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CITÉS ET RUINES AMÉRICAINES
MITLA, PALENQUÉ, IZAMAL, CHICHEN-ITZA, UXMAL
RECUEILLIES ET PHOTOGRAPHIÉES
PAR DÉSIRÉ CHARNAY
AVEC UN TEXTE
PAR M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
SUIVI
DU VOYAGE ET DES DOCUMENTS DE L'AUTEUR
OUVRAGE DÉDIÉ
À S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III
ET PUBLIÉ SOUS LE PATRONAGE DE SA MAJESTÉ
PARIS
GIDE, ÉDITEUR
5, RUE BONAPARTE
A. MOREL ET Ce
18, RUE VIVIENNE
PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
55, QUAI DES AUGUSTINS.
1863
Tous droits réservés.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE I
ANTIQUITÉS AMÉRICAINES 1
Ruines d'Isamal 46
Ruines de Chichen-Itza 48
Ruines d'Uxmal 61
Ruines de Palenqué 72
Ruines de Mitla 74
LE MEXIQUE (1858-1861) 105
I. Départ de Paris.--La Vera Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect général
de la ville.--Le port.--Le môle.--Excursion aux environs.--Le nord à
Vera Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de Mexico 107
II. MEXICO.--La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect
général.--Le saint-sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à
Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le
théâtre.--Les chaînes 133
III. COUTUMES.--Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les
enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands
chemins.--Utilité d'un rabat.--Mexico et ses monuments.--La
banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco 151
IV. ANECDOTES ET RÉFLEXIONS 177
V. TEHUACAN.--Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures
de Pedro.--La venta Salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del
valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le
torrent.--Quiotepec.--Le Huero Lopez et sa troupe.--Les
Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée
d'Oaxaca 205
VI. Oaxaca.--La ville.--Les moeurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de
don Raphaël.--Les passions politiques 225
VII. Long séjour.--Phénomènes photographiques---Les trois
vallées.--Santa Maria del Tule.--Le sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le
village.--Les pitajas.--Clichés perdus.--Prise de la ville.--Mont
Alban.--Le vieux couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la
ville.--Départ pour Vera Cruz 247
VIII. Le rancho dans le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La
sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs
villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le
fabricant d'orgues.--La descente de
Cuasimulco.--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Avarado.--Vera Cruz.--Le
siége 271
IX. LE YUCATAN.--Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les
Indiens prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et
coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne 301
X. CHICHEN-ITZA.--Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de
Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le
médecin malgré lui 323
XI. UXMAL.--Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La
famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le
retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose 351
XII. L'UZUMACINTA.--Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La
traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à
Palissada.-- Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San
Pedro et la chasse aux crocodiles.--Les marais.--L'iguane.--Las
Playas 383
XIII. De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don
Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et les
temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits,
apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo. 411
XIV. TUMBALA.--Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au
rancho.--Absence des Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins
affreux.--Désespoir de Carlos.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San
Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des
habitants.--Arrivée des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San
Pedro à Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les
jaguars.--Arrivée à Tumbala. 443
XV. SAN CRISTOBAL.--Tumbala.--Le curé.--La chasse aux
dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Moeurs
indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Ténéjapa.--San
Cristobal.--Hospitalité de M. Bordwin.--Les moeurs.--Les églises.--Le
psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan. 467
XVI. TEHUANTEPEC.--La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans
les bois.--La rivière.--Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus
(Fête-Dieu).-- Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La
compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes
grasses.--Totalapa.--Oaxaca.-- Histoire du voleurs.--Mexico. 489
XVII. LE POPOCATEPETL.--Ascension du Popocatepetl.--La ville
d'Amécaméca.--La famille Perez.--Tomacoco.--Le rancho de
Tlamacas.--Excursions aux environs.--Le cimetière indien.--Le
volcan.--Retour à Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz.--Rencontre de deux
partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son enlèvement.--Vera
Cruz.--Retour en Europe. 513
NOTES. 540
PLATES.
FIN DE LA TABLE.
PRÉFACE
Il y a cinq ans, lorsque je partis à la recherche de ces ruines
merveilleuses, mon intention était d'en faire une étude approfondie et
de traiter le sujet moi-même. Surpris de la manière incomplète avec
laquelle certains voyageurs avaient abordé ce grand sujet, il me sembla
que dans une oeuvre aussi vaste, texte et gravure, tout était à refaire.
Attribuant l'indifférence du public pour une civilisation aussi
originale aux incertitudes qui la voilaient à demi, je voulus qu'on ne
pût récuser l'exactitude de mes travaux, et je pris la photographie
comme témoin.
Mais, lorsque je fus en présence des matériaux, je me sentis accablé par
la grandeur du travail, et je ne me trouvai plus la force de l'achever.
La portée philosophique d'une étude de ce genre saisira tout le monde;
une pareille oeuvre touche aux questions vitales de l'humanité;
l'histoire des religions s'y trouve en cause aussi bien que
l'anthropologie. Ces monuments ne sont-ils pas appelés à nous dire si
leurs fondateurs furent nos frères et nos contemporains, ou si cette
terre nouvelle eut une genèse à part?
L'ouvrage, il faut bien le dire, peut fournir des matières à toutes les
hypothèses et soutenir tous les systèmes.
À Izamal, par exemple, vous trouvez, dans les bases des pyramides
artificielles que surmontaient les temples, des figures gigantesques
rappelant les sphinx de l'Égypte. À Chichen-Itza, l'Inde pourrait
revendiquer les énormes figures d'idole qui ornent la frise du palais
des Nonnes; le palais du gouverneur, à Uxmal, vous donne des grecques
admirablement dessinées; Palenqué, dans quelques bas-reliefs, a des
intentions assyriennes, et les palais funéraires de Mitla reproduisent
en certains cas l'ordonnance des demeures chinoises. Une immixtion de
races suffit-elle pour expliquer ces ressemblances? faut-il conclure à
l'action exclusive des vieilles civilisations et renoncer à l'hypothèse
d'une race originale américaine?
