[14] Il existe dans la marine et pour les marins seulement, une
multitude de chansons égarées, qui, depuis un temps immémorial,
parcourent les mers, sans que les noms de leurs auteurs soient restés
dans la mémoire des matelots qui les chantent, et qui se les
transmettent de générations en générations. Les archéologues maritimes
chercheraient en vain l'origine de ces rapsodies de bord. D'où elles
viennent, on ne sait. Où elles vont, c'est ce qu'on sait le mieux: elles
vogueront sans cesse sur l'Océan dans le souvenir de tous les équipages
qui les disent et qui les redisent, sans trop s'inquiéter de la
biographie des rapsodes auxquels ils doivent ces petits poèmes errans,
vieux enfans d'un caprice d'imagination ou des loisirs de quelques
heures de quart. Les vieux marins les ont appris à leurs jeunes mousses.
Les jeunes mousses les répèteront en vieillissant à leur tour, à ceux
qui devront leur succéder dans la carrière; et si parfois une chanson
nouvelle vient à poindre à l'horizon poétique qui environne les
troubadours du gaillard d'avant, la chanson nouvelle prendra rang sans
prendre date, au milieu de ses devancières, et elle courra les mers avec
celles-ci, et comme celles-ci, sans qu'on songe jamais à lui demander
compte de son origine.
Cette origine, du reste, ne serait pas chose facile à retrouver, si l'on
juge des difficultés que pourraient présenter les recherches
généalogiques que l'on voudrait faire à cet égard, par la manière dont,
en général, ces vieilles chansons paraissent avoir été conçues. Le
hasard, une seule fois dans ma vie, m'a conduit à assister comme témoin
à l'enfantement poétique d'une chanson de bord; et j'avoue que si, après
l'événement, il m'avait fallu assigner une paternité quelconque au
chef-d'oeuvre nouvellement engendré sous mes yeux, rien n'aurait été
plus embarrassant pour moi, que de lui trouver une ascendance positive.
Tout l'équipage d'une frégate avait mis la main, pendant près de deux
heures, à la confection de ce travail collectif: l'un avait d'abord
hasardé un mot, l'autre un vers tout entier, le troisième s'était
compromis jusqu'à rimer un refrain, le quatrième n'avait pas craint
d'adapter un air de sa façon au premier couplet ainsi improvisé. Tous
les gens de quart avaient ensuite répété en choeur le couplet modifié
revu et corrigé par une demi-douzaine de censeurs; et après cette mise
en scène du premier couplet, la bordée de quart avait procédé à la
composition du second, puis du troisième, puis du quatrième couplet, en
sorte qu'avant d'appeler sur le pont la bordée qui, à quatre heures du
matin, devait prendre le reste du service de nuit, la bordée de minuit
avait pu livrer aux matelots qui venaient la remplacer, une chanson
toute fraîche éclose du cerveau des poètes de notre harmonieuse frégate.
Les circonstances de cette composition générale, sont encore assez
présentes à ma mémoire pour que je puisse les retracer aujourd'hui avec
une exactitude que je me hasarderais presque à nommer historique, si de
pareils souvenirs pouvaient jamais paraître dignes de la gravité de
l'histoire. Mais les personnes qui ne dédaignent pas d'étudier les
moeurs jusques dans les actions humaines en apparence les plus frivoles,
ne me sauront peut-être pas mauvais gré de leur apprendre comment se
fait, ou, pour mieux dire, comment se confectionne une chanson de bord.
Le troisième soir de notre départ de Brest, notre équipage se trouvait
livré, pour la première fois depuis notre sortie, au repos le plus
parfait que l'on puisse goûter pendant le quart de nuit, à bord d'un
bâtiment de guerre. La mer était belle, l'air serein et la brise ronde.
