Ce devint sa vengeance, voir Lucienne au soir quand il rentrait ivre.
La raison vaincue par le vin, sa colère éclatait pour une chaise mise
hors la place habituelle, pour une poterie ébréchée, pour une servante
punie. A propos de rien il épandait des injures, des menaces. Et cela
lui paraissait juste comme un devoir. Il croyait la sévérité propre à
maintenir sa femme dans la soumission, le repentir, la crainte du mal,
la vertu. Par des paroles ambiguës, que seule la coupable pouvait
comprendre, il décela les motifs de sa haine. Mais elle feignit toujours
de n'en pas saisir le sens caché.
Elle pleura, elle pleura sans cesse, assise dans leur chambre, sa figure
futile collée aux fleurages pompadour des fauteuils.
Lorsqu'elle s'affaissait ainsi, sa taille si frêle dégagée des bras unis
au front, le pied mince battant le sol de l'escarpin vernis, Cyrille
avait pour elle des tressaillements d'amour, encore. A travers les buées
tremblantes de son rêve alcoolique, elle lui apparaissait désirable
au-dessus de toutes, de celles vues, de celles eues. Alors il la prenait
dans ses bras, sans mot dire, et le lui prouvait.
Par baisers et par caresses, Lucienne semblait vouloir le fléchir.
«Pourquoi es-tu si méchant?» dit-elle une nuit. D'abord il garda un
silence triste, puis il étala ses suspicions.
Lucienne, dès lors, ne pleura plus. Elle l'évita partout.
Il se persuada que les circonstances voulues où elle disparaissait
devaient servir l'adultère, il le lui reprocha. Très froidement et
fermement elle lui déclara qu'elle n'aimait que lui, que ses soupçons
l'affolaient, que s'il faisait encore allusion à des histoires pareilles
elle mourrait.
La pitié n'atteignit pas Cyrille que l'image du Saint-Cyrien et de la
rose au pistil flétri gardait. A tout instant sa rancoeur s'amassait en
ses entrailles avec son souffle longtemps retenu, et que par soupirs il
expirait. Et il passa ses veillées à fuir de cette douleur vers le
sommeil du vin.
Un soir le marquis et le baron vinrent pendant un de ces sommeils.
La brusque rupture de sa béatitude le mit en méchante humeur, et la
présence de M. de Bressel aviva la rage douloureuse conçue envers le
fils. Alors il revit l'entier égoïsme de la famille, hostile d'abord à
son mariage par cupidité, avide ensuite d'en tirer profit au point
d'astreindre ses fils à choisir en sa femme une maîtresse peu coûteuse
qui les garderait des scandales.
Puis, comme le marquis élevant la voix, l'invitait durement à cesser ses
querelles conjugales et ses ivresses qui déshonoraient la race, Cyrille,
délirant de colère, les poussa dans la cour à la force des poings.
Longtemps il invectiva.
Personne ne vint plus à La Verdière. Lucienne congédiait vite les rares
amies en visite, car Cyrille devant ces intruses--des entremetteuses
peut-être--s'évertuait à travestir son visage en mines terrifiantes afin
de leur enjoindre une peur salutaire.
Ayant chassé la famille et les amitiés anciennes, il eut un renouveau de
joies, un triomphe à posséder seul Lucienne et ses gestes graciles et sa
face sérieuse. Aux heures d'ivresse ces joies s'exprimèrent par des
extravagances et des jeux d'enfant.
Si, après boire, il ne parvenait au sommeil, d'impérieuses envies de se
mouvoir l'exaspéraient. Il eût voulu courir ou briser; ses phalanges
s'arquaient et ses mâchoires se serraient; il lui fallait sortir. Alors
dans la taverne basse, à la flamme fumeuse du pétrole, il formait des
plaisanteries pour plaire aux rustres buveurs, et les dominer par
l'esprit. Bientôt les muscles de sa face, mus par le délire, se
contractaient et se détendaient en grimaces pour soutenir les paroles.
Sa gesticulation s'animait; la male puissance en furie dans son corps
poussait ses bras, ses jambes, à travers l'espace, sa face à travers le
vide, et tordait son dos.