L'histoire et l'origine de ces peuples n'offrent donc qu'un vaste champ
d'hypothèses. Les premiers historiens de ce monde nouveau n'étaient
point des érudits; la religion, du reste, défendait à cette époque, les
investigations trop savantes; leurs descriptions, voire celles du
conquérant lui-même, ne se bornent qu'à des comparaisons banales avec
les villes d'Espagne, où çà et là percent quelques souvenirs romains.
Les traditions recueillies jusqu'à ce jour (nous ne parlons point des
Aztèques) ont un cachet apocryphe qui ne doit pas échapper à l'oeil de
l'observateur; il semble que des épisodes bibliques, mêlés dans les
premiers temps aux anciennes légendes américaines, nous reviennent dans
les traductions nouvelles, mélangés aux figures poétiques de ces
peuples, mais empreints encore de leur parfum sacré. C'est ainsi que la
création genésiaque, les luttes des géants, le déluge, se retrouvent
dans le _Popol-Vuh_, que nous a récemment donné M. Brasseur de
Bourbourg.
Les Espagnols, aux jours de la conquête, avaient tout intérêt à faire
disparaître les documents historiques des vaincus; ils durent les
modifier à leur gré, le faisant de bonne foi peut-être, considérant les
religions de leurs nouveaux sujets comme des abominations qu'il fallait
balayer du sol et remplacer par la croyance catholique.
Premier bégayement de l'histoire, la tradition est aussi le premier pas
d'un peuple pour échapper à l'ignorance; à ce titre, elle est toujours
respectable. Mais cette tradition n'est, dans ce cas, qu'une aide de
plus dans le travail de l'historien; il doit s'en servir avec prudence
et se garder de rien affirmer par elle.
Pour moi, je m'étais dit qu'au commencement des choses, les hommes, en
quelque lieu de la terre qu'ils habitassent, n'ayant que des idées
simples et en petit nombre, devaient, en les formulant, se rencontrer
parfois.
Les poésies primitives, riches on pauvres, suivant le génie des peuples,
m'avaient offert dans leurs images des rapprochements de ce genre, et je
prêtais à l'architecture le même langage. Eus-je tort? Je m'arrête.
Je sais que l'ignorance est pleine d'affirmation et de certitude; le
doute raisonné, la grande discussion appartiennent à la science. Je
remets donc sans commentaire mon oeuvre entre ses mains; à elle seule de
créer une histoire et de combler cette lacune dans la filiation des
races.
Quant à l'étude architectonique des monuments, il fallait un talent
synthétique qui pût reconstruire le passé sur les ruines du présent;
j'eus recours à M. Viollet-le-Duc, à qui rien n'est étranger de ce qui
regarde l'architecture, et qui m'accueillit avec cette bienveillance que
tous ceux qui l'approchent ont éprouvée comme moi.
Il appartenait à une imagination aussi féconde, aidée d'une science
d'appréciation aussi merveilleuse que celle de M. Viollet-le-Duc, le
droit de donner sur ces monuments des aperçus neufs et de lumineuses
expositions.
L'album des _Cités et Ruines américaines_ complète, en les rectifiant
parfois, les vastes travaux entrepris sur ces matières par d'illustres
voyageurs.
La première exploration date de 1787, et fut dirigée par Antonio del
Rio; mais la publication des documents, retardée par l'opposition
systématique du clergé mexicain, ne vit le jour qu'en 1822.
Dupaix vient en seconde ligne, de 1805 à 1808. Ses relations et les
dessins de Castañeda, remis entre les mains de M. Baradère, furent
publiés en 1836, sous les auspices de MM. Thiers et Guizot.
Plus tard, les travaux de MM. de Waldeck, de Stephens et Catherwood, et
l'immense ouvrage de lord Kingsborough achevèrent d'attirer l'attention
des Sociétés savantes sur ces empires oubliés. Depuis, d'autres auteurs
ont dévoué leur vie à faire connaître ces ruines étranges. En première
ligne, il faut citer M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui sait joindre à
l'audacieuse ardeur d'un pionnier de la civilisation les persévérantes
recherches d'un bénédictin.
Pour ce qui me regarde, ma tâche est facile: je raconte ce que j'ai vu
et ce qu'il m'a été donné d'observer; c'est donc une simple relation que
j'offre au public; elle n'aura d'autre valeur que la vérité.
L'Empereur, à qui rien n'échappe de ce qui est utile, noble ou grand,
qui sait honorer le mérite comme encourager les plus modestes travaux, a
daigné prendre sous son patronage l'album des _Cités et Ruines
américaines_. C'est pénétré d'une si haute faveur, que nous adressons
humblement à Sa Majesté nos actions de grâces et l'expression de notre
reconnaissance.
DÉSIRÉ CHARNAY.
ANTIQUITÉS AMÉRICAINES
Depuis le commencement du siècle, les antiquités mexicaines ont
préoccupé, non sans raison, le monde savant. Des voyageurs ont parcouru
l'Amérique centrale après de Humboldt, et ont ajouté leurs observations
à celles de l'illustre écrivain, pour les confirmer plutôt que pour les
modifier. Tel est, en effet, le privilége de ces grandes intelligences
qui, de temps à autre, viennent éclairer l'humanité, que leurs
découvertes et même leurs hypothèses sont consacrées par les recherches
et les travaux des patients explorateurs venus après eux. Si ces génies
ont négligé ou effleuré trop légèrement quelques détails, si parfois ils
n'ont entrevu la vérité qu'à travers un brouillard, leurs conclusions
sont en bloc toujours conformes à l'ordre général des faits moraux et
physiques. Les Cuvier, les Humboldt, les Arago, les Champollion n'ont
certes pas vu toute la vérité; mais ils ont frayé la route à suivre, et
ne sont jamais tombés dans ces erreurs absolues qui pendant des années
égarent les savants venus après eux.
