce que je

vais te dire. Ta mère... (Il retire son lorgnon, l'essuie, et tourne

vers Jean son regard myope.) Tu ne te rappelles rien de ta maman?

Jean, confus, fait un signe négatif.

LE DOCTEUR.--Ta maman, jeune fille, vivait ici, à la campagne; elle

se portait bien, mais elle n'était pas très robuste. Après notre

mariage, il a fallu qu'elle vienne habiter Paris, à cause de moi. Ta

naissance l'a beaucoup fatiguée... (Aspiration.) C'est à ce moment-là

qu'elle a commencé à être malade... (Insistant.) D'abord une bronchite

infectieuse... Tu sais ce que c'est?

JEAN.--Comme moi?

LE DOCTEUR.--... Elle s'en est mal remise: elle passait de mauvaises

nuits à se retourner dans son lit, avec de la fièvre... (Mouvement de

l'enfant.) Elle sentait toujours un point douloureux, là... (Il se

penche, résolument.) Tiens, là...

JEAN (angoissé).--Comme moi?

LE DOCTEUR.--Quand je me suis aperçu qu'elle était malade, j'ai voulu

qu'elle se soigne. Je lui ai dit à peu près tout ce que je veux te

dire aujourd'hui. Malheureusement, elle ne m'écoutait pas... (Une

pause. Hésitant sur les mots, mais d'une voix très ferme.) Ta maman,

vois-tu, était une femme très bonne, douce, dévouée ... et que j'aimais

profondément... Mais elle était beaucoup plus jeune que moi ...

excessivement pieuse... (Avec lassitude.) Je n'ai jamais pu prendre

la moindre influence sur elle... Elle me voyait, tous les jours,

conseiller, guérir des gens: pourtant, elle n'avait pas confiance... Et

puis, elle ne se sentait pas vraiment malade. Moi, je venais d'avoir

mon service à l'hôpital, j'avais une vie très occupée je ne pouvais

pas la surveiller comme il aurait fallu. Je voulais l'installer ici,

au bon air; elle refusait... La toux a commencé... Il y a eu des

consultations... C'était trop tard...

(Une pause) Alors ... ça a été très vite... L'été ... l'automne ...

l'hiver... Au printemps elle n'était plus là...

Jean fond en larmes.

Le docteur l'enveloppe d'un regard attentif et froid, sans un geste:

il attend, au chevet d'un malade, l'effet d'une piqûre.

Quelques minutes.

LE DOCTEUR.--Je ne te raconte pas ça pour t'attrister, mon petit.

J'essaye de te parler comme à un homme, parce que c'est nécessaire...

Tu avais hérité de ta mère une prédisposition à être malade comme elle.

Une prédisposition, tu comprends? rien de plus. C'est-à-dire que, si tu

te trouvais dans certaines conditions défavorables, le même mal pouvait

s'attaquer à toi.

Eh bien, tu en es là, exactement. Tu es, depuis cet automne, dans un

état de ... faiblesse générale, qu'il est urgent ... très urgent de...

Jean, épouvanté tout à coup, glisse du banc et se jette au-devant de

son père, qui le serre maladroitement contre lui.

LE DOCTEUR.--N'aie pas peur, mon petit, n'aie pas peur, je suis là...

JEAN (à travers ses sanglots).--Oh, je n'ai pas peur... J'ai déjà rêvé

... que j'étais au ciel...

Le docteur l'écarte d'un geste brusque, et le plante devant lui.

LE DOCTEUR (violemment).--Il ne s'agit pas de mourir, Jean, mais de

vivre. Tu peux te défendre, défends-toi!

Le gamin, interloqué, cesse de pleurer. Il regarde son père. Il aurait

aimé à être pris sur les genoux, câliné. Il se heurte à l'éclat froid

d'un lorgnon.

Un sentiment nouveau: de la crainte, un peu de rancune;

mais--l'ascendant de l'intelligence et de la force,--une confiance

absolue, une foi.