De telles violences lassaient la tension douloureuse de ses nerfs, si
douloureuse que sa peau lui semblait trop étroite pour contenir leur
élan et leurs bonds. Ainsi la bienfaisante lassitude lui venait, le
calmait, l'assoupissait.
Il prit l'habitude de faire grand tapage et montre de vigueur. Aux soirs
des cabarets, il dansa frénétiquement, tapant le sol de ses semelles,
les tables de ses poings, riant à gorge ouverte. On lui apprit qu'on le
disait fou.
Ce l'enchanta, ravi que cette réputation lui permît encore plus
d'extravagances et les excusât en même temps. A ses affreux délires, il
vit enfin le remède quotidien et assuré; et but davantage, sûr de n'en
point trop souffrir.
Cependant si, fatigué de ses grimaces et gestes, le rire des gens lui
devenait hostile et railleur, il interrompait brusquement sa mimique en
roulant des yeux féroces tout prêt à férir les insolents; et, dans le
silence subitement venu, il démolissait d'un formidable coup une table,
une chaise pour instruire le cercle des spectateurs muets et peureux de
quelle force il les saurait assaillir.
Les autres restaient immobiles, serrés entre eux comme des bêtes
craintives. En tout son orgueil, Cyrille les examinait eux, leurs
visages pâles, leurs blouses tassées contre les murs gris de suie, la
cabaretière effarée mettant sa vaisselle à l'abri, et les plus résolus
préparant leurs poings.
Alors, sûr de la terreur inspirée, las aussi de ses efforts physiques,
il leur tendait la main; et commandait de la bière pour tout le monde.
Il se jugea très spirituel puisque ses clowneries lui valaient
l'approbation des spectateurs; il se jugea très supérieur puisqu'on le
redoutait. Par les rues simples du village, il passait silencieux et
sombre, jouant le seigneur.
Et un amour extrême pour Lucienne l'emporta.
Le sentiment d'avoir vaincu le Saint-Cyrien, d'avoir rompu cette passion
mauvaise, d'être seul aimé, ce furent des délices neuves, sauvages.
Il rechercha des voluptés mauvaises. Lorsque par la pâleur de sa face et
la fatigue navrée du geste, Lucienne laissait comprendre sa souffrance
d'être honnie ainsi qu'une fille, il souffrait de sa douleur autant
qu'elle; son souffle se précipitait, des larmes lui montaient aux
paupières, mais il n'interrompait pas la suite des récriminations; et,
portant le mal au paroxysme, il goûtait d'extatiques voluptés à la
posséder dans sa douleur. Étouffer ses sanglots d'une étreinte forte et
maîtresse, boire ses larmes lourdes, ainsi affirmait-il sa conquête par
la brutalité du viol triomphant.
X
L'Évangile clos, Cyrille se rassied, comme tout le monde.
Jaune, le soleil coule aux colonnes du choeur, aux côtés du Christ
culminant le tabernacle de cuivre.
Silencieusement sous la nef évidée, les rustres se voûtent en leurs
blouses sombres, parmi la poussière familière qui grisaille les
murailles.
A grand mal, Cyrille s'évertue pour fuir son obstination d'ivresse, une
envie sans cause de gifler le curé qui se prélasse à l'autel dans les
ors et les moires. Dès l'instant où il franchit avec Lucienne le seuil
de l'église ce besoin le harcela. Et ses poings se crispent comme si
déjà ils étreignaient le prêtre. Il étire ses doigts moites, puis lisse
sa manche pour distraire son geste irrité. Contre l'idée absurde il
s'indigne, et ses anciens respects acquis aux religieux s'indignent, et
sa volonté s'indigne d'être subjuguée par ce désir bête.
Mais sa colère croît à mesure qu'il tente de retrouver la saine
intelligence. S'il construit des arguments raisonnables, tôt des accès
de rage les effilent et les déchirent; et ses muscles se tendent pour le
détourner de la raison. Alors dans ce lacis d'efforts contradictoires,
une vision surgit armée de vraisemblance et de réels souvenirs:
l'ecclésiastique aux mains blanches, il le vit souvent auprès de sa
femme; souvent elle se confesse; elle-même orne la chapelle de la Vierge
l'après-midi. Et lentement, par une patiente recherche, il s'attache à
des réminiscences imbues d'oubli, il les joint, les unit et de leur
ensemble parvient à établir le motif de sa haine.