Le _nouveau_ monde est en effet nouveau, si on le compare à l'Asie et à
la vieille Europe, c'est-à-dire que l'homme civilisé, ou plutôt
civilisateur, est venu s'établir sur ce continent longtemps après les
premiers siècles historiques de notre hémisphère; mais cependant toutes
les recherches récemment faites portent à croire qu'une civilisation
avancée dominait ces vastes contrées bien avant l'ère chrétienne.
Relativement, les civilisations américaines étaient arrivées à la
décadence au moment où les Espagnols s'emparèrent du Mexique, de
l'Yucatan et du Pérou. Leur apogée remontait à plusieurs siècles avant
la conquête; ce fait ne peut être mis en doute aujourd'hui. Mais à
quelle race appartenaient ces peuplades qui jetèrent un si vif éclat
vers le VIIe siècle de notre ère? D'où venaient-elles? étaient-elles
sorties des provinces septentrionales du Japon? venaient-elles de
l'Orient ou de l'Occident? appartenaient-elles aux races blanches pures
ou aux races touraniennes mélangées de blanc? Ces questions ne sont pas
résolues, et nous n'avons pas la prétention de les résoudre; toutefois,
sans sortir des limites que nous impose notre tâche, en examinant avec
attention les monuments d'architecture photographiés par M. Charnay,
peut-être pourrons-nous jeter quelque lumière sur cette partie de la
grande histoire humaine.
Il est difficile d'admettre que _tous_ les hommes, à l'origine de leur
civilisation, aient employé les mêmes méthodes, lorsqu'ils ont pu
produire des oeuvres sorties de leur cerveau; l'étude attentive des
monuments qui nous sont connus, en Asie, en Égypte et en Europe,
démentirait ce système de production uniforme; cette étude conduit à
admettre que certaines méthodes appartiennent à certaines races. Ainsi,
par exemple: telles races n'ont jamais employé le mortier dans leurs
constructions; d'autres l'ont employé dès l'époque la plus reculée;
celles-ci ont fait dériver leur architecture de l'art de la
charpenterie; celles-là de la construction en terre, en pisé ou en
brique. Les races jaunes ont une aptitude particulière pour extraire,
affiner, mélanger et travailler les métaux; les races blanches, au
contraire, ne peuvent s'astreindre aux pénibles labeurs qu'exigent leur
extraction et leur mise en oeuvre. Il est des hommes qui aiment les bords
des fleuves, les marais, les lieux bas; il en est d'autres qui
s'établissent sur les hauteurs. En cela, la nature physique est d'accord
avec l'instinct, et si un Chinois peut vivre au milieu des rizières et
des terrains paludéens, le Caucasien y mourra de la fièvre. Partant du
connu pour arriver à l'inconnu, nous pourrons donc tout d'abord dire:
tel monument appartient à telle race, parce que les méthodes employées
pour l'élever n'ont été pratiquées sur les parties du globe, où les
documents historiques ne font pas défaut, que par cette race seule.
Mais, il faut l'avouer, les mélanges de ces races entre elles modifient
les conséquences de ce principe à l'infini; non pas à ce point,
cependant, que l'on ne puisse découvrir, dans les monuments mêmes, les
origines diverses qui se sont confondues pour les élever. C'est là où
l'on ne saurait apporter un esprit d'analyse trop scrupuleux.
Il est nécessaire, avant d'entrer dans l'examen détaillé des monuments
que nous essayerons de décrire, de jeter un coup d'oeil sur le continent
américain. Séparé de l'Europe et de l'Afrique, d'une part; des confins
de l'Asie, de l'autre, par deux océans, il touche presque à l'Europe, au
nord-est, par le Groenland; à l'Asie, au nord-ouest, par le détroit de
Behring. Vers l'océan Pacifique, une chaîne de montagnes non
interrompue, comme un immense pli, courant du nord au sud, domine les
deux Amériques depuis les contrées habitées par les Esquimaux jusqu'au
détroit de Magellan. Cette chaîne de montagnes ne laisse entre elle et
l'océan Pacifique à l'ouest, qu'une langue de terre relativement
étroite, tandis qu'au contraire, du côté de l'est, le continent s'étend,
se découpe, est sillonné par de larges fleuves et dominé par des amas de
montagnes secondaires.
En admettant _à priori_ que les Amériques aient été occupées par des
peuplades venues du nord, celles qui se seraient présentées par le
détroit de Behring devaient naturellement suivre le pays situé à l'ouest
entre les montagnes et la mer, et descendre peu à peu, afin de trouver
des climats favorables, jusqu'à la hauteur du 20e degré, c'est-à-dire
du Mexique; celles qui, étant sorties du Groenland, auraient débarqué
sur la terre de Labrador devaient, toujours en cherchant un ciel plus
doux, descendre vers les États de l'Ohio, occuper le littoral de la
Caroline, s'étendre jusque dans la péninsule des Florides, reconnaître
l'île de Cuba, et bientôt l'Yucatan. Toujours en suivant notre
hypothèse, si les peuplades venues du nord-ouest appartenaient aux races
touraniennes ou malayes, et si celles venues du nord-est appartenaient
aux races scandinaves ou indo-germaniques, il est certain qu'en
descendant l'une et l'autre vers le sud, elles devaient se rencontrer au
point le plus étroit du continent américain entre les deux mers,
c'est-à-dire sur les bords du golfe du Mexique. Si encore nous supposons
que l'une de ces deux émigrations s'était établie avant l'autre sur le
territoire du Mexique, la seconde a dû entamer avec celle-ci de longues
luttes pour devenir maîtresse du sol. Or si, en 1829, Cuvier ne croyait
pas pouvoir émettre une opinion sur la nature ethnique des nations
indigènes de l'Amérique, on peut aujourd'hui, grâce aux travaux des
derniers voyageurs et aux photographies, constater que peu de contrées
du monde offrent une variété plus étendue de types appartenant à des
races diverses. On trouve de tout en Amérique, depuis le noir du Congo
jusqu'au blanc pur en passant par le touranien et la variété rouge.
