II

[Cover Illustration]

_Les Huit Jours_

_du_

_Petit Marquis_

_———————_

_Carlos et Cornélius_

_Par_

_Jules Claretie_

_de l’Académie française_

_[Illustration]_

_Paris_

_Nelson, Éditeurs_

__189, rue Saint-Jacques__

_Londres, Édimbourg et New-York_

Tous droits de reproduction et de traduction

réservés pour tous pays.

[Illustration: _TABLE_]

_LES HUIT JOURS DU PETIT MARQUIS_

_CARLOS ET CORNÉLIUS_

LES HUIT JOURS

DU PETIT MARQUIS

LES HUIT JOURS

DU PETIT MARQUIS

I

UN dimanche, un dimanche anglais, le terrible _Sunday_ silencieux et

morne, le dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche de juin, sous la

chaleur torride, la lourde chaleur des étés de Londres, un dimanche de

1793, à l’heure où les jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine

avaient pour réponse les jours orageux du Strand, les bouillonnements de

Pall Mall, les nuits pleines de colères de la Chambre des Communes, —

un triste et beau dimanche d’exil, — et, dans les rues de la ville

immense, depuis le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu de lin, le

marquis de Beauchamp d’Antignac promenait sa désolation, à travers les

rues, se demandant si, par une ironie des heures, le temps n’était pas

plus long et plus pesant, un dimanche, dans l’atmosphère lourde de la

vieille Angleterre.

Oh! ces dimanches, qui revenaient si vite au bout de semaines qui

passaient si lentement, comme il en avait déjà supporté, traîné du matin

au soir, dans les rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait ce

Paris à peine entrevu, Paris, Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et

goûté d’exquis au sortir de sa province, tout ce qu’il avait quitté

brusquement pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi bien, lui

disait-on, l’honneur était à Coblentz ou à Londres!

Émigré! Il s’était, un matin, réveillé en une petite chambre de Crown

Court, dans Pall Mall, sous les toits d’une maison anglaise, et il avait

regardé autour de lui. C’était, ce jour-là, un matin de printemps, et un

soleil pâle, si pâle, trouait péniblement le brouillard gris qui

traînait sur les toits carrés, aux tuiles sombres, se déchiquetait aux

cheminées dont les fumées se mêlaient à cette brume... Il avait, deux

jours auparavant, traversé la Manche dans une méchante barque de

pêcheur, partie de Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone, il y était

demeuré quelques heures, regardant, au loin, l’horizon, y cherchant en

vain cette terre de France disparue et qu’il ne reverrait jamais,

peut-être.

Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un

peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes

sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas,

sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y

égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute,

périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester!

Et le petit marquis soupirait.

— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me

rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France!

En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis

de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa

fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une

mer de briques dans le brouillard du matin.

Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre.

Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel

et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot _jamais_ peut être prononcé.

Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent

les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où

le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais,

sur la jetée de Douvres:

— Allons en France!

Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours

pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait

les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le

temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur

gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes,

ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du

chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée,

imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il

regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses

périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait

peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin

galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire

des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers

qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle

misère!

Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand

il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait,

titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et

flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit

rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en

étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au

petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de

gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre:

_Bioutchemp!_

Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne

dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à

Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer,

user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers

écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne

point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des

allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies,

la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence

étroite.

Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis?

Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des

compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français?

Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise?

— Qui vivra verra! se disait-il.

Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se

disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours:

— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je

reverrai peut-être Versailles!

Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine

curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais

de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits

rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du

vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était

chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées

comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en

ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même

cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux

couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes

plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc

en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp,

lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants,

mais qui avaient tourné au peuple, les faquins!

Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un

Français, de victoires anglaises: _Blenheim_, _Ramillies_, _Malplaquet_,

brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir

insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain

narquois:

Monsieur Malbrough est mort,

Est mort et enterré...

Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se

heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs

crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient

représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête

poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier

général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes,

qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous

ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir.

Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui,

vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient

aussi. Il entendait des mots comme: _French tigers_, et cela lui

déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi

comparés à des fauves. Alors, il se disait:

— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand

elles sont jolies. Regardons les femmes!

Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les

trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs,

leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous

flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il

sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour

lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris.

— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses,

mais qui manquent de sel... absolument.

Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce

exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient

belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères

avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques

mèches de leurs cheveux!

Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de

son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour,

le bienheureux retour.

Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se

dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec

son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de

Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant

lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment

planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de

Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les

cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et

propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le

marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût

fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans

une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un

Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français

petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y

trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses

mollets.

— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques

que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers

hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le _French dog_!

Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de _lanes_

humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies

dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière

des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à

travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes

énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or,

pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des

noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander

son chemin.

Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce

silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté,

l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy

déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown

Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui

remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser

la pauvre bête mal finir dans une _turtle soup_ que de la condamner,

elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de

Robespierre, à la prison, à l’exil.

Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que

celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il

appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des

goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus

tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies _maids_

en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou

bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les

belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de

Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse

fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec

son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que

mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans

l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste,

d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme

un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être

jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer...

Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à

M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les

palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du

mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le

brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire

éclairant sa figure fraîche:

— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous!

Elle le pouvait, la Suissesse!

Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de

Beauchamp d’Antignac.

Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la

maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un

prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une

sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait.

Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait

s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de

lui-même:

— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si

j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie!

Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce

qu’on voudra. Un rêve!

Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade

par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de

l’an III, — l’an III, comme _ils_ disaient là-bas!

II

Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il

errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré,

poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où,

calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa

maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux

d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre,

— ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante,

s’appelait _pit_, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de

Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de

Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se

contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le

charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix

faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les

jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons,

c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais

quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux,

la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement

française, pas plus que le solide et patriotique _roast beef_, le vieux

_roast beef_ anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre

périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le

champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le

ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.

Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans

le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade,

interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: _The

School for Scandal_, — la Médisance, souveraine en tous pays, —

lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il

aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul

lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc

coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé

et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire

plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des

passants dans cet étouffant _Sunday_ désert.

Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille.

Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à

coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un

tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la

fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et

rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est

encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des

roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin,

d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs

entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images

du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un

bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête

juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux

blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des

yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui,

tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un

regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée

sur un ciel de mai.

— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie

comme une fillette de Greuze.

Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il

s’apprêtait à demander, en anglais: «_How much?_ (Combien?)», à la jolie

fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant

rapidement une révérence:

— Fleurissez-vous, monsieur!

O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait

là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote

perdue comme lui dans ce vaste Londres!

— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays!

— Parfaitement, fit le petit Greuze.

— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français?

— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française?

Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de

piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était

pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il

prit la rose pâle et, cette fois, dit:

— Combien?

— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout,

s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires!

Elle souriait, essayant d’être gaie.

— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre.

Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la

bouquetière.

— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme

un lord.

— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement

anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de

quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des

gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la

canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans

une semaine...

— Dans une semaine?

— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris!

— Dans huit jours?

— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un

shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les

bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin

de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre

vos roses..., dans huit jours!

Il répéta, insistant, scandant les syllabes:

— Dans huit jours!

La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix

changée:

— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses!

Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans

son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien

en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux,

caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique.

— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris?

— Non, dit-elle. Je suis...

Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret.

— Vous êtes?

— J’étais..., fit-elle.

Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à

révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et

respirant la pâle rose:

— Vous étiez...?

Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes,

pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement,

dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien:

— J’étais comédienne!

— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute,

vous venez vous établir tout près de Drury Lane?

— L’odeur des coulisses, la vue des affiches!

Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon

cœur.

— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus

d’attention encore, la vendeuse de fleurs.

Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et

hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui

ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les

cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux

plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice

échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant

des fleurettes aux passants.

— Comédienne!

Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française,

le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger

quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice

prête à entrer en scène.

— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre?

— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai

eu peur!

— Vos camarades?

— Sans doute.

— Quels camarades a-t-on arrêtés?

— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française!

Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette

petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce

blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la

coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la

Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin,

malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de

rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux

comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même.

Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa

vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces

créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin,

dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à

face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui

parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M.

Marmontel en eût fait un conte.

— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la

Comédie-Française?

— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.

Elle ajouta bien vite:

— Oh! je ne suis pas M^{lle} Contat!... Mais, toute petite pensionnaire

que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler M^{lle} Charlotte

Lachassaigne, dans _Le Mariage de Figaro_, un soir qu’elle ne pouvait

jouer Fanchette. Oui, M^{lle} Lachassaigne, qui passe pour être fille du

prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!

— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.

Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille

continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher

théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion

au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.

— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur

l’air des _Folies d’Espagne_, le soir que je remplaçais M^{lle}

Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape

sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle»,

voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai

gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est

devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous

avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!

Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser

d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi,

hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se

confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille

racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute,

comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite

ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour

figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais,

malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les

admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon,

M^{lle} Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, M^{lle} Olivier,

qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce

Paris qu’elle avait charmé.

— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue

actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette,

comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends

peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les

fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait

peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis

royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de

Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour

Boulogne ou Calais!

— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble

que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le

marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable

de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous

l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura

raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...

— Dans huit jours?

— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie,

et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez

sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous

jetterai la première rose!

— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant,

fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!

Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius · 第 1 / 14 题