--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n

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LE

MORNE-AU-DIABLE

[Illustration]

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

[Illustration]

LE

MORNE-AU-DIABLE

PAR

EUGÈNE SÜE

TOME PREMIER

PARIS

PAULIN, ÉDITEUR

RUE RICHELIEU, 60

1846

LE

MORNE-AU-DIABLE.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

LE PASSAGER.

Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle

pour la Martinique.

Le capitaine Daniel commandait ce navire armé d'une douzaine de pièces

de moyenne artillerie; précaution défensive nécessaire, nous étions

alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient

souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites

de nos flibustiers.

Parmi les passagers de la Licorne, très peu nombreux d'ailleurs, on

remarquait le révérend père Griffon, de l'ordre des frères Prêcheurs. Il

retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il

occupait la cure depuis quelques années, à la grande satisfaction des

habitants et des esclaves de ce quartier.

La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement

en état d'hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les

Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position

particulière. Ils devaient non seulement prêcher, confesser, communier

leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes

descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.

La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée

et exposée à des surprises meurtrières; plus d'une fois le père Griffon,

aidé de ses deux nègres, bien retranché derrière une grosse porte

d'acajou crénelée, avait repoussé les assaillants par un feu vif et

nourri.

Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez

grandes connaissances théoriques en architecture militaire, le père

Griffon avait donné d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la

Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.

Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des

charpentes; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit

inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage

déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le

quartier qu'il habitait.

La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute

l'onction désirable; sa voix était dure, ses exhortations rudes; mais le

sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien.

Il disait la messe assez vite et fort à la _flibustière_. On le lui

pardonnait en songeant que l'office avait souvent été interrompu par une

descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu'alors le

père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la

concorde, s'était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le

défendre.

Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l'engagement terminé, le

digne prêtre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et

pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites.

Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût

de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent

controversée:--_Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la

guerre?_--Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire

ni celle de Léon IV; nous dirons simplement que ce digne prêtre faisait

le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.

D'un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était

malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était de sa part

de continuelles plaisanteries de séminaire sur les filles d'Ève, sur ces

tentatrices, sur ces diaboliques alliées du serpent.

Nous dirons à la louange du père Griffon qu'il y avait dans ses

railleries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit;

il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir

même désirer; car, malgré la licence extrême des habitudes créoles, la

pureté des moeurs du père Griffon ne se démentit jamais.

On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère; non

qu'il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne),

mais il aimait singulièrement à s'entretenir de recettes merveilleuses

pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre

les fruits parfumés des tropiques; quelquefois même l'expression de sa

sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas à la

_boucanière_ faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'île. Le

père Griffon possédait entre autres le secret d'un _boucan_ de tortue

dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante

chez ses auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père

Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes, qu'une bulle du pape

rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes

qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait

abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux

envers un pauvre esclave; que personne n'était plus que lui pitoyable,

aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu'il possédait comme le

bien des malheureux.

Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui

souffraient; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait

gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait

ses allées, émondait ses arbres; et le soir venu, il aimait à se reposer

de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une

intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.

Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son

garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de

la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il

était béni; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et

son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.

L'extérieur du père Griffon répondait parfaitement à l'idée qu'on

pourrait peut-être se faire de lui, d'après ce que nous venons de dire

de son caractère.

C'était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoiqu'un peu

replet; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses

larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son

visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son

nez long et fortement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et

gris lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui

caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c'était une rare

expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente

raillerie.

Au moment où commence ce récit, le frère Prêcheur, debout à l'arrière du

bâtiment, causait avec le capitaine Daniel.

A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le

violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis

longtemps le _pied marin_.

Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer; une fois au large il

abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et

s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très fréquemment le

voyage de la Martinique à La Rochelle, il avait déjà ramené d'Amérique

le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l'ébriété du digne

capitaine, surveillait assez attentivement la manoeuvre; car, sans

posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères

religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en

marine.

Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de la Martinique à

Saint-Domingue, et à la Côte ferme à bord des bâtiments flibustiers qui

prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveur des

églises des Antilles.

La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du

souper que l'on préparait à l'avant; le domestique du capitaine vint

prévenir les passagers que le repas était prêt; deux ou trois d'entre

eux qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette.

Le père Griffon dit le _Benedicite_. On venait à peine de s'asseoir à

table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on

entendit ces mots prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé:

--Il y aura bien, je l'espère, illustre capitaine, une toute petite

place pour le chevalier de Croustillac?