Le maître d'équipage placé devant, au milieu de ses gens qu'il
regrettait de voir inoccupés, avait engagé les conteurs ordinaires de la
frégate à conter un petit conte pour empêcher les oisifs, qui s'étaient
assis sur la drôme, de s'endormir comme ils en avaient quelquefois
l'habitude. Les conteurs, soit qu'ils fussent peu disposés à mettre aux
ordres du maître leurs orgueilleuses muses, ou soit plutôt que le démon
de l'inspiration ne fût pas encore descendu du ciel pour eux,
répondirent assez peu littérairement, qu'il n'y avait pas mèche pour le
moment, et qu'ils avaient déjà défilé leur chapelet la nuit précédente.
En ce cas, s'était écrié le maître, qu'on nous chante une petite chanson
pour faire danser le monde; ou sinon, gare dessous le premier qui
fermera les yeux pour se les tenir chauds.
--Une chanson, une chanson, avaient de leur côté répondu les chanteurs
coutumiers du fait, c'est bien facile à dire ça, une chanson! mais quand
on a vidé son sac à chansons, et qu'on est à sec, on ne peut pas répéter
toujours la même chose, comme ceux qui disent leur _pater noster_ d'un
bout de leur vie à l'autre.
--Eh bien! en ce cas, on en fait de neuves, quand les anciennes sont
trop vieilles.
--Faire d'autres chansons! et comment encore ça se fait-il selon vous,
maître Mérin?
--Comment ça se fait-il de nouvelles chansons? mais tout comme on a fait
les vieilles. Vous ne savez donc pas que dans mon temps, le premier
matelot venu vous aurait retapé un couplet de romance, plus vite que je
ne bois mon quart de vin, et que vous ne pourriez faire un tour mort et
deux demi-clés.
--Et encore fallait-il savoir s'y prendre de votre temps?
--Ah pardieu, c'était bien malin, n'est-ce pas? On partait de Brest, une
supposition, comme nous l'avons fait, à bord d'un vaisseau ou d'une
frégate, peu importe; on savait le nom du vaisseau ou de la frégate, le
nom du commandant; la mer était grosse ou belle, le temps noir ou clair.
On avait laissé à terre sa maîtresse, et on avait oublié de payer son
hôtesse. Eh bien, il n'en fallait pas davantage pour partir de là, et
vous bassiner une chanson, et une chanson bien et solidement étalinguée,
et je suis sûr, tel que vous me voyez, que dans ma jeunesse, j'ai
composé pour mon compte, sans me flatter, plus de cent rondes et autant
de petites gaillardises à mettre tout un équipage en révolution de
gaîté.
--Et comment, sans vous faire tort, maître Mérin, auriez-vous commencé
par composer la moindre des choses, à notre place dans le moment actuel?
--A votre place dans le moment actuel, et dans ma jeunesse, j'aurais
d'abord dit... attendez-moi un peu... j'aurais d'abord dit... la
première chose venue.
--Oui, mais si la première chose venue ne vient pas?
--Eh bien! on la fait venir d'autorité... Tenez, par exemple, j'aurais
fait une chanson sur l'air de n'importe qui:
Nous étions partis de Brest:
--Et après?
--Et après, on répète tout le monde:
Nous étions partis de Brest:
--Et après, finalement?
--Après, s'écrie en cet instant un petit novice, arrivant fort à propos
en aide à la poétique du maître:
Ayant des canons pour lest
A bord d'une frégate.
--A bord d'une frégate, ça ne peut pas ronfler comme ça, reprit un
troisième interlocuteur, attendu que ça manque d'haleine et que l'air
est trop long pour aller justement aux paroles qui sont trop courtes; il
faut donc dire: A bord de une frégate, pour parler un peu rondement
français en chantant.
Le petit novice ayant accepté la rectification, continua:
Qu'on nommait la _Cléopâtre_.
--Bien! fit maître Mérin: voilà un petit jeune homme de rien, qui nous
fait la barbe à tous et à moi aussi. Voilà ce que c'est que d'avoir de
l'idée et la langue bien pendue à son âge.