Les rares documents historiques antérieurs à la conquête espagnole du
Mexique signalent en effet une suite d'immigrations, venant du nord-est,
puis retournant d'où elles étaient venues, s'étendant jusqu'au Pérou;
des luttes acharnées entre les conquérants et les anciens possesseurs du
sol, un mouvement prodigieux d'hommes, de races ou de tribus diverses,
se disputant la prédominance. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si
aujourd'hui, au Mexique même, on signale la présence de races diverses
que d'ailleurs M. Flourens (nous ne saurions contester son opinion en
ces matières) considère comme ne présentant aucune variété étrangère à
celles qui occupent le reste du globe. Les photographies faites d'après
des individus nés au Mexique, que nous avons sous les yeux, ne peuvent
que confirmer cette opinion. Ces épreuves nous montrent des sujets
appartenant à la race finnique, dont le caractère est parfaitement
reconnaissable; d'autres plus nobles, qui reproduisent les traits
saillants des figures sculptées à Palenqué; des métisses malais,
mélangés de sang noir et de sang jaune, avec une dose très-légère de
blanc; puis des personnages dont le caractère ethnique rappelle les
beaux types blancs, quoique très-étrangers à la race celtibérienne ou
espagnole qui se distingue toujours au milieu de ces diverses peuplades
désignées aujourd'hui indifféremment sous le nom de Mexicains. Avant
l'arrivée des conquérants européens du XVIe siècle, il y avait donc
au Mexique des couches de races variées depuis la race jaune finnique ou
touranienne jusqu'à la race blanche, dont l'origine apparaît sur les
hauts plateaux septentrionaux de l'Inde. Je me garderai de trancher les
questions que la présence de ces races diverses peut soulever; il
suffira de constater les faits. Quant à savoir quelle est, dans
l'Amérique centrale et au Mexique, la race aborigène, et s'il y a même
une race aborigène, il ne semble pas que les observations recueillies
jusqu'à présent permettent de conclure. Toutefois il paraît certain,
d'après l'examen des documents historiques et des monuments, que les
races jaunes ou fortement mélangées de sang jaune occupaient ces
contrées bien avant la civilisation due aux Olmécas, aux Nahuas ou aux
Toltèques. En cela, l'histoire primitive de l'Amérique ne différerait
pas de celle de l'Inde, de la Chine, du Japon et même de la partie
occidentale de l'Europe. Les Américains possédaient avant les voyages de
Colomb une écriture phonétique; le mémoire de M. Aubin sur la _peinture
didactique_ et l'_écriture figurative des anciens Mexicains_ et les
travaux de M. Prescott ne laissent guère de doutes à cet égard. M.
l'abbé Brasseur de Bourbourg prétend même que les cartouches gravés sur
certains monuments de Palenqué, de Chichen-Itza et d'Uxmal
appartiennent, suivant toute apparence, à la langue maya ou à ses
dialectes. Quant aux Aztèques, les derniers venus, ou plutôt le résultat
d'une fusion des émigrants blancs avec les indigènes, leur écriture ne
consiste plus qu'en un système graphique imparfait, fort inférieur aux
hiéroglyphes et à l'écriture phonétique des Olmécas et des Nahuas,
Quichés ou Toltèques. Au moment de la conquête des Espagnols, le Mexique
était retombé dans un état d'infériorité relative, comme si les tribus
civilisatrices qui avaient dominé ces contrées quelques siècles avant
notre ère, et s'y étaient maintenues jusqu'au XIIe, avaient été peu à
peu absorbées par une race indigène inférieure. L'éloquence, ou pour
mieux dire un parlage nébuleux, y était fort en honneur au moment de
l'arrivée de Fernand Cortez. Les massacres hiératiques étaient pratiqués
sans limites et sans scrupules. Ce n'était plus le sacrifice humain que
nous trouvons chez les Scythes, chez les Grecs primitifs, chez les
Germains, mais une tuerie sans choix comme sans raison.
Il serait difficile de nier aujourd'hui l'existence des relations des
Scandinaves avec l'Amérique dès le IXe siècle de notre ère. Ces
voyages, fréquents alors et dans les siècles suivants, sont connus par
les Sagas islandaises et relatés par divers chroniqueurs du nord[1]. On
sait qu'à cette époque le Groenland était habité; de nombreuses colonies
islandaises et scandinaves s'y étaient établies et y tenaient un
commerce florissant, qui s'éteignit peu à peu à la suite du
refroidissement progressif de cette vaste contrée. «C'est dans ces
régions septentrionales, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg[2],
qu'existait l'_ultima Thule_, dont parlent tous les géographes anciens,
longtemps avant l'ère chrétienne et que les commentateurs modernes ont
placée alternativement en Danemark et en Islande.»
Les relations indigènes de l'Amérique prouvent, d'une manière
irrécusable, que ce nom avait été donné à plusieurs localités tout à
fait distinctes, et que chacune d'elles avait pu jouer un rôle à part
dans l'histoire. «Dans une mappemonde islandaise datant du milieu du
XIIe siècle, écrit le savant Carl Rafn[3], on rencontre au
nord-ouest, loin des autres pays de l'Europe le nom d'_Island_, et plus
loin, vers l'ouest, on trouve le nom de _Tila_. Il s'ensuit donc que
l'ancien géographe islandais a appliqué le nom de Tile ou de Tula à une
des contrées américaines découvertes par les habitants du Nord.» C'est
de Tula qu'un grand nombre de traditions indiennes font également sortir
la race nahuatl, et voici ce que dit à ce sujet le manuscrit
_Cakchiquel_: «Quatre personnes (_vinak_, gentes) vinrent de Tulan, du
côté où le soleil se lève, c'est un Tulan. Il y en a un autre en
Xibalbay[4], et un autre où le soleil se couche, et c'est là que nous
vînmes; et du côté où le soleil se couche, il y en a un autre où est le
dieu[5]: c'est pourquoi il y a quatre Tulan; et c'est là où le soleil se
couche que nous vînmes à Tulan, de l'autre côté de la mer où est ce
Tulan, et c'est là que nous avons été conçus et engendrés par nos mères
et par nos pères.» Ces quatre Tulan ne donnent-ils pas la suite des
établissements faits par les Islandais ou Scandinaves, depuis leur
départ du nord de l'Europe jusqu'à leur arrivée dans l'Amérique
centrale?
