[30] Les vents soufflant presque toujours de l'Est à l'Ouest, dans les
régions intertropicales, rien n'est plus facile aux navires venant
d'Europe, que de se rendre aux colonies occidentales, une fois qu'ils
ont passé le tropique et quitté les vents généraux, pour prendre en
poupe les vents alisés qui les poussent constamment dans la direction
qu'ils ont à parcourir.
Mais, par cela même que l'on a régulièrement vent arrière dans la zône
torride pour se rendre de l'Est à l'Ouest, on aurait vent debout pour
revenir de l'Ouest à l'Est, c'est-à-dire des colonies en Europe, si l'on
s'obstinait à vouloir reprendre, pour effectuer son retour, la route que
l'on a déjà faite pour arriver à sa destination. Il faudrait, en un mot,
dans ce dernier cas, louvoyer contre la direction de la brise que l'on a
eu toujours en poupe pour venir aux colonies. C'est ainsi que l'on voit
à peu près, dans nos rivières, les bateaux qui sont descendus avec le
courant, être obligés de refouler ce même courant, lorsqu'ils remontent
vers leur premier point de départ. Le courant des vents dans les régions
tropicales n'est pas à proprement parler, autre chose qu'un grand
courant atmosphérique qu'il faut remonter après s'être laissé aller à la
douce continuité de sa pente et de son allure naturelles.
Mais, pour parvenir à vaincre, ou du moins à éluder les difficultés que
présenterait cette longue remonte contre la ligne des vents alisés, les
navigateurs ont pris, depuis long-temps, un biais qui leur épargne une
lutte qui leur deviendrait aussi longue que pénible. Les navires qui
partent des colonies pour se rendre en Europe, au lieu de s'obstiner à
louvoyer contre la direction continuelle des vents alisés, profitent de
ces vents pour repasser le tropique, en s'élevant par le plus court
chemin vers le Nord, pour trouver le plutôt possible en dehors du
tropique, les vents variables dont ils profitent ensuite pour faire
route de l'Occident, vers l'Orient.
Tropiquer, c'est passer le tropique pour se rendre d'Europe dans les
Indes occidentales.
Retropiquer, c'est repasser le tropique pour revenir des Indes
occidentales en Europe, ou tout au moins dans l'Est du monde.
Ainsi, les bâtimens qui partent des Antilles, pour regagner la côte
d'Afrique, par exemple, sont forcés de courir nord, en coupant
perpendiculairement le tropique pour aller chercher les vents généraux,
afin de longer ensuite, avec le secours de ces vents, les régions
tropicales dans lesquelles règnent les brises alisées qui leur seraient
constamment contraires, s'ils s'obstinaient à vouloir remonter des
Antilles à la côte d'Afrique, sans quitter la zône torride. Ce n'est que
lorsqu'ils se trouvent parvenus, en naviguant dans la zône tempérée, à
atteindre la longitude de la côte d'Afrique, qu'ils coupent une seconde
fois le tropique pour rentrer dans la zône torride, et approcher en
côtoyant les parages orientaux, qu'ils veulent toucher. Vous avez vu
quelquefois les passans, lorsqu'une averse est venue gonfler subitement
les eaux d'une rue, chercher l'endroit le plus guéable du ruisseau
qu'ils veulent sauter, et ensuite traverser plus loin ce même ruisseau,
pour atteindre le point de la rue où ils n'auraient pu se rendre sans
faire de détour. Eh bien! les bâtimens qui partent des Antilles pour
aller vers l'Orient, ne font pas autre chose. Les vents alisés, c'est
l'obstacle à éviter: le ruisseau, c'est le tropique à traverser deux
fois. Les petits exemples, pris dans l'ordre des choses les plus
vulgaires, peuvent servir quelquefois à rendre intelligibles tous les
grands problêmes, en apparence, les plus difficiles à expliquer.
Naguère, encore dans l'enfance de la navigation, d'où nous ne faisons
que de sortir, les marins d'Europe, revenant des colonies, louvoyaient
pendant trois ou quatre mois contre les vents alisés, pour faire, dans
ce long espace de temps, la route qu'en venant aux îles, ils avaient
parcourue en quinze ou vingt jours.
Ce n'était pas là de l'obstination, c'était de l'inexpérience, quoique
depuis trois siècles les Européens naviguassent dans les régions
coloniales. Aujourd'hui, nous rions avec raison de cette longue
ignorance qui est encore si près de nous, et au-dessus de laquelle nous
nous sommes élevés en si peu d'années. Ce ne sont pas les siècles qui
font l'expérience: c'est la science, c'est l'étude. En vingt bonnes
années d'application mathématique, la marine a fait vers la perfection
extrême, un pas plus grand que toute la distance qui séparait naguère
encore les galères d'Agamemnon, des vaisseaux de ligne de Duguay-Trouin.