LE DOCTEUR.--Tu ne sais pas... Un corps humain, ça nous paraît

harmonieux, ordonné?... Eh bien, ce n'est qu'un vaste champ de

bataille... Il y a là des myriades de cellules qui se heurtent et

s'entremangent... Je t'expliquerai ça... Sans cesse, des millions de

petits êtres nuisibles nous assaillent, et parmi eux, naturellement,

la tuberculose, qui guette les prédisposés comme toi... Alors, c'est

très simple: si l'organisme est fort, il repousse l'attaque; s'il est

déprimé, il se laisse envahir...

(Saisissant le bras de Jean, et scandant les mots.) Il n'y a donc qu'un

moyen, un seul: devenir fort, le plus vite possible, pour reprendre

le dessus. La guérison est à ta portée, il suffit de la «vouloir»!

Attelle-toi à cette besogne! C'est uniquement une question d'énergie,

de persévérance... Comprends-tu?... L'existence tout entière est un

combat; la vie, c'est de la victoire qui dure... Ah, comme tu t'en

apercevrais bientôt, si tu «voulais» vraiment!

D'instinct, l'enfant est revenu se blottir contre son père.

LE DOCTEUR (l'entourant d'un bras).--Si je pouvais quitter mes malades,

ma clinique, ma salle d'opération, et me consacrer à toi, mon petit,

je te tirerais d'affaire, j'en réponds... (Avec force) Eh bien, ce que

je ne peux pas, ce que je n'ai pas le droit de faire, tu le peux, toi,

guidé par moi. (Au visage.) Veux-tu?

JEAN (dans un grand élan).--Ah, papa, je te promets... Je vais m'y

mettre, va!...

Une pause.

Le docteur sourit.

JEAN (après réflexion, à mi-voix).--L'abbé Joziers va dire des messes

pour moi...

LE DOCTEUR (avec douceur).--Si tu veux. Mais ça ne suffirait pas. Il y

a plus pressé, pour l'instant.

Jean recule d'un pas.

LE DOCTEUR (lentement).--Comprends-moi, mon petit, et crois ce que je

te dis... Je te répète que ta pauvre maman a succombé parce qu'elle

n'avait pas eu confiance...

L'enfant se rapproche.

LE DOCTEUR.--Tu penses bien que je n'ai pas cherché à te blesser. Je

compte même beaucoup sur ta piété pour te soutenir dans cette lutte.

Seulement, vois-tu, il y a un proverbe: «Aide-toi, le ciel t'aidera.»

Prie de tout ton cœur, mon enfant, mais n'oublie jamais qu'il faut

subordonner tout,--même tes prières, tu entends?--au traitement

d'hygiène que je vois te donner. (Avec une fougue persuasive.) Et ce

traitement-là, Jean, si tu veux guérir, il faudra le suivre, je ne dis

pas seulement avec bonne volonté, ni avec suite, comprends-tu, mon

chéri...

A pleines volées, toutes les cloches de la Pentecôte annoncent

l'Elévation.

Le docteur est obligé de hausser la voix, de crier, dans le vacarme

trépidant.

LE DOCTEUR.--... je ne dis pas seulement avec courage, mais avec une

passion, une ténacité enragées! Avec la volonté farouche de remonter le

courant, de conquérir des forces, de repousser le mal, de repousser la

mort! Avec le goût frénétique de la vie! Vivre, Jean... Si seulement,

une fois, tu avais bien compris ce que c'est! Rester vivant, aimer

encore ce que tu aimes, voir longtemps encore ce soleil là, sur la

treille de ta vieille maison... Longtemps encore être assourdi et grisé

par ces cloches... Regarde un peu autour de toi, cette lumière, ces

arbres, le ciel, le clocher... (Il le secoue par les épaules.) Vivre,

Jean!...

L'enfant, électrisé, frémissant, soulevé par une impulsion nouvelle,

s'est dressé tout droit devant son père, le feu aux joues, les yeux

étincelants.

Le docteur le toise longuement, gravement, et l'attire à lui.

Les cloches se taisent. Un instant encore leurs vibrations

tourbillonnent dans la cour, avant de s'évanouir dans l'espace.

Silence.

LE DOCTEUR (pesant ses mots).--Trois choses: la nourriture, l'air, le

repos... Il faut bien retenir tout ce que je vais te dire...

Jean Barois · 第 28 / 165 题