Quoi qu'il en soit, voici des documents recueillis, les uns au nord de
l'Europe, les autres dans les îles et au centre de l'Amérique, qui
coïncident sur un point important, savoir: que les Européens
septentrionaux prétendaient avoir et avaient, en effet, des relations
avec une contrée située au nord-ouest et à l'ouest au delà de l'Océan,
et que les Mexicains nobles prétendaient être venus d'une contrée de
l'est au delà des mers.
Des découvertes faites depuis le commencement du siècle, on peut déjà
conclure que toute la vallée de l'Ohio, depuis le pays des Illinois
jusqu'aux confins du Mexique, a été occupée par des races étrangères à
celles qui habitaient ces contrées à l'époque de leur découverte par les
colons français du Canada et de la Louisiane. En effet, sur le cours de
cette vallée, on a trouvé quantité d'enceintes fortifiées, des _tumuli_
en terre ou en pierres sèches recouvrant des squelettes ne ressemblant
nullement aux Indiens d'aujourd'hui, des chemins couverts, sortes de
caponnières semblables aux ouvrages terrassés qui accompagnent les
_oppida_ de l'Europe occidentale, des souterrains faits avec de la
brique crue ou cuite, des silos, des puits, des coquilles taillées, des
roches couvertes de figures que l'on suppose être des inscriptions, des
momies revêtues de tissus, des objets de silex, d'os et de cuivre. Dans
la partie occidentale de l'État de New-York, on trouve les vestiges
d'une cité défendue par des forts et dont la superficie couvre plus de
500 acres. Le capitaine Carner a découvert, près du lac Pepin et du
Missouri, par 45°,50 latitude nord, une fortification de forme générale
circulaire de près d'un mille d'étendue et pouvant contenir 5,000
hommes: «Quoique ces ouvrages, dit Carner, aient été dégradés par le
temps, on en distingue néanmoins les angles, qui paraissent avoir été
tracés suivant les règles de l'art militaire.» À Marietta, État de
l'Ohio, il existe des ouvrages en terre d'une grande importance qui
paraissent avoir dû servir de défense à une ville. Ces ouvrages
consistent en deux enceintes de forme carrée, l'une plus grande que
l'autre; elles sont établies sur un plateau situé au confluent de l'Ohio
et de la rivière Muskingum et entouré de deux autres cours d'eau. Dans
la plus grande enceinte s'élèvent deux sortes de forts composés d'une
suite d'angles rentrants et saillants. Près de la petite enceinte se
trouve un tertre circulaire entouré d'un parapet. Deux chemins couverts
donnent seuls le moyen d'arriver des bords de la rivière à la plus
grande enceinte. À l'intérieur de cette grande enceinte, près de son
angle nord-ouest, est un tertre à base parallélogramme, de cent
quatre-vingt-huit pieds de long sur trente-deux de large et haut de
neuf. Le sommet est horizontal comme une plate-forme et les côtés sont
presque verticaux. Au milieu de chacun des petits côtés sont pratiqués
des degrés réguliers de six pieds de longueur environ. Près de la partie
méridionale de la même enceinte se trouve un autre tertre semblable. Or
la disposition de ces tertres doit attirer l'attention, comme nous le
verrons bientôt.
Nous ne saurions voir dans ces vastes enceintes terrassées que des
établissements temporaires, des campements de populations en cours
d'émigration. Si, dans ces enceintes, il existait des habitations, elles
ne pouvaient être qu'en bois, puisqu'il ne reste aucune trace de
constructions en pierre. En admettant que ces peuples fussent
aborigènes, pour qu'ils se soient trouvés dans la nécessité d'élever des
fortifications de cette importance, il fallait qu'ils eussent à
combattre des armées venues d'ailleurs, multitudes qui seraient
parvenues à les refouler vers le sud. Que ces peuples primitifs de la
vallée de l'Ohio, du Missouri, soient nés sur le sol américain ou qu'ils
s'y soient transportés à une époque fort ancienne, à quelle race
appartenaient-ils? D'une part, rien dans les restes des établissements
de l'Amérique du Nord, non plus que dans ceux du Mexique, ne fait
supposer la présence toujours caractérisée de la race aryane pure;
d'autre part, tous les débris trouvés, depuis les ustensiles les plus
ordinaires jusqu'aux grands monuments de l'Yucatan et du bas Mexique,
semblent appartenir à des dérivés de races malayes fortement mélangées
de blanc; nous sommes contraints de reconnaître, en effet, dans ces
monuments ainsi que dans les coutumes religieuses des grands
civilisateurs du Mexique, un filon de race blanche. Hérodote[6] rapporte
que les Scythes sacrifient à ce qu'il suppose être le dieu Mars, de
cette manière: «Dans chaque _nome_, on lui élève un temple au milieu
d'un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots,
et on en fait une plate-forme de trois stades en longueur et largeur,
moins en hauteur. Sur cette plate-forme, on pratique une aire carrée
dont trois côtés sont abrupts; le quatrième est fait en pente de manière
à ce qu'on y puisse monter. On y entasse, tous les ans, cent cinquante
charretées de menu bois, pour maintenir le niveau de la plate-forme que
l'injure des saisons tend à réduire de hauteur. Au haut de cette
plate-forme, chaque tribu scythe plante une vieille épée de fer, qui
tient lieu de simulacre de Mars. Les Scythes offrent, tous les ans, à
ces épées des sacrifices de chevaux et d'animaux... Ils sacrifient aussi
le centième de tous les prisonniers qu'ils font sur leurs ennemis... Ils
font d'abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes
humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de
la terrasse, et en répandent le sang sur l'épée...» Le même auteur[7]
explique comment les Scythes scalpaient leurs ennemis. «Pour écorcher
une tête, dit-il, le Scythe fait d'abord une incision à l'entour, vers
les oreilles; et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la
secouant.» Dans ces deux passages, il est difficile de ne pas trouver
une analogie avec les pratiques des anciens habitants du Mexique: usage
d'élever des plates-formes pour offrir des sacrifices humains à la
divinité, sang des victimes recueilli et versé sur le symbole du dieu,
crânes scalpés, écorchement des humains et emploi de leur peau comme
vêtements, nous trouvons tout cela dans les populations anciennes de
l'Amérique centrale. Hérodote rapporte encore que les Scythes rendent
les honneurs de la sépulture à leurs rois dans un canton qu'on appelle
_Gerrhes_, situé vers le lieu où le Borysthène cesse d'être navigable.