--Ah ce n'est pas plus malin que ça de faire une chanson! brailla un
nouveau compositeur en descendant de la hune de misaine pour entrer
bravement en lice. Attendez un peu, je vais vous en repasser tant qu'il
vous en faudra des couplets à la brasse; et le poète gabier, ainsi
réveillé par le bruit des éloges que le maître venait d'accorder au
novice, ajouta aux vers déjà mis sur le métier:
Cléopâtre est un beau nom
Ah m'a répondu ma belle!
Mais ce n'est pas bien à elle,
Qu'elle porte des canons.
--Indubitablement!... dit alors maître Mérin; indubitablement, c'est du
chanvre du premier brin que celui-ci vient de nous filer: long, souple
et coriace. A-t-il donc l'haleine longue et le souffle robuste!
Maintenant il n'y a plus qu'à essayer le premier couplet en le chantant
en rond pour voir s'il peut aller bout à bout sans être obligé de lui
faire des ajus.
Tous les hommes de quart imitèrent à l'instant même cet avis, et
procédèrent à l'épreuve du couplet, en se prenant par la main et en
dansant autour du cabestan, au refrain de ce littéraire assemblage de
pièces et de morceaux, rétabli dans l'état suivant:
Nous étions partis de Brest
Ayant du canon pour lest,
A bord de une frégate
Qu'on nommait la Cléopâtre.
Cléopâtre est un beau nom
Ah m'a répondu ma belle
Mais ce n'est pas bien à elle,
Qu'elle porte du canon.
Le succès donna de l'audace même aux plus timides. Après l'heureuse
épreuve que l'on venait de faire subir à la première strophe de l'ode
ainsi improvisée par les versificateurs du bord, la mêlée devint
générale, et il aurait été aussi difficile d'arrêter leur verve, qu'il
avait été mal aisé quelques minutes auparavant d'exciter leur veine
paresseuse. Tout le monde enfin donna son mot pour lâcher le second
couplet, tant chacun se montrait jaloux de porter au moins sa pierre à
l'édifice que l'on s'était mis en train de bâtir en commun. Un vieux
quartier-maître, aiguillonné par l'exemple des conscrits de la frégate,
s'écria tout d'un trait:
Ah comment, beau matelot,
Pourrai-je avoir du repos,
--C'est ça, père Laflamme, dit un gros gabier piqué au jeu par la pointe
du quartier-maître: attrapez-moi ceci pour l'amarrer à la suite de votre
commencement du second:
Vous savant parti-z-en guerre
Pour combattre l'Angleterre.
Le gros gabier épuisé de la route qu'il venait de faire pour la première
fois peut-être dans le domaine des Muses, resta court. Mais un petit
mousse, qui le suivait, se mit à glapir de sa voix flûtée les vers
suivans, en paraphrasant le refrain du couplet déjà chanté:
Cléopâtre est un beau nom
Et je l'aimerais bien dit-elle,
Si pour ceinture la belle
Ne portait pas de canons.
--Bien souqué, bien souqué, grommela maître Mérin avec l'accent de
l'approbation la moins équivoque. Cette nuit, il paraîtrait que c'est au
plus failli chien d'avoir plus d'esprit de chanson que les hommes faits.
Jusqu'à un moussaillon qui vient de nous envoyer par le bec la moitié
d'une bordée de fariboles, comme s'il avait des chansons dans le ventre
et le mal de mer du chant d'Opéra dans la bouche, comme on nomme ça à
terre. C'est honteux pour nous, le diable me soulage en grand! Mais qui
est-ce qui nous fichera le troisième morceau de complainte, en plein
dans la physionomie?
Le maître avait à peine prononcé la phrase dans laquelle il exprimait un
doute presque injurieux pour le talent des Orphées, qu'un canonnier de
marine se mit à roucouler avec un certain air de prétention au
sentiment:
Mes amours, ne craignez pas
Ces gros canons de l'Etat,
C'est la ceinture ma...
