Dijon, imp. Darantière

_Il a été tiré à part, de cet ouvrage, dix exemplaires sur papier de

Hollande numérotés à la presse._

I

La vaste cuisine de ferme tiède après le dîner; où s'étirent les ombres

sur le carreau rose, où la vieille servante droite et plate essuie la

vaisselle tintante; là Cyrille vient s'asseoir cette veillée d'hiver.

Il pense à Trouville, aux mois des dernières vacances, à Denise. Son

cousin, ce noceur, les avait unis solennellement, un matin, devant la

mer plumetée, tandis que ruisselait l'harmonieuse voix des eaux, tandis

que riait cette fille aux cheveux teints. Et suivit une folle excursion

en barque où elle le serrait à la taille en lui disant des bêtises:

«Potache, potache. Oh! que t'es farce, petit potache.» Ce lui sonne

encore. Elle épela «Institut Saint-Vincent» sur les boutons de son

uniforme; car, sorti depuis cinq jours de chez les Pères, un tailleur

n'avait pu le pourvoir de vêtements civils.

Et dans cette chair duveteuse, dans ces cheveux teints gros et drus, il

vécut des semaines. Les heures passées hors des étreintes, il ne les

sait plus.

L'aima-t-elle cette femme de Paris, échouée là pour faire la plage? Si

bête qu'elle ne parlait même pas, si robuste qu'elle le faisait geindre

en le lacis de ses bras doux, lui le rude fils de paysans et de

chasseurs. Elle l'ahurit de ses parfums brusques, de ses dentelles

infinies, de ses soieries et de ses mousselines.

En Italie. Comme ça. Parce qu'il avait encore dans la tête Virgile,

l'histoire, les gondoles de Venise, Cicéron, le Forum. Ils étaient

partis avec l'argent d'un usurier, un ami d'elle. Sans hésitation lui

conclut cet emprunt, malgré sa raison morigénante. Et puis, à Milan, un

midi, elle se leva terriblement fâchée, cassa les porcelaines de la

toilette, lui prit son portefeuille et, par le premier train, fila sur

Paris. Pourquoi? Elle était ivre-morte depuis trois jours.

Alors il fallut revenir. Il dormit tout le temps du voyage. Quand il ne

dormait pas, il larmoyait. A Lyon il trouva son tuteur.

Furieux cet oncle lui rendit des comptes: «Tu as vingt-un ans, par

bonheur! Je ne serai pas obligé de m'occuper d'un pareil chenapan.» Et

l'oncle retourna dans sa métairie après avoir sermonné pendant dix-huit

heures de chemin de fer, et prédit la ruine.

A tout cela Cyrille pense.

Sa pipe laisse aux lèvres la saveur la plus souhaitable et les nues de

fumée sinuent en spires valsantes. L'averse chante aux vitres. Les

chevaux piaffent à l'écurie; il les écoute.

La Terre ne vaut plus. Sans doute, elle se relèvera: la Terre ne peut

faillir. Mais quand? Donc pas d'argent. Des terres et des terres, son

patrimoine inaliénable, par religion. Il les connaît: rases et plates

étendues depuis Becquerelles jusque Ferbon, englobant les clochers et

les moulins, enjambant les grandes routes. Sans un arbre. Il y chasse

durant toutes les vacances depuis l'année où il remporta neuf prix.

La lampe verse sa lumière ronde sur le caraco passé de la servante

droite et plate. Et les jurons des ouvriers arrivent du fournil avec le

vent.

Autrefois, à Boulogne, il étudia chez les Pères. Une vie d'écolier sage

avec le mépris profond des cancres, avec les calmes études où, de tout

le poids de sa lourde intelligence, il s'appliquait à parfaire les

thèmes et à noter l'accentuation grecque; les joies des promenades

bavardes et turbulentes; le suprême ravissement d'instaurer en leur sens

précis certaines phrases obscures de Quintilien et d'en être louangé

_seul_ par le professeur; les idées d'amour esquivées avec horreur comme

susceptibles de punition. Puis, des volumes dorés, des médailles

d'argent dans des écrins grenat, le baiser de l'archevêque couronnant

aux stridences de la musique et des bravos, un parchemin de bachelier

qui, là-haut, gît dans le vieux secrétaire d'acajou près du

daguerréotype où il distingue mal ses parents en costume de noces,

aujourd'hui morts. Non, jamais il ne mangea fin et propre comme au

réfectoire, ni dans les ducasses d'en deçà la Deule ni dans les

kermesses d'au delà. A Trouville? En Italie? Il but surtout.

A Turin du Lacryma-Christi. Les lèvres de Denise s'écrasaient sur le

mince cristal et leur carmin transparaissait dans la pourpre du vin.

Après elle, il y huma: une saveur chaude et liquoreuse avec des vigueurs

pourtant, un arrière-goût amer, un parfum d'ambre et de thym... un peu

comme du très vieux Volnay où persisteraient des saveurs de sucre... Et

Denise son coude levé, la poitrine blanche et mouvante sous la gaze du

corsage d'été, ses longs cils baissés vers la liqueur... Il retrouva sur

ses lèvres ce goût de thym et d'ambre, ce liquoreux qui poissait leurs

bouches.

Et pour revivre cette impression il commande:

--Catherine, allez à la cave chercher une bouteille de Volnay.

Devant la bouteille brune renaissent des souvenirs à chaque gorgée bue.

Souvenirs tactiles, et souvenirs sapides, et souvenirs odorants. Visions

de membres qui se cambrent, de bouches qui hoquettent, de dents froides

et dures. Et chaleurs qui fluent par la gorge avec le vin comme chaleurs

de baisers. Elles gagnent la poitrine, elles l'énervent ainsi que des

contacts de derme.

--Catherine. Allez vous coucher.

--Oui l'maître.

La porte se referme. Il met les barres. Il ne voit plus qu'elle. Elle

ondoie, la main à ses cheveux teints, le rire à ses dents mouillées. Ses

bas rouges frétillent, ses gants noirs se déchiquètent. Elle grandit

comme si elle accourait vers son front, son front d'amant qui brûle et

où les veines battent. Elle se rapetisse facétieuse et fuyante, grosse

maintenant comme une mouche... une mouche qui bourdonne.

La mouche bourdonne autour de la lampe, et gravite dans sa lumière

ronde. Oh! l'insupportable bourdonnement qui croît. On dirait d'une

compagnie de tambours qui battraient comme les veines battent dans son

front brûlant. Vidée la bouteille.

La sueur lui coule sur les tempes, sur les joues, dans le cou. Des

mouillures froides. Il se lèverait bien pour gagner cette bassine pleine

d'eau, mais ses mains ne sont plus à lui, ses pieds ne sont plus à lui.

Il se mord et il ne sent pas la morsure. La chair de ses doigts paraît

insensible, son nez dur comme le nez d'un cadavre, ses joues paraissent

dures comme les joues d'un cadavre.

L'ombre flotte sur le carrelage rose. Comme la mer à Trouville

n'a-t-elle pas flux et reflux? Tantôt l'ombre de la cheminée se berce là

et tantôt elle se berce ici. Elle va baigner les jambes de Cyrille. Elle

remonte maintenant vers la lampe et le vieux bahut où les luisures

dansent la sarabande. Ainsi que dans le bateau d'Etretat, tout roule et

roule. Tout roule, l'estomac aussi dans la poitrine de Cyrille qui n'ose

plus bouger et s'avoue gris. Au balancement de ce roulis, il s'endort.

Seul dans la cuisine vaste.

La glèbe · 第 4 / 12 题