Arrivé dans cette contrée, après de longues préparations, on place le
corps sur un lit de verdure et de feuilles entassées. «On plante
ensuite, autour du corps, des piquets, et l'on pose, en travers, des
pièces de bois qu'on couvre de branches de saule. On met, dans l'espace
vide de cette fosse, une des concubines du roi, qu'on a étranglée
auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de
ses serviteurs, des chevaux; en un mot, les prémices de toutes les
autres choses à son usage, et des coupes d'or... Cela fait, les
assistants remplissent la fosse de terre, et travaillent tous à l'envi
l'un de l'autre, à élever, sur le lieu de la sépulture, un tertre
très-haut.» Voilà, certes des usages dont nous trouvons la trace chez
les populations qui ont occupé une grande partie du nord de l'Europe;
nous les trouvons également répandus depuis la vallée de l'Ohio
jusqu'au Mexique même, témoin les deux pyramides élevées en l'honneur
de Hun-Ahpu à Teotihuacan et qui existent encore. «De Tamoanchan, on
allait offrir[8] des sacrifices dans la ville de Teotihuacan... et
c'était là qu'on élisait ceux qui devaient gouverner les autres. Là
aussi on enterrait les princes et les seigneurs, et sur leurs sépultures
ils commandaient d'élever des monticules de terre qu'on voit encore
aujourd'hui et qui paraissent comme des collines faites à la main...»
Prescott[9] reconnaît que les Mexicains n'étaient pas les premiers
civilisateurs de l'empire de Montézuma. Les Toltèques auraient été les
fondateurs de cet empire avant le Xe siècle de notre ère, et, avant
les Toltèques, les Olmécas seraient les constructeurs de ces vastes
édifices dont les ruines présentent un mystère difficile à pénétrer
aujourd'hui. Qu'étaient les Olmécas, d'où venaient-ils? Dans les Sagas
islandaises, toute la contrée comprenant le Texas, la péninsule
floridienne et les bords du Mississipi, la Géorgie actuelle et les
Carolines, est désignée sous le nom d'_Irland-ik-Mikla_, ou la
Grande-Irlande, et par celui de _Hvitramanaland_, ou la Terre des Hommes
blancs[10]. Au Xe siècle, disent les Sagas, une tempête y jeta
Ari[11]... Les Espagnols trouvèrent sur les côtes des Florides des
nations énergiques qui formaient des États florissants, et dont les
chefs possédaient plusieurs îles de l'archipel des Antilles. «Leurs
villes, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, étaient d'ordinaire
construites au bord des lacs ou des fleuves, et quelquefois au milieu
des marécages,»--ce qui porterait à penser que ces populations
appartenaient à des races mélangées de sang jaune,--«entourées
d'enceintes fortifiées avec de larges et profonds fossés: là dominait,
au-dessus des huttes de la plèbe, le tertre massif aux formes
pyramidales, sur l'esplanade duquel était érigée la demeure du chef
gardien du sanctuaire... Ces conquérants parlent d'étangs artificiels,
de routes, de canaux,» (tous travaux qui appartiennent particulièrement
aux races blanches mêlées de sang jaune), «de vergers, de parcs clos, où
les princes réunissaient des troupeaux considérables de cerfs privés,
et, ce qui est plus surprenant, de vaches domestiques, dont le lait
servait à faire du fromage» (ici l'influence de la race blanche est
évidente); «toutes choses qui annoncent une société bien éloignée de
l'état barbare.» Cependant, au moment de la conquête des Espagnols, les
Mexicains ne savaient pas réduire les animaux en domesticité; ils ne
connaissaient pas l'usage du lait, singularité que l'on signale chez
certaines peuplades jaunes; il y avait donc eu, chez ces peuples du
moins, un retour vers un état relativement barbare, par la prédominance
d'une race inférieure.
