--Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, dit Croustillac. Tout

ce que je vois là-dedans, c'est que la Barbe-Bleue est furieusement à

plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles

brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion: C'est tout simple: cette

pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant

gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne

se figure pas qu'il peut exister quelque chose d'aussi parfait, d'aussi

délicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux! je vois qu'il

m'était destiné d'éclairer la Barbe-Bleue sur une infinité de choses, et

de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être

digne de figurer à côté de ses farouches rivaux?

--Oh? pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon

escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de

l'Anse-au-Sable à Marie-Galande; j'avais hâte d'arriver dans ce dernier

endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire

un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de

m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaalë une espèce de figue

brune; je m'approche, qu'est-ce que je vois? Jésus, mon Dieu! une tête

et deux bras desséchés en manière de momie, qui formaient la figure

d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un

sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de

l'îlot des Crabes où avait échoué quelques mois auparavant, un

brigantin espagnol, je lui demande:--N'est-ce pas là où a péri le

bâtiment espagnol? Le Caraïbe me fait signe que c'est là..... Il est bon

de vous dire qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon,

des Missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu'elle

était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps

et biens, du moins on le croyait. Je dis dont au Caraïbe:--C'est là

qu'est mort le père Simon, tu en as entendu parler? Il me fit un nouveau

signe de tête affirmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une

parole de trop.--C'était un excellent homme? ajoutai-je.

--_J'en ai mangé_, me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de

satisfaction orgueilleuse et farouche.

--C'est une manière comme une autre de _goûter_ quelqu'un, dit

Croustillac, et de partager ses principes.

--D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet

horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'expliquer,

j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le

missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert

avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je

reprochais à Youmaalë cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était

affreux d'avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage

sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d'un ton approbatif,

comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes

arguments, en classant sinon la valeur, du moins la _saveur_ de trois

différents peuples:--_Tu as raison: Espagnol, jamais; Français, souvent;

Anglais, toujours_.

--Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le

Français, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac; mais

avec ces gourmandises-là, il finira un jour par _manger_ la Barbe-Bleue

de caresses... si tout ceci est vrai...

--Tout est vrai, mon gentilhomme...

--Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve

n'est pas insensible aux agréments féroces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame

et de l'anthropophage.

--C'est la voix publique qui l'en accuse.

--Ils la fréquentent donc souvent?

--Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps

qu'Arrache-l'Ame ne passe pas à son boucan, tout le temps qu'Youmaalë ne

passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue.

--Sans jalousie les uns des autres?

--On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme aussi despotique et

aussi impérieuse que le sultan des Turcs.... et qu'elle leur défend

d'être jaloux...

--Mordioux! quel sérail elle s'est choisi là... Mais, allons, allons,

messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse

d'exagérer, et vous voulez railler...

Le capitaine Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait pas être

feint:

--A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce

que c'est que la Barbe-Bleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse

si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire à propos de cette

femme et de ses _trois amis_, le flibustier, le boucanier et le

Caraïbe!

--Et de ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi? demanda le

chevalier.

--On vous dira que l'habitation qui dépend du Morne-au-Diable est une

des plus belles du pays, et que la Barbe-Bleue possède un comptoir au

Fort-Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en

expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons

rencontré tout à l'heure.

--Je vois ce que c'est alors, dit le chevalier d'un air railleur. La

Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs

de ce monde; pour se distraire elle est capable de boucaner, de

flibuster, voire même de cannibaler, si le coeur lui en dit.

--Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu'elle ne se gêne guère,

dit le capitaine.

A ce moment le père Griffon monta sur le pont, Croustillac lui dit:

--Mon père, je disais tout à l'heure à ces messieurs qu'on nous accuse,

nous autres Gascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la

Barbe-Bleue est-il vrai?

La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se

rembrunit tout d'un coup; et il répondit gravement à l'aventurier:

--Mon fils, ne prononcez jamais le nom de cette femme.

--Comment! mon père, il serait vrai? Elle remplacerait ses défunts maris

par un flibustier.... un boucanier.... et un anthropophage...

--Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlons pas du

Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe.

--Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit?

reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise, a-t-elle

d'immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune?

--Que le ciel me préserve de m'en informer!

--Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si

cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes

impunis?

--Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon

fils, mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais

d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit; mais encore

une fois, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, dit le père

Griffon que cet entretien affectait péniblement.

Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son

vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses

orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s'écria avec une

audace dont un Gascon était seul capable:

--Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois?

--Le 13 juillet, lui répondit le capitaine.

--Eh bien! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de

Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un

mois d'ici, jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les

flibustiers et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers,

la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac!

Le soir, au moment où il allait se retirer dans l'entre-pont,

l'aventurier fut pris en particulier par le père Griffon; celui-ci

tâcha, par tous les moyens possibles, de pénétrer si le Gascon en

savait plus qu'il ne paraissait savoir à l'endroit de la Barbe-Bleue.