Tinte la sonnerie maigrette de la clochette, les chaussures du servant
grincent sur les grés des degrés sacrés.
Cyrille se lève, comme tout le monde.
Il regarde Lucienne agenouillée en ses valenciennes. Les fleurs ténues
du chapeau, les fleurs à longue tige tremblotent sur la paille pâlotte,
et, en sa face mièvre, les cils battent vers les joues mates.
Trop jolie, elle dut plaire à ce curé, un instruit, un raffiné. Or ce
citadin, au visage clair, quels avantages ne tient-il pas sur un
gentilhomme campagnard, hâlé.
Vers l'unique vitrail à bordures jaunes, à bordures bleues, le calice
assomptionne aux mains de l'officiant. Longtemps cela s'irradie dans le
soleil fuselé, et, pour le regard trouble de Cyrille où les choses
s'épanchent, le vermeil du calice semble déborder sur les doigts du
prêtre.
Ce l'exaspère. Voilà que ses chairs se dorent maintenant à ce pleutre,
comme ses ornements sacerdotaux. De telles transformations, sans doute,
affolèrent Lucienne, comme ces doigts grêles enfoncés dans les dentelles
de l'aube. Oh! par la tête brûlante de Cyrille, la passion de
lacérer chasubles et oreries, de vider le calice, en piétinant
l'efféminé...--Dominus Vobiscum.
De face à présent il nargue ne dirait-on pas?... et l'oeillade a visé
Lucienne. Cyrille l'a perçue malgré l'onction que le sournois affecte...
Qu'il attende la fin du sacrifice: il verra.
Une crampe soudaine force le noble à décroiser les bras et son poing se
tend vers le bellâtre, d'un jet.
Lucienne hausse sa figure dolente, qui implore, qui apaise.
Pour elle, il s'apitoie et reprend une position correcte. Même par désir
de faire accroire aux autres que rien d'insolite ne fut dans ses gestes,
il répète, en s'étirant les manches, une tension de poing identique mais
qui semble appropriée à cette action naturelle.
De sa haute taille il domine les fidèles; et les têtes inclinées évitent
peureusement le regard impérieux dont il les fixe. Tout de suite on a
compris son désir, on n'ose y enfreindre: on feint de n'avoir rien
remarqué. Ainsi Lucienne n'aura point honte.
Car c'est en lui le souci constant de ne se point rendre plus odieux
encore, de la reprendre, de la reconquérir par sa toute soumission, et
de vivre heureux à nouveau. Comme en Ecosse.
Mais le curé se retourne encore, regarde.
Et voici que la rage emporte Cyrille contre l'outrecuidant individu,
cause des singeries auxquelles il s'astreint. Le poing menaçant saillit
encore vers le prêtre.
--V'nez donc, ben, un peu, Monsieur Cyrille, murmure Baptiste en le
tirant par le bras.
--Veux-tu me laisser ou je te casse la figure.
--C'est des bêtises, tout ça. A c't'heure? Vous n'êtes pas bien, que je
vous dis; c'est que vous avez soif; faut vous rafraîchir.
--Oui, va Cyrille, prie Lucienne.
Il se décide. D'ailleurs l'autre n'en subira pas moins sa juste
vengeance. Et puis il a tellement soif.
Ses lèvres pâteuses et molles se collent; sa langue sèche cherche en
vain la salive dans sa bouche sèche.
Comme il ne faut pas, cependant, que les gens, s'il se retire, croient
les moqueries permises, il sort à reculons, prêt à battre.
Dehors ses yeux errent par la place où s'écrase la lumière astrale. Il
s'inquiète de l'ombre courte, torte, bleue, qui lui adhère aux talons.
S'il pouvait il la chasserait; elle le gêne, l'obsède, offusque sa
pupille. Elle perce son cercle de vision et il la sent à chaque pas
remuante, espionne. S'il s'arrête, elle demeure courbée sous lui,
difforme, affreusement gibbeuse et tassée.