«Les mêmes récits des voyageurs du XVIe siècle[12] décrivent la
poterie des nations floridiennes comme étant d'une remarquable finesse,
d'une richesse de couleurs et de formes également admirables..... Les
villes d'_Aquera_, d'_Ocale_, de _Nandacaho_ et de _Haïs_, situées dans
les vallées voisines du Mississipi, frappèrent les Espagnols par leur
étendue... Les rois s'y faisaient porter en litière, comme ceux du
Mexique, par les seigneurs de la cour... Ce qui ajoute à la ressemblance
avec les contrées d'origine toltèque, c'est que les hommes y faisaient
l'office de portefaix et de bêtes de somme, exactement comme dans
l'Anahuac... L'agriculture y était en honneur, pratiquée sur une grande
échelle, et, sur les bords du Mississipi, les chefs possédaient des
flottilles d'embarcations dont quelques-unes pouvaient contenir jusqu'à
quatre-vingts hommes[13].» Mais voici qui indique chez ces populations
une forte dose de sang blanc: les femmes, dans la Floride, héritaient
quelquefois de l'autorité suprême, et disposaient alors des temples
nationaux et du produit des récoltes publiques. Des vierges étaient
chargées de garder le sanctuaire du temple du Soleil et devaient y
entretenir un feu perpétuel. À la mort des chefs, comme chez les Nahuas,
on égorgeait un grand nombre de serviteurs et de femmes destinés à les
accompagner et à les servir dans l'autre monde. Chez les Natchez, au
commencement du XVIIIe siècle, la plupart de ces usages s'étaient
conservés. Les voyageurs français et anglais qui visitèrent la côte des
États-Unis et des Florides, ainsi que le pays des Natchez, sont d'accord
pour reconnaître que les habitants de ces contrées prétendaient être
venus occuper ces territoires depuis que l'Amérique centrale était
occupée par les blancs, c'est-à-dire depuis le XVIe siècle. Or ces
dernières émigrations ne savaient plus par qui avaient été construits
les monuments considérables et nombreux qui couvrent encore la vallée du
Mississipi et principalement la rive orientale du fleuve, et cependant
ces monuments sont parents de ceux de l'Yucatan et du Mexique. Ils
consistent en des _tumuli_ élevés, des plates-formes carrées, des
pyramides revêtues originairement de pierre et de brique. Ces ouvrages,
attribués par les archéologues américains aux _Allighéwis_ (dénomination
qui n'apprend rien), appartiennent, par leur nature, aux races qui se
sont répandues dans l'Amérique centrale et qui ont élevé les grands
édifices que nous allons examiner. En effet, on observe que ces
monuments du nord-ouest consistent en des ouvrages de terrassement
considérables; que si, sur certains territoires, ils ne présentent aucun
travail de pierre, c'est que le sol était complétement dépourvu de ces
matériaux; que, d'ailleurs, ces Allighéwis savaient au besoin employer
la pierre, puisqu'on trouve des pierres sculptées dans l'intérieur de
leurs pyramides; que, dans le Missouri, il existe des palais en pierre
avec salles, dont les parois s'élèvent en encorbellement afin de pouvoir
supporter un plafond terminal étroit, et que, dans la Louisiane, on voit
encore des constructions comparables aux monuments _cyclopéens_ du
Pérou; que ces édifices, comme le dit un auteur auquel nous faisons des
emprunts fréquents[14], dont l'existence est constatée dans l'État de
New-York, «s'étendent à la base occidentale des Allighéwis, tournent à
l'est dans la Géorgie et atteignent les bords de l'Océan à l'extrémité
la plus méridionale de la Floride; que, dans l'ouest, on les trouve en
grand nombre au bord de toutes les eaux occidentales, jusqu'aux sources
mêmes du Mississipi, éparpillés le long du Missouri et de ses affluents,
et de là continuent jusqu'au golfe du Mexique, s'étendant même au delà
de la Rivière-Rouge, au nord-ouest du Texas. Or la distance qu'il y a de
la grande pyramide de la Rivière-Rouge aux premiers téocalli de la
Nouvelle-Espagne, dit M. Brakenridge[15], n'est pas si grande qu'on ne
puisse les considérer comme des monuments de la même contrée,» ou plutôt
appartenant à la même race d'hommes.
La direction de ce courant d'émigrations ayant laissé des traces sur le
sol part des régions les plus froides du nord, ne touche sur aucun point
la côte de l'océan Pacifique, et se dirige en ligne droite vers le
Mexique; ce qui ferait supposer que les peuplades qui ont érigé les
grands monuments de l'Amérique centrale ne sont point parties du détroit
de Behring, mais du Groenland, et qu'elles appartiennent aux races
scandinaves.
Aujourd'hui, le séjour ou le passage des Scandinaves dans le Groenland
dès le Xe siècle de notre ère, et peut-être avant cette époque, ne
saurait être mis en doute. Le docteur Henri Rink, inspecteur du
Groenland méridional, a fait parvenir à la Société royale des
antiquaires du Nord, en 1859[16], un fragment d'une pierre runique,
trouvée à Igalikko, près des ruines de Brattahlid. En 1824, le
Groenlandais Pélinut avait trouvé, dans l'île de Kingiktorsoak, au haut
de la mer de Baffin, presque vis-à-vis le détroit de
Lancaster-et-Barrow, une pierre runique parfaitement gravée, dont voici
la traduction: «Erling, fils de Sigvat, et Biarne, fils de Thord, et
Endride, fils d'Odd, érigèrent ces monceaux de pierres et déblayèrent la
place le samedi avant le jour de Gagndag (le 25 avril), en 1135[17].»
Les traditions mexicaines font descendre les conquérants, les Nahuas, de
la Floride, et ne remontent pas plus haut; mais, comme l'observe
très-bien M. l'abbé Brasseur, «si la Floride avait été le lieu de leur
origine, ils auraient naturellement poussé leurs établissements le long
de l'Atlantique; mais on ne trouve de ce côté aucune trace de leur
existence: aussi est-ce là ce qui a conduit les écrivains américains,
indistinctement, à penser que leurs migrations avaient dû se diriger par
les grandes vallées de l'ouest dans les contrées méridionales jusqu'à la
Floride.»
[Illustration: Fig. 1.]