L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'était occupé

d'elle et des gens qui l'entouraient avait éveillé les soupçons du bon

père.

Après s'être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le

religieux fut à peu près certain que Croustillac n'avait parlé ainsi que

par outrecuidance et par vanité.

--Il n'importe, dit le père Griffon d'un air pensif en voyant le

chevalier s'éloigner, je ne perdrai pas cet aventurier de vue... il a

l'air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les

masques... Hélas! ajouta-t-il tristement, ce dernier voyage m'impose de

grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Diable. Maintenant

leur secret est pour ainsi dire le mien... mais j'ai dû faire ce que

j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps

encore du bonheur qu'ils méritent en échappant aux piéges qu'on leur

tend... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye

souvent bien cher le triste honneur d'être né sur les marches d'un

trône... Hélas! reprit le bon père avec un profond soupir, pauvre et

angélique femme... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais

il serait impolitique de la défendre... ces bruits font la sûreté des

nobles créatures auxquelles je m'intéresse si vivement.

Après de nouvelles réflexions, le père Griffon se dit:

--J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de

l'Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je

surveillerai cet homme... mais au fait, j'y songe, je lui offrirai

l'hospitalité... de cette manière aucune de ses démarches ne

m'échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du Morne-au-Diable de

redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrivée de ce Gascon

m'inquiète.

Nous devons nous hâter d'avertir le lecteur que les soupçons du père

Griffon à l'égard de Croustillac n'étaient pas fondés, le chevalier

n'était rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que

nous l'avons dépeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-même était

la seule cause de son impertinente gageure:--d'être avant un mois

l'époux de la Barbe-Bleue.

CHAPITRE IV.

LA MAISON CURIALE.

La _Licorne_ était mouillée à la Martinique depuis trois jours.

Le père Griffon, ayant quelques affaires à terminer avant que de

retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitté le

Fort-Saint-Pierre.

Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec

trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé

comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'être avant

un mois l'époux de la Barbe-Bleue.

Loin d'avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en

plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des

richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de

cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet

des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu'elle était

colossalement riche.

Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n'était à

cet égard aussi instruit que le père Griffon, on n'en pouvait rien dire.

Elle était étrangère à la colonie. Son intendant l'avait précédée dans

l'île pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l'habitation

du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus

inaccessible et la plus déserte de la Martinique.

Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme

étaient arrivés; un ou deux colons, poussés par la curiosité,

s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus

avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la

maison.

Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort

qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à

la Terre-Ferme.

Au bout d'une année d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la

Martinique avec un second époux.

Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade

qu'il faisait tête-à-tête avec sa femme; le pied lui avait manqué, et il

était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment

au milieu du sol volcanisé des Antilles.

Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette

mort mystérieuse.

L'on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la

Barbe-Bleue et sur sa mort.

Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui

commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du

gouverneur de la Martinique, qui était alors M. le chevalier de Crussol:

il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la

montagne boisée, au sommet de laquelle s'élevait la maison d'habitation,

il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.

Après l'avoir lue, M. de Crussol parut saisi d'étonnement; puis,

ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave.

Au bout de quatre heures, le gouverneur revint avec son guide, et reprit

immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son

escorte remarquèrent qu'il était très pâle, très agité. Depuis ce moment

jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite

au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de

la Barbe-Bleue.

M. de Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu'il avait

fait venir du Macouba...

On observa qu'en quittant le pénitent, le père Griffon avait la figure

bouleversée.

Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la

Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à

la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne prononça plus son nom qu'avec

épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris,

et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, en

achetant par de riches présents l'appui des différents gouverneurs qui

se succédèrent.

Personne n'était donc tenté d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu

des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le

Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disaient-on, les

commensaux, ou même les consolateurs de la veuve.

Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait

des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré

qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous

ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue.

A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit.

Les habitants se soucièrent peu d'aller, peut-être au péril de leur vie,

pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace

désespérée d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de

la Barbe-Bleue, et de prétendre l'épouser.

Tel était pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il

n'était pas homme à renoncer si facilement à l'espoir, si insulté qu'il

fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou

vieille, peu lui importait.

Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son

amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier

continuait d'avoir de lui-même une excellente opinion; il comptait

encore sur son adresse, sur sa ruse, et son courage.

En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint

rien, qui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait

Croustillac:--«En risquant de mourir pendant une minute, car la mort ne

dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence;» un tel homme

peut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi

magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.

Selon ce qu'il s'était proposé, le père Griffon après avoir terminé

quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier

de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la

_Licorne_ ferait voile pour la France. Le Macouba n'étant éloigné que de

quatre ou cinq lieues du Morne-au-Diable, le chevalier, qui avait

dépensé ses trois écus et qui se trouvait sans ressources, accepta

l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolution à

l'égard de la Barbe-Bleue; il ne voulait la lui révéler qu'au moment de

l'exécuter.

Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre

s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud,

ils firent voile pour le Macouba.

Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux

pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer; cette

végétation tropicale, dont la verdure, d'une crudité de ton presque

métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu.

L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant

que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives

étincelles des diamants de la Barbe-Bleue; les petites herbes vertes et

brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes

tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la

veuve; tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil en

tombant des rames, lui faisaient songer aux sacs de perles fines que

possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.

Le père Griffon était aussi profondément absorbé: après avoir songé à

ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d'inquiétude et

de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et

pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien,

à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et

puis, faut-il le dire? il pensait aussi à certaines conserves de ramiers

qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait

le sort.

En trois heures le canot arriva au Macouba.

Le père Griffon n'était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite

anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus

fertiles de la Martinique.

Le père Griffon s'appuya sur le bras du chevalier.

Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se rouler les

hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg

du Macouba, à peine composé d'une centaine de maisons construites en

bois, et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.

Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure

de l'anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues

et bateaux de pêche.

L'église, long bâtiment en bois, du milieu duquel s'élevaient quatre

poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche; l'église,

disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes

immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en

amphithéâtre de verdure.

Le soleil commençait à décliner rapidement.

Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg de Macouba dans sa

largeur et qui conduisit à l'église. Quelques petits nègres absolument

nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père

Griffon en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches

ou métisses, vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs

tranchantes, accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon,

elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles

vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole:

--Bien béni soit votre retour, bon père, vous manquiez au Macouba.

Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des

mêmes témoignages d'attachement et de respect.

Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui

avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu'il donnait des

nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le

père ne trouvât pas de provision au presbytère, étaient rentrées

choisir, l'une, un beau poisson; l'autre, une belle volaille; celle-là,

un quartier de chevreau bien gras; celle-ci, des fruits ou des légumes,

et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison

curiale cette dîme volontaire.

Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du

bourg dominant la mer.

Rien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux

et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très

claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient

d'un grand luxe aux colonies.

Une vaste pièce, formant à la fois salon et salle a manger, communiquait

avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de cette pièce principale,

était la chambre à coucher du père Griffon, ainsi que deux autres petits

réduits s'ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres

curés de la Martinique, qui venaient quelquefois demander l'hospitalité

à leur confrère.

Un poulailler, une écurie pour la haquenée, le logement des deux nègres,

et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, meublée avec

une simplicité rustique.

Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le

partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de

thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes.

Ces quatre carrés principaux étaient subdivisés en plusieurs planches

destinées aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges

plates-bandes de fleurs d'agrément.

Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et

de lianes odorantes, on découvrait à l'horizon la mer et les terres

élevées des autres Antilles.

On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin,

dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des

légumes magnifiques.

Ici une couche de melons côtelés, couleur d'ambre, était entourée d'une

bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre,

et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si

abondants qu'ils touchaient à terre.

Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses vertes, aux

fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses

d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guinée, de

guingambo, de pourpier, étaient encadrés d'un quadruple rang de

tubéreuses des plus riches couleurs; enfin, un carré d'ananas qui

parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à

calices orange à longs pistils d'argent.

Derrière la maison s'étendait un verger composé de cocotiers, de

bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers,

dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.

Le père Griffon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur

indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque

arbre.

Ses deux nègres le suivaient: l'un s'appelait _Monsieur_, l'autre Jean.

Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne

répondaient à aucune de ses questions, tant ils étaient émus, et ne

pouvaient que se dire l'un à l'autre en levant les mains au ciel:

--_Bon Dieu! li ici, li ici!_

Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le

curé; il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois

qui s'élevaient au loin en amphithéâtre, on pouvait apercevoir le chemin

du Morne-au-Diable.

Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée,

qu'il appelait _Grenadille_, et son gros dogue anglais, qu'il appelait

_Snog_; lorsqu'il ouvrit la porte de l'écurie, _Snog_ manqua de

renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des

aboiements, c'étaient des hurlements de joie, des emportements de

tendresse si violents, que le nègre _Monsieur_ fut obligé de prendre le

chien par son collier et de le retenir à grand'peine pendant que le

prêtre caressait _Grenadille_, dont la robe luisante, dont le ferme

embonpoint témoignaient des bons soins de _Monsieur_, particulièrement

chargé de l'écurie.

Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon

conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée; un lit

entouré d'une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre

de bois d'acajou, une table, tel était l'ameublement de cette chambre,

qui s'ouvrait sur le jardin.

Pour tout ornement, on voyait un Christ suspendu au milieu de la

boiserie à peine dégrossie.

--Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, dit le père

Griffon au chevalier; mais elle vous est offerte de grand coeur.

--Et je l'accepte avec reconnaissance, mon père, dit Croustillac.

Le morne au diable · 第 2 / 28 段