L'officier de quart, qui probablement ignorait en se promenant à
l'arrière, la noble préoccupation à laquelle s'abandonnaient ses gens du
gaillard d'avant, ordonna, en sentant la brise fraîchir, de serrer les
catacois et de rentrer les bonnettes de perroquet. C'est ce commandement
jeté d'une voix impérieuse et brève dans le groupe de poètes, qui venait
de couper ainsi la queue du troisième vers improvisé par le canonnier de
marine. Mais malgré cet incident anti-mélodique, les gabiers, arrachés
si subitement à leurs littéraires loisirs, n'en sautèrent pas moins vite
dans les enfléchures pour grimper sur les vergues des catacois, et pour
ramasser les bonnettes qu'on leur avait ordonné de rentrer.
Cette petite besogne de quelques minutes, une fois terminée, chacun se
remit avec une verve nouvelle au travail qu'elle avait un instant
interrompu. Le canonnier de marine tenant à honneur de finir son couplet
commencé, l'acheva presque d'un trait. Mais ce furent surtout les
gabiers qui, descendant de dessus leurs vergues et leurs barres, se
montrèrent pour cette fois les plus surabondamment inspirés. A la
profusion avec laquelle les vers découlaient de leurs lèvres encore un
peu humectées du jus du tabac, qu'ils avaient sans doute assez exprimé
entre leurs maxillaires, dans leur brusque ascension, on aurait dit
qu'en s'élevant jusqu'aux parties les plus hautes de la mâture, ils
avaient dérobé au ciel le feu créateur dont ils s'étaient un instant
rapprochés. Je veux faire tout le reste de la chanson, s'écriait l'un
avec une ardeur toute pyndarique. Non, je veux que tu m'en laisses au
moins la moitié, et il n'y en aura pas de trop, répondait l'autre avec
non moins de témérité et d'exaltation. Si bien qu'en moins d'un
quart-d'heure, la pauvre complainte, que maître Mérin avait eu tant de
peine à mettre en train, se trouva composée, rimée et achevée jusqu'au
cinquième couplet inclusivement.
Pour l'honneur des belles-lettres du gaillard-d'avant, qui n'ont pas
encore obtenu de mention ou de prix académique, et pour la gloire
surtout des improvisateurs du bord, qui n'ont jamais songé peut-être à
donner de séances publiques, nous rétablirons ici le texte du
chef-d'oeuvre à la création duquel nous avons assisté, et dont nous
venons de retracer la mystérieuse composition à nos lecteurs.
Nous étions partis de Brest
Ayant des canons pour lest,
A bord de une frégate,
Qu'on nommait la _Cléopâtre_.
«Cléopâtre est un beau nom,
«Ah! m'a répondu ma belle,
«Mais ce n'est pas bien, dit-elle,
«Qu'elle porte des canons.
«Ah! comment, beau matelot,
«pourrai-je avoir du repos,
«Vous savant parti-z-en guerre
«Pour combattre l'Angleterre.
«Cléopâtre est un beau nom,
«Et je l'aimerais dit-elle,
«Si pour ceinture, la belle,
«Ne portait pas des canons.
Mes amours ne craignez pas
Ces gros canons de l'état;
C'est la ceinture, ma mie,
D'une frégate jolie.
Un navire sans canons,
Au service de la France,
C'est quasi, comme à la danse,
Une belle sans jupon.
Au large étant-z-arrivé,
Un gallion s'est trouvé,
Sous le vent de la frégate,
Qu'il était chargé de piastres.
Cléopâtre et ses canons
Ont joué de la musique,
Pour faire amener la prise
Et lui demander son nom.
A Brest étant revenu,
Et ma mie ayant revu,
Je lui dis, voilà brunette,
La prise que j'avons faite.
Vous voyez bien qu'il est bon
Pour la frégate jolie,
D'avoir ceinture garnie,
Pour avoir des picaillons.
Ah! je vois bien qu'il est bon,
M'a répondu la bergère,
D'avoir du canon en guerre
Et mon coeur ne dit pas non.