Il est à considérer d'ailleurs que les nombreuses traces
d'établissements appartenant à une haute antiquité et visibles encore
dans les vallées du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, bien qu'elles
occupent de larges surfaces, n'ont pas l'aspect monumental des ouvrages
observés dans le Mexique, et semblent plutôt être dus à des tribus ou
peuplades en cours d'émigration: ces enceintes ont un caractère
transitoire; mais dès que l'on entre dans le Mexique, les ouvrages de
fortifications, les enceintes qui couronnent certains plateaux,
paraissent élevés au contraire par des populations définitivement
établies sur le sol et voulant s'y maintenir. Dans l'État d'Oaxaca, à
Montalban, près Oaxaca, sur les plateaux orientaux qui bordent cette
ville, on constate la présence de grands travaux de fortification qui se
distinguent de ceux de l'Ohio et du Missouri, en ce que les remparts
sont faits, non plus en terre, ou briques crues, ou en pierrailles, mais
en blocages composés de petit moellon brut et de mortier. Ces
forteresses sont plantées sur un parallélogramme de 500 mètres de côté
sur 400 environ. À la base des remparts s'ouvrent des passages dont la
fig. 1 donne la section. Les grandes pierres qui forment la fermeture
triangulaire de ces passages sont couvertes de sculptures à l'intérieur,
représentant des personnages dont le type s'éloigne visiblement des
types de Palenqué. Les figures sont légèrement modelées et creusées dans
la pierre, suivant la méthode de la sculpture égyptienne. Ces sortes de
grandes redoutes sur plan barlong consistent en des plateaux élevés de
plusieurs mètres au-dessus du sol, et au milieu desquels on trouve des
amas de pierres taillées, mêlées de poteries fines, de menus objets en
agate et en or. Alentour sont élevés des _tumuli_. À Mitla, dans l'État
d'Oaxaca, même disposition de forteresses près de la ville antique, sur
la montagne.
Il est difficile cependant de ne pas admettre une analogie entre ces
forts permanents bâtis en blocages et les ouvrages en terre de
l'Amérique du Nord, dont nous avons parlé tout à l'heure. Mais, sur le
territoire mexicain, nous le répétons, ces forteresses n'ont plus un
caractère transitoire; ce sont des établissements fixes, faits soit pour
protéger les villes contre des envahissements, soit, ce qui est plus
probable, pour maintenir des populations conquises dans l'obéissance;
car des constructions aussi importantes que celles dont M. Charnay
rapporte des photographies, qui exigent le concours de tant de bras, des
efforts immenses, sont élevées par des races inférieures soumises à un
régime théocratique ou aristocratique.
Dans l'histoire du monde, nous ne voyons surgir ces prodigieuses
bâtisses que dans des conditions sociales identiques. Dans l'Inde, dans
l'Assyrie, en Égypte, c'est toujours une race conquérante qui impose
ces labeurs aux peuples indigènes: les races supérieures apportent leurs
goûts, leurs traditions, leur génie particulier; les populations donnent
leurs bras, leurs sueurs, les éléments matériels. Ce sont elles qui
emploient ces procédés de construction si intéressants à observer pour
nous aujourd'hui, parce qu'ils nous indiquent des origines à peu près
certaines. Ainsi, ni dans l'Yucatan ni dans le Mexique, nous ne voyons
de constructions en pierres sèches; partout le mortier, les enduits sont
employés: or, quand le mortier apparaît dans une construction, on peut
assurer que les hommes qui l'ont faite ont du sang touranien ou finnois
dans leurs veines. Il n'est donné qu'aux Aryans et aux Sémites purs de
bâtir en pierre sèche[18]. Mais la présence du sang aryan à dose assez
forte apparaît cependant de la manière la plus évidente dans les
constructions de l'Yucatan et du Mexique. S'il est donné aux Aryans
sémitisés ou aux Sémites seuls d'assembler les pierres sans mortier,
c'est aux Aryans purs que l'on doit attribuer les constructions de
charpenterie, et partout où nous voyons apparaître une tradition
indiquant une combinaison de bois assemblés, nous pouvons être assurés
que l'influence de la race aryane se fait sentir. Tous les monuments les
plus anciens de l'Inde, bien que taillés dans le roc ou bâtis en pierre,
laissent voir une tradition appartenant à la construction de bois. Il en
est de même des monuments assyriens, des monuments égyptiens et même des
monuments ioniens.
Au Japon, les édifices sacrés les plus anciens sont faits de bois,
placés sur des éminences ou plates-formes auxquelles on arrive par des
degrés. Si nous consultons les auteurs qui ont parlé _de visu_ des
monuments sacrés des Japonais, nous serons frappés de certains rapports
qui existent entre ces monuments et ceux qui nous occupent. Le P.
Charlevoix[19] décrit ainsi les temples japonais: «Ils sont, dit-il,
appelés _Mias_, c'est-à-dire les _demeures des âmes vivantes_, et si
l'on en croit un voyageur, Kampfer, le nombre en est, dans tout
l'archipel japonais, de 27,700; mais il y a bien de l'apparence qu'il y
comprend les chapelles qui accompagnent les temples. On ne sera
peut-être pas fâché d'en avoir ici la description. Ils sont pour
l'ordinaire situés sur des éminences; ils doivent du moins être placés à
distance des terres communes et fouillées par les travaux vulgaires. Une
belle promenade, plantée d'arbres et qui s'éloigne du grand chemin, y
conduit, et, à l'entrée de cette avenue, il y a une porte de pierre ou
de bois, avec une planche carrée, d'environ un pied et demi, sur
laquelle est gravé ou écrit en caractères d'or le nom du dieu auquel le
Mia est consacré. Ces dehors semblent annoncer un temple considérable,
mais on y est presque toujours trompé: la plupart se sentent de
l'antique simplicité qui régnait lorsqu'on a élevé les premiers, sur le
modèle desquels tous les autres sont construits. Ce ne sont, le plus
souvent, que de misérables édifices de bois, cachés parmi les arbres et
les buissons, et n'ayant qu'une seule fenêtre grillée, au travers de
laquelle on peut voir le dedans du temple. Ces intérieurs sont tout à
fait vides, ou ornés d'un miroir de métal placé dans le milieu et autour
duquel pendent des housses de paille bien travaillées, ou de papier
blanc découpé, qui sont attachées à une longue corde en façon de
franges; c'est, dit-on, un symbole de la pureté et de la sainteté du
lieu.