Tous les convives firent un mouvement de surprise et puis cherchèrent à

lire sur la figure du capitaine l'explication de cette singulière

apparition.

Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d'un air presque

effrayé.

--Ah ça! qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. D'où diable sortez-vous

donc, monsieur? s'écria-t-il enfin.

--Si je sortais de chez le diable, ce bon père... et le Gascon baisa la

main du père Griffon, ce bon père m'y renverrait bien vite, en me

disant: _Vade retro Satanas_...

--Mais d'où venez-vous, monsieur? s'écria le capitaine stupéfait de

l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n'arrive pas ainsi

à bord... Vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas

tombé du ciel, peut-être?

--Tout à l'heure c'était de l'enfer, maintenant c'est du ciel que je

viens. Mordioux! je ne prétends pas à une origine si divine ou si

infernale, illustre capitaine... Je...

--Il ne s'agit pas de cela, répondez-moi, s'écria le capitaine! Comment

êtes-vous ici?

Le chevalier prit un air majestueux:

--Je serais indigne d'appartenir à la noble maison de Croustillac, une

des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à

satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine.

--Enfin, c'est bien heureux! s'écria ce dernier.

--Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est

juste. Je tombe à votre bord comme une bombe, vous vous étonnez... rien

de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué; c'est

votre droit; je vous l'explique, c'est mon devoir... Complétement

satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant:

C'est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous; je vous

réponds: Capitaine, ça n'est pas de refus, car je meurs d'inanition;

bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces

deux estimables gentilshommes; je me fais petit, petit, pour ne pas les

gêner; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...

En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre;

profitant de l'étonnement général, il s'était placé entre deux convives,

et se trouva bientôt muni du verre de l'un, du couvert de l'autre, de

l'assiette d'un troisième, un profond ébahissement rendant ses voisins

étrangers aux choses d'ici-bas.

Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de

confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la

_Licorne_, et l'illustre capitaine lui-même, ne songèrent qu'à jeter un

regard de plus en plus curieux et étonné sur le chevalier de

Croustillac.

Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine

autrefois verte, mais alors d'un bleu-jaunâtre; ses chausses, éraillées,

étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates, mais alors d'un

rose fané, semblaient en quelques endroits _brodés_ de fil blanc; un

feutre gris complétement râpé; un vieux baudrier garni de larges

passements de faux or couleur de cuivre rougi, supportait une longue

épée sur laquelle le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de

capitan. M. de Croustillac était un homme de haute taille et d'une

maigreur excessive; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans; ses

cheveux, sa moustache et ses sourcils étaient d'un noir de jais; sa

figure osseuse, brune et hâlée; il avait un long nez, de petits yeux

fauves d'une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme; sa

physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité

outrée.

M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne

trouve guère que chez les Méridionaux; il s'aveuglait tellement sur son

mérite et sur ses grâces naturelles, qu'il ne croyait pas de femmes

capables de lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de

tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants

ne lui coûtaient guère, on ne pouvait lui refuser un véritable courage

et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à

son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des

positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait

toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions; car

s'il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et

têtu comme un Breton.

Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en

Bohême. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse,

il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas-officier d'une

compagnie d'enfants perdus, prévôt d'académie, baigneur étuviste,

maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de

Hollande, il s'était plus d'une fois donné pour protestant, feignant de

se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que

M. Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions.

Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la

prison. Il subit le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen

d'un énorme emplâtre sur l'oeil, ceignit une formidable épée dont il

battit le pavé, et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au

profit de quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait

ces innocents agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On

doit dire à la louange du chevalier qu'il restait toujours étranger à

ces friponneries, et, comme il le disait lui-même, s'il tendait

l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson.

Les édits sur les duels étaient alors très sévères. Un jour le chevalier

rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé

Fontenay-Coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en

lui disant: «Gare... je suis Fontenay-_Coup-d'Épée_.--Et moi,

Croustillac-_Coup-de-Canon_», dit le Gascon, en mettant sa rapière au

vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux

recherches.

Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui

se réalisaient aux îles: il partit pour La Rochelle, espérant de s'y

embarquer pour l'Amérique. Il voyagea tantôt à pied, tantôt sur des

chevaux de retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac

devait, non seulement payer son passage à bord d'un bâtiment, mais

encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer

pour les Antilles.

Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre; les

migrations des protestants, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer,

rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la

Martinique ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa

vie l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme.

Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d'un sarrau, et

portant au bout du fourreau de son épée, son justaucorps et ses chausses

soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon,

dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là,

il s'enquit d'un bâtiment en partance, et il apprit que la _Licorne_

devait mettre à la voile sous peu de jours.

Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait

choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long de raconter

par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et

fabuleux mensonges, par quelles folles promesses Croustillac parvint à

intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des

tonneaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme

consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l'amener ainsi

à bord de la _Licorne_.

Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de

l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ,

pour s'assurer que personne ne s'y était embarqué en fraude.

Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique, rangé parmi les

futailles de la cale et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des

gens du roi. Son coeur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se

mettre en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se

montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la

_Licorne_ ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de

contrebande.

Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce

dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à

s'introduire à bord.

Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à

l'écart parmi les matelots, attendant avec assez d'inquiétude le moment

où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux.

Croustillac, au contraire, alla hardiment au but; préférant la table du

capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute

qu'il dût s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait.

On le voit, son audace l'avait servi.

Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la _Licorne_

jetaient des regards curieux.

CHAPITRE II.

LA BARBE-BLEUE.

--Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici?

s'écria le capitaine de la _Licorne_, trop impatient de savoir le secret

du Gascon pour le faire sortir de table.

Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre de vin, se leva et

dit à haute voix:

--Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui

nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis

le Grand, le plus adorable des princes.

Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux

même pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du

chevalier.

Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son

appel. Tous répétèrent en choeur:

--A la santé du roi! à la santé de Louis le Grand!

Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier.

Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.

--Mordioux! monsieur, n'êtes-vous donc pas des nôtres, lui dit-il;

seriez-vous l'ennemi de notre monarque bien-aimé?

--Point du tout, point du tout, monsieur; j'aime et je vénère ce grand

monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, répondit

timidement le passager.

--Comment! mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous

exposez à passer pour un mauvais Français? s'écria le chevalier en

haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais...

laquais... allons donc, un verre à monsieur! Mon cher ami... à la bonne

heure! maintenant debout et redisons tous: A la santé du roi... de notre

grand roi!

Le toast porté, on se rassit.

Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et

un couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il

dit effrontément au père Griffon:

--Mon révérend, vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?

--Mais, corbleu! monsieur, s'écria le capitaine, outré des libertés du

chevalier, vous vous mettez bien à votre aise.

Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d'un air grave:

--Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui lui est dû: le clergé est le

premier ordre de l'État; je me conduis donc en chrétien en servant

d'abord le révérend père que voici; je ferai plus, je saisirai cette

occasion de rendre hommage, dans sa respectable et sainte personne, aux

vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre

Eglise.

En disant ces mots, le chevalier servit le père Griffon.

De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser

l'aventurier de sa table; il n'avait pu refuser le toast du chevalier,

ni l'empêcher de faire les honneurs des mets qui se trouvaient à sa

portée. Pourtant il continua son interrogatoire:

--Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! vous êtes bon

chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est très

bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici

à manger mon souper?

--Mon père, s'écria le chevalier, je vous prends à témoin, ainsi que

l'honorable compagnie...

--A témoin de quoi, mon fils? dit le père Griffon.

--A témoin de ce que vient de dire le capitaine.

--Comment! Qu'ai-je dit! s'écria maître Daniel.

--Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé à la face de la

société que j'étais bon gentilhomme!...

--Je l'ai dit, sans doute, mais...

--Que j'étais bon chrétien!

--Oui, mais...

--Que j'aimais le roi!

--Oui, parce que...

--Eh bien! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau à témoin

l'illustre compagnie... quand on est bon chrétien, quand on est bon

gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de

plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot?

--J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit;

une fois embarqué, ma faim redouble.

--Je suis ravi, mon père, de cette conformité d'organisation, car je ne

me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante...

--Eh bien! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de

satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres

paroles, que c'est justement parce que vous êtes bon gentilhomme, bon

chrétien et affectionné à notre bien-aimé souverain, que vous devez

aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de

votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.

--Malheureusement voilà ce qui m'est impossible, mon père.

--Comment, impossible? s'écria le capitaine courroucé.

Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en

montrant le père Griffon:

--Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux: ce

secret n'est pas seulement le mien; ce secret est grave, bien grave,

ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.

--Et moi!... je pourrais vous forcer à parler, s'écria le capitaine,

quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied et vous

mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la

vérité.

--Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable, je n'ai

jamais souffert une menace, un clin d'oeil... une moue... un signe...

un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre

bord, par cela même je suis dans votre royaume... et je me reconnais

pour votre sujet... vous m'avez admis à votre table (je continuerai à

être toujours digne de cette faveur); pourtant ce n'est pas une raison

pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements; néanmoins,

je saurai m'y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l'appui

du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès de vous en ma

faveur, répondit humblement le chevalier.

La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne

put s'empêcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se

mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler

sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la

_Licorne_.

La colère du capitaine se calma un peu; le chevalier, d'abord flatteur,

insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon: il fit, pour amuser les

convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en

équilibre sur le bout de son nez, il construisit des pyramides de verres

et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux

noëls, il imita le cri de différents animaux.

Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la _Licorne_,

assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements, qu'à la

fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule:

--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas

moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y

aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à

vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.

Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de

reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit

bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition

pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de

souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux

complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il

traita mentalement de bête brute et d'ours marin.

Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait

tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop

heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui

venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort

simple:

«Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations à la

Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme

des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit,

de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces

gens-là; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en

admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre,

elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne

de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement

assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je

suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis

spirituel, j'ai toutes sortes de talents de société; comment croire que

les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez

stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du

plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé

dans ses nuits d'insomnie?»

Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent

déçues....

* * * * *

Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père

Griffon.

Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au

révérend sur la position de son pénitent, qu'il avait à peu près

devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier:

Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par

les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré

d'aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son

passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait

introduit et caché à bord dans une barrique vide.

Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à

l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la

fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des

capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement;

le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des

étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les

premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l'égoïsme des

habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre

avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts.

En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre

du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après

avoir touché à la Martinique.

Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille

ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à

demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que

jamais, par égard pour leur dignité de _blancs_, ils n'occupaient

d'emplois trop subalternes.

Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les

_ressources_ de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans

certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à

abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa

pénétration habituelle.

La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une

blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse,

si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit

par prendre à cet aventurier plus d'intérêt peut-être qu'il n'en

méritait et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de

Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que

Croustillac se garda bien de refuser.

Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d'admirer les talents

prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de

nouveaux trésors de prestidigitation.

Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie

allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté

l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme; il avait formellement

offert au Gascon une place à _vie_ à son bord, pourvu qu'il lui promît

de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de

la _Licorne_.

Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer

les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont

précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses

ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.

Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une

triste préoccupation; le terme de la traversée s'approchait; le langage

du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne

pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener

joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent

plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers,

retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré

les talents qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons

ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse

qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur de l'île une longue

exploration.

Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac

étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de

naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France

affronter les rigueurs des gens du roi.

Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus

éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.

La _Licorne_ n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la

Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français

venant de cette île et faisant voile pour la France.

Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la _Licorne_ pour

avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis

quelques semaines; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais.

Quelques autres communications échangées, les deux navires se

séparèrent.

--Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son

chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, dit le

chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.

--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien

perdre ce bâtiment-là.

--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en

armer d'autres.

--Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.

--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager.

--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et

sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas

qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis

dans quelque cachette.

--Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais

pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père

l'_Ouvre-l'oeil_, qui avait été une fois voir le premier mari de la

Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et

beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'oeil que la Barbe-Bleue, ce

jour-là, s'amusait à mesurer dans un couï[1] des diamants, des perles

fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa

possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari

était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or.

--Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les

siens 10,000 fr. par année... reprit un passager.

--Quant à cela, ça n'est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut

savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et

qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au

Morne-au-Diable.

--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosité

d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une

assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des

choses...

--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois...

--Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges

autour de cette habitation.

--On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au

milieu des rochers de la Cabesterre...

--Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder...

Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité.

Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination.

--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il

enfin.

--Nous parlons de la Barbe-Bleue!

--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue?

--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue...

--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.

--La Barbe-Bleue?

--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.

--Eh! mon Dieu! c'est une femme!

--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue?

--Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la

barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.

--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve!

comment!... s'écria le chevalier avec un battement de coeur

inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve!

riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses

richesses... une veuve!!

--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois

ans, dit le capitaine.

--Et elle est aussi riche qu'on le dit?

--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.

--Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres...

riche à avoir des sacs de diamants et d'émeraudes et de perles fines...,

s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se

gonflaient, dont les mains se crispaient.

--Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la

Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.

--Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude.

Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et

dit:--Quel âge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_?

--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un.

--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arrivé

dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari,

et qu'elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un

an.

--Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais

il a disparu, reprit un autre.

--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue

en grand deuil de veuve, dit un passager.

--Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve

qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en

l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.

--Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un

autre.

--Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité

qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.

--Non pas par sa femme!

--Ah! ah! voilà du nouveau.

--Pas par sa femme? et par qui donc alors?

--Par des ennemis qu'il avait à la Barbade.

--Par des colons anglais?

--Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on, Anglais lui-même...

--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et

bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.

--Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en choeur.

Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur

vol audacieux.

--Mais l'âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.

--Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de

vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le

capitaine Daniel.

--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette

plaisanterie.

--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la

Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?

--Comment?

--Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il

me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue.

Les passagers haussèrent les épaules.

--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma

question?

--Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel.

--Oui.

--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins

grand que la Martinique.

--Sans doute!

--Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris?

--Le bourreau? non... mais quel rapport?

--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de

voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon

gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est située au

milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de

s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agréable

société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises

connaissances.

--De mauvaises connaissances? fit le chevalier.

--Oui, des amis... des amis de _coeur_... pour ne pas dire plus, qu'il

ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois

ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, dit le capitaine.

--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des

passagers d'un air d'effroi.

--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.

--Puis _Youmaalë_... le Caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans,

reprit un troisième.

--Comment! s'écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la

fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un

cannibale... Peste... Quelle matrone!

--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une

_buonaroba_, comme disent les Espagnols.

CHAPITRE III.

L'ARRIVÉE.

Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent

impressionner assez le chevalier.

Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet

homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan?

--Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l'un des

plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la

Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant

en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de

pirogues à soupape.

--Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? demanda le chevalier.

--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent;

au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui

s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan

s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de

flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue

marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait

s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait

donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son

artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant

étroit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant à la

mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il

abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait

toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commençait à couler à fond

par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à

s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d'échapper à la noyade;

une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui

résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l'Ouragan

conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l'huître et sa

coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses

marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il

n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à

soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on

dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le

nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés, lui et ses

flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille.

Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.

--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-Bleue?

demanda négligemment le chevalier.

--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le

passe au Morne-au-Diable.

--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de

Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier?

--Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux

encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame!

--Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac.

--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu...

--Et il est... terrible?

--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux

qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé

à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter

des peaux de boeufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de

vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi

sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de

l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui

ne fût bleu, jaune, violet et pourpre.

--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur

l'oeil, mais... en grand.

--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il

me raconta: «Mes chiens, menés par mon _engagé_[2], me dit-il, avaient

lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à

l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête

et m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé

arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut

couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foule aux

pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur

d'achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me

jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse;

un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en

effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue

de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je

prends mon temps, et au moment où l'animal baisse la tête pour me

découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je lui

saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu'un

boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les

côtes.»

--Mais c'est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement

Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains

sa maîtresse...

--Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le

narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres,

ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes,

épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau

tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à

la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup

de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins

qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne

voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s'amusent à

dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment,

dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dévoré

votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? Et je vous avoue,

monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du

boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces

féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant

d'une façon très peu rassurante...

--Le fait est que ce sont là des moeurs tant soit peu brutales, dit

Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le

beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de

conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?

--Dieu me préserve d'aller les écouter! dit le narrateur.

--Une fois qu'Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un

taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon,

la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas

tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet

d'entretien.

--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont

capables de tout!

--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas

savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue

les belles...

--Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort

d'exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il

a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.

--C'est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent,

dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.

--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir

que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.--«Sans

doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de

dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il

faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres

bêtes, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respecter et

d'attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon

engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec

eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme

on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la

bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m'ont laissé que les os

de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti qui pince

fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui.

Je reviens à moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite où il s'était

enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait

une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me

tâte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je

bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche,

attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé

entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue

liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois

pansé, je cherche mon engagé, car je ne m'étais pas encore aperçu du

tour... je l'appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes

pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en

remuant la queue, comme si de rien n'était; enfin je me lève et

qu'est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le

connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce

qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais,

ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous

prouver que mes chiens étaient bien mordants et bien dressés; car il ne

manque pas un poil à la peau du taureau.»

Le morne au diable · 第 1 / 28 段