Les relations indigènes de l'Amérique prouvent, d'une manièr

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CITÉS ET RUINES AMÉRICAINES

MITLA, PALENQUÉ, IZAMAL, CHICHEN-ITZA, UXMAL

RECUEILLIES ET PHOTOGRAPHIÉES

PAR DÉSIRÉ CHARNAY

AVEC UN TEXTE

PAR M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

SUIVI

DU VOYAGE ET DES DOCUMENTS DE L'AUTEUR

OUVRAGE DÉDIÉ

À S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III

ET PUBLIÉ SOUS LE PATRONAGE DE SA MAJESTÉ

PARIS

GIDE, ÉDITEUR

5, RUE BONAPARTE

A. MOREL ET Ce

18, RUE VIVIENNE

PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,

55, QUAI DES AUGUSTINS.

1863

Tous droits réservés.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE I

ANTIQUITÉS AMÉRICAINES 1

Ruines d'Isamal 46

Ruines de Chichen-Itza 48

Ruines d'Uxmal 61

Ruines de Palenqué 72

Ruines de Mitla 74

LE MEXIQUE (1858-1861) 105

I. Départ de Paris.--La Vera Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect général

de la ville.--Le port.--Le môle.--Excursion aux environs.--Le nord à

Vera Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de Mexico 107

II. MEXICO.--La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect

général.--Le saint-sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à

Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le

théâtre.--Les chaînes 133

III. COUTUMES.--Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les

enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands

chemins.--Utilité d'un rabat.--Mexico et ses monuments.--La

banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco 151

IV. ANECDOTES ET RÉFLEXIONS 177

V. TEHUACAN.--Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures

de Pedro.--La venta Salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del

valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le

torrent.--Quiotepec.--Le Huero Lopez et sa troupe.--Les

Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée

d'Oaxaca 205

VI. Oaxaca.--La ville.--Les moeurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de

don Raphaël.--Les passions politiques 225

VII. Long séjour.--Phénomènes photographiques---Les trois

vallées.--Santa Maria del Tule.--Le sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le

village.--Les pitajas.--Clichés perdus.--Prise de la ville.--Mont

Alban.--Le vieux couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la

ville.--Départ pour Vera Cruz 247

VIII. Le rancho dans le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La

sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs

villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le

fabricant d'orgues.--La descente de

Cuasimulco.--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Avarado.--Vera Cruz.--Le

siége 271

IX. LE YUCATAN.--Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les

Indiens prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et

coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne 301

X. CHICHEN-ITZA.--Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de

Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le

médecin malgré lui 323

XI. UXMAL.--Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La

famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le

retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose 351

XII. L'UZUMACINTA.--Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La

traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à

Palissada.-- Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San

Pedro et la chasse aux crocodiles.--Les marais.--L'iguane.--Las

Playas 383

XIII. De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don

Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et les

temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits,

apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo. 411

XIV. TUMBALA.--Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au

rancho.--Absence des Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins

affreux.--Désespoir de Carlos.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San

Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des

habitants.--Arrivée des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San

Pedro à Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les

jaguars.--Arrivée à Tumbala. 443

XV. SAN CRISTOBAL.--Tumbala.--Le curé.--La chasse aux

dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Moeurs

indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Ténéjapa.--San

Cristobal.--Hospitalité de M. Bordwin.--Les moeurs.--Les églises.--Le

psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan. 467

XVI. TEHUANTEPEC.--La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans

les bois.--La rivière.--Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus

(Fête-Dieu).-- Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La

compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes

grasses.--Totalapa.--Oaxaca.-- Histoire du voleurs.--Mexico. 489

XVII. LE POPOCATEPETL.--Ascension du Popocatepetl.--La ville

d'Amécaméca.--La famille Perez.--Tomacoco.--Le rancho de

Tlamacas.--Excursions aux environs.--Le cimetière indien.--Le

volcan.--Retour à Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz.--Rencontre de deux

partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son enlèvement.--Vera

Cruz.--Retour en Europe. 513

NOTES. 540

PLATES.

FIN DE LA TABLE.

PRÉFACE

Il y a cinq ans, lorsque je partis à la recherche de ces ruines

merveilleuses, mon intention était d'en faire une étude approfondie et

de traiter le sujet moi-même. Surpris de la manière incomplète avec

laquelle certains voyageurs avaient abordé ce grand sujet, il me sembla

que dans une oeuvre aussi vaste, texte et gravure, tout était à refaire.

Attribuant l'indifférence du public pour une civilisation aussi

originale aux incertitudes qui la voilaient à demi, je voulus qu'on ne

pût récuser l'exactitude de mes travaux, et je pris la photographie

comme témoin.

Mais, lorsque je fus en présence des matériaux, je me sentis accablé par

la grandeur du travail, et je ne me trouvai plus la force de l'achever.

La portée philosophique d'une étude de ce genre saisira tout le monde;

une pareille oeuvre touche aux questions vitales de l'humanité;

l'histoire des religions s'y trouve en cause aussi bien que

l'anthropologie. Ces monuments ne sont-ils pas appelés à nous dire si

leurs fondateurs furent nos frères et nos contemporains, ou si cette

terre nouvelle eut une genèse à part?

L'ouvrage, il faut bien le dire, peut fournir des matières à toutes les

hypothèses et soutenir tous les systèmes.

À Izamal, par exemple, vous trouvez, dans les bases des pyramides

artificielles que surmontaient les temples, des figures gigantesques

rappelant les sphinx de l'Égypte. À Chichen-Itza, l'Inde pourrait

revendiquer les énormes figures d'idole qui ornent la frise du palais

des Nonnes; le palais du gouverneur, à Uxmal, vous donne des grecques

admirablement dessinées; Palenqué, dans quelques bas-reliefs, a des

intentions assyriennes, et les palais funéraires de Mitla reproduisent

en certains cas l'ordonnance des demeures chinoises. Une immixtion de

races suffit-elle pour expliquer ces ressemblances? faut-il conclure à

l'action exclusive des vieilles civilisations et renoncer à l'hypothèse

d'une race originale américaine?

L'histoire et l'origine de ces peuples n'offrent donc qu'un vaste champ

d'hypothèses. Les premiers historiens de ce monde nouveau n'étaient

point des érudits; la religion, du reste, défendait à cette époque, les

investigations trop savantes; leurs descriptions, voire celles du

conquérant lui-même, ne se bornent qu'à des comparaisons banales avec

les villes d'Espagne, où çà et là percent quelques souvenirs romains.

Les traditions recueillies jusqu'à ce jour (nous ne parlons point des

Aztèques) ont un cachet apocryphe qui ne doit pas échapper à l'oeil de

l'observateur; il semble que des épisodes bibliques, mêlés dans les

premiers temps aux anciennes légendes américaines, nous reviennent dans

les traductions nouvelles, mélangés aux figures poétiques de ces

peuples, mais empreints encore de leur parfum sacré. C'est ainsi que la

création genésiaque, les luttes des géants, le déluge, se retrouvent

dans le _Popol-Vuh_, que nous a récemment donné M. Brasseur de

Bourbourg.

Les Espagnols, aux jours de la conquête, avaient tout intérêt à faire

disparaître les documents historiques des vaincus; ils durent les

modifier à leur gré, le faisant de bonne foi peut-être, considérant les

religions de leurs nouveaux sujets comme des abominations qu'il fallait

balayer du sol et remplacer par la croyance catholique.

Premier bégayement de l'histoire, la tradition est aussi le premier pas

d'un peuple pour échapper à l'ignorance; à ce titre, elle est toujours

respectable. Mais cette tradition n'est, dans ce cas, qu'une aide de

plus dans le travail de l'historien; il doit s'en servir avec prudence

et se garder de rien affirmer par elle.

Pour moi, je m'étais dit qu'au commencement des choses, les hommes, en

quelque lieu de la terre qu'ils habitassent, n'ayant que des idées

simples et en petit nombre, devaient, en les formulant, se rencontrer

parfois.

Les poésies primitives, riches on pauvres, suivant le génie des peuples,

m'avaient offert dans leurs images des rapprochements de ce genre, et je

prêtais à l'architecture le même langage. Eus-je tort? Je m'arrête.

Je sais que l'ignorance est pleine d'affirmation et de certitude; le

doute raisonné, la grande discussion appartiennent à la science. Je

remets donc sans commentaire mon oeuvre entre ses mains; à elle seule de

créer une histoire et de combler cette lacune dans la filiation des

races.

Quant à l'étude architectonique des monuments, il fallait un talent

synthétique qui pût reconstruire le passé sur les ruines du présent;

j'eus recours à M. Viollet-le-Duc, à qui rien n'est étranger de ce qui

regarde l'architecture, et qui m'accueillit avec cette bienveillance que

tous ceux qui l'approchent ont éprouvée comme moi.

Il appartenait à une imagination aussi féconde, aidée d'une science

d'appréciation aussi merveilleuse que celle de M. Viollet-le-Duc, le

droit de donner sur ces monuments des aperçus neufs et de lumineuses

expositions.

L'album des _Cités et Ruines américaines_ complète, en les rectifiant

parfois, les vastes travaux entrepris sur ces matières par d'illustres

voyageurs.

La première exploration date de 1787, et fut dirigée par Antonio del

Rio; mais la publication des documents, retardée par l'opposition

systématique du clergé mexicain, ne vit le jour qu'en 1822.

Dupaix vient en seconde ligne, de 1805 à 1808. Ses relations et les

dessins de Castañeda, remis entre les mains de M. Baradère, furent

publiés en 1836, sous les auspices de MM. Thiers et Guizot.

Plus tard, les travaux de MM. de Waldeck, de Stephens et Catherwood, et

l'immense ouvrage de lord Kingsborough achevèrent d'attirer l'attention

des Sociétés savantes sur ces empires oubliés. Depuis, d'autres auteurs

ont dévoué leur vie à faire connaître ces ruines étranges. En première

ligne, il faut citer M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui sait joindre à

l'audacieuse ardeur d'un pionnier de la civilisation les persévérantes

recherches d'un bénédictin.

Pour ce qui me regarde, ma tâche est facile: je raconte ce que j'ai vu

et ce qu'il m'a été donné d'observer; c'est donc une simple relation que

j'offre au public; elle n'aura d'autre valeur que la vérité.

L'Empereur, à qui rien n'échappe de ce qui est utile, noble ou grand,

qui sait honorer le mérite comme encourager les plus modestes travaux, a

daigné prendre sous son patronage l'album des _Cités et Ruines

américaines_. C'est pénétré d'une si haute faveur, que nous adressons

humblement à Sa Majesté nos actions de grâces et l'expression de notre

reconnaissance.

DÉSIRÉ CHARNAY.

ANTIQUITÉS AMÉRICAINES

Depuis le commencement du siècle, les antiquités mexicaines ont

préoccupé, non sans raison, le monde savant. Des voyageurs ont parcouru

l'Amérique centrale après de Humboldt, et ont ajouté leurs observations

à celles de l'illustre écrivain, pour les confirmer plutôt que pour les

modifier. Tel est, en effet, le privilége de ces grandes intelligences

qui, de temps à autre, viennent éclairer l'humanité, que leurs

découvertes et même leurs hypothèses sont consacrées par les recherches

et les travaux des patients explorateurs venus après eux. Si ces génies

ont négligé ou effleuré trop légèrement quelques détails, si parfois ils

n'ont entrevu la vérité qu'à travers un brouillard, leurs conclusions

sont en bloc toujours conformes à l'ordre général des faits moraux et

physiques. Les Cuvier, les Humboldt, les Arago, les Champollion n'ont

certes pas vu toute la vérité; mais ils ont frayé la route à suivre, et

ne sont jamais tombés dans ces erreurs absolues qui pendant des années

égarent les savants venus après eux.

Le _nouveau_ monde est en effet nouveau, si on le compare à l'Asie et à

la vieille Europe, c'est-à-dire que l'homme civilisé, ou plutôt

civilisateur, est venu s'établir sur ce continent longtemps après les

premiers siècles historiques de notre hémisphère; mais cependant toutes

les recherches récemment faites portent à croire qu'une civilisation

avancée dominait ces vastes contrées bien avant l'ère chrétienne.

Relativement, les civilisations américaines étaient arrivées à la

décadence au moment où les Espagnols s'emparèrent du Mexique, de

l'Yucatan et du Pérou. Leur apogée remontait à plusieurs siècles avant

la conquête; ce fait ne peut être mis en doute aujourd'hui. Mais à

quelle race appartenaient ces peuplades qui jetèrent un si vif éclat

vers le VIIe siècle de notre ère? D'où venaient-elles? étaient-elles

sorties des provinces septentrionales du Japon? venaient-elles de

l'Orient ou de l'Occident? appartenaient-elles aux races blanches pures

ou aux races touraniennes mélangées de blanc? Ces questions ne sont pas

résolues, et nous n'avons pas la prétention de les résoudre; toutefois,

sans sortir des limites que nous impose notre tâche, en examinant avec

attention les monuments d'architecture photographiés par M. Charnay,

peut-être pourrons-nous jeter quelque lumière sur cette partie de la

grande histoire humaine.

Il est difficile d'admettre que _tous_ les hommes, à l'origine de leur

civilisation, aient employé les mêmes méthodes, lorsqu'ils ont pu

produire des oeuvres sorties de leur cerveau; l'étude attentive des

monuments qui nous sont connus, en Asie, en Égypte et en Europe,

démentirait ce système de production uniforme; cette étude conduit à

admettre que certaines méthodes appartiennent à certaines races. Ainsi,

par exemple: telles races n'ont jamais employé le mortier dans leurs

constructions; d'autres l'ont employé dès l'époque la plus reculée;

celles-ci ont fait dériver leur architecture de l'art de la

charpenterie; celles-là de la construction en terre, en pisé ou en

brique. Les races jaunes ont une aptitude particulière pour extraire,

affiner, mélanger et travailler les métaux; les races blanches, au

contraire, ne peuvent s'astreindre aux pénibles labeurs qu'exigent leur

extraction et leur mise en oeuvre. Il est des hommes qui aiment les bords

des fleuves, les marais, les lieux bas; il en est d'autres qui

s'établissent sur les hauteurs. En cela, la nature physique est d'accord

avec l'instinct, et si un Chinois peut vivre au milieu des rizières et

des terrains paludéens, le Caucasien y mourra de la fièvre. Partant du

connu pour arriver à l'inconnu, nous pourrons donc tout d'abord dire:

tel monument appartient à telle race, parce que les méthodes employées

pour l'élever n'ont été pratiquées sur les parties du globe, où les

documents historiques ne font pas défaut, que par cette race seule.

Mais, il faut l'avouer, les mélanges de ces races entre elles modifient

les conséquences de ce principe à l'infini; non pas à ce point,

cependant, que l'on ne puisse découvrir, dans les monuments mêmes, les

origines diverses qui se sont confondues pour les élever. C'est là où

l'on ne saurait apporter un esprit d'analyse trop scrupuleux.

Il est nécessaire, avant d'entrer dans l'examen détaillé des monuments

que nous essayerons de décrire, de jeter un coup d'oeil sur le continent

américain. Séparé de l'Europe et de l'Afrique, d'une part; des confins

de l'Asie, de l'autre, par deux océans, il touche presque à l'Europe, au

nord-est, par le Groenland; à l'Asie, au nord-ouest, par le détroit de

Behring. Vers l'océan Pacifique, une chaîne de montagnes non

interrompue, comme un immense pli, courant du nord au sud, domine les

deux Amériques depuis les contrées habitées par les Esquimaux jusqu'au

détroit de Magellan. Cette chaîne de montagnes ne laisse entre elle et

l'océan Pacifique à l'ouest, qu'une langue de terre relativement

étroite, tandis qu'au contraire, du côté de l'est, le continent s'étend,

se découpe, est sillonné par de larges fleuves et dominé par des amas de

montagnes secondaires.

En admettant _à priori_ que les Amériques aient été occupées par des

peuplades venues du nord, celles qui se seraient présentées par le

détroit de Behring devaient naturellement suivre le pays situé à l'ouest

entre les montagnes et la mer, et descendre peu à peu, afin de trouver

des climats favorables, jusqu'à la hauteur du 20e degré, c'est-à-dire

du Mexique; celles qui, étant sorties du Groenland, auraient débarqué

sur la terre de Labrador devaient, toujours en cherchant un ciel plus

doux, descendre vers les États de l'Ohio, occuper le littoral de la

Caroline, s'étendre jusque dans la péninsule des Florides, reconnaître

l'île de Cuba, et bientôt l'Yucatan. Toujours en suivant notre

hypothèse, si les peuplades venues du nord-ouest appartenaient aux races

touraniennes ou malayes, et si celles venues du nord-est appartenaient

aux races scandinaves ou indo-germaniques, il est certain qu'en

descendant l'une et l'autre vers le sud, elles devaient se rencontrer au

point le plus étroit du continent américain entre les deux mers,

c'est-à-dire sur les bords du golfe du Mexique. Si encore nous supposons

que l'une de ces deux émigrations s'était établie avant l'autre sur le

territoire du Mexique, la seconde a dû entamer avec celle-ci de longues

luttes pour devenir maîtresse du sol. Or si, en 1829, Cuvier ne croyait

pas pouvoir émettre une opinion sur la nature ethnique des nations

indigènes de l'Amérique, on peut aujourd'hui, grâce aux travaux des

derniers voyageurs et aux photographies, constater que peu de contrées

du monde offrent une variété plus étendue de types appartenant à des

races diverses. On trouve de tout en Amérique, depuis le noir du Congo

jusqu'au blanc pur en passant par le touranien et la variété rouge.

Les rares documents historiques antérieurs à la conquête espagnole du

Mexique signalent en effet une suite d'immigrations, venant du nord-est,

puis retournant d'où elles étaient venues, s'étendant jusqu'au Pérou;

des luttes acharnées entre les conquérants et les anciens possesseurs du

sol, un mouvement prodigieux d'hommes, de races ou de tribus diverses,

se disputant la prédominance. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si

aujourd'hui, au Mexique même, on signale la présence de races diverses

que d'ailleurs M. Flourens (nous ne saurions contester son opinion en

ces matières) considère comme ne présentant aucune variété étrangère à

celles qui occupent le reste du globe. Les photographies faites d'après

des individus nés au Mexique, que nous avons sous les yeux, ne peuvent

que confirmer cette opinion. Ces épreuves nous montrent des sujets

appartenant à la race finnique, dont le caractère est parfaitement

reconnaissable; d'autres plus nobles, qui reproduisent les traits

saillants des figures sculptées à Palenqué; des métisses malais,

mélangés de sang noir et de sang jaune, avec une dose très-légère de

blanc; puis des personnages dont le caractère ethnique rappelle les

beaux types blancs, quoique très-étrangers à la race celtibérienne ou

espagnole qui se distingue toujours au milieu de ces diverses peuplades

désignées aujourd'hui indifféremment sous le nom de Mexicains. Avant

l'arrivée des conquérants européens du XVIe siècle, il y avait donc

au Mexique des couches de races variées depuis la race jaune finnique ou

touranienne jusqu'à la race blanche, dont l'origine apparaît sur les

hauts plateaux septentrionaux de l'Inde. Je me garderai de trancher les

questions que la présence de ces races diverses peut soulever; il

suffira de constater les faits. Quant à savoir quelle est, dans

l'Amérique centrale et au Mexique, la race aborigène, et s'il y a même

une race aborigène, il ne semble pas que les observations recueillies

jusqu'à présent permettent de conclure. Toutefois il paraît certain,

d'après l'examen des documents historiques et des monuments, que les

races jaunes ou fortement mélangées de sang jaune occupaient ces

contrées bien avant la civilisation due aux Olmécas, aux Nahuas ou aux

Toltèques. En cela, l'histoire primitive de l'Amérique ne différerait

pas de celle de l'Inde, de la Chine, du Japon et même de la partie

occidentale de l'Europe. Les Américains possédaient avant les voyages de

Colomb une écriture phonétique; le mémoire de M. Aubin sur la _peinture

didactique_ et l'_écriture figurative des anciens Mexicains_ et les

travaux de M. Prescott ne laissent guère de doutes à cet égard. M.

l'abbé Brasseur de Bourbourg prétend même que les cartouches gravés sur

certains monuments de Palenqué, de Chichen-Itza et d'Uxmal

appartiennent, suivant toute apparence, à la langue maya ou à ses

dialectes. Quant aux Aztèques, les derniers venus, ou plutôt le résultat

d'une fusion des émigrants blancs avec les indigènes, leur écriture ne

consiste plus qu'en un système graphique imparfait, fort inférieur aux

hiéroglyphes et à l'écriture phonétique des Olmécas et des Nahuas,

Quichés ou Toltèques. Au moment de la conquête des Espagnols, le Mexique

était retombé dans un état d'infériorité relative, comme si les tribus

civilisatrices qui avaient dominé ces contrées quelques siècles avant

notre ère, et s'y étaient maintenues jusqu'au XIIe, avaient été peu à

peu absorbées par une race indigène inférieure. L'éloquence, ou pour

mieux dire un parlage nébuleux, y était fort en honneur au moment de

l'arrivée de Fernand Cortez. Les massacres hiératiques étaient pratiqués

sans limites et sans scrupules. Ce n'était plus le sacrifice humain que

nous trouvons chez les Scythes, chez les Grecs primitifs, chez les

Germains, mais une tuerie sans choix comme sans raison.

Il serait difficile de nier aujourd'hui l'existence des relations des

Scandinaves avec l'Amérique dès le IXe siècle de notre ère. Ces

voyages, fréquents alors et dans les siècles suivants, sont connus par

les Sagas islandaises et relatés par divers chroniqueurs du nord[1]. On

sait qu'à cette époque le Groenland était habité; de nombreuses colonies

islandaises et scandinaves s'y étaient établies et y tenaient un

commerce florissant, qui s'éteignit peu à peu à la suite du

refroidissement progressif de cette vaste contrée. «C'est dans ces

régions septentrionales, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg[2],

qu'existait l'_ultima Thule_, dont parlent tous les géographes anciens,

longtemps avant l'ère chrétienne et que les commentateurs modernes ont

placée alternativement en Danemark et en Islande.»

Les relations indigènes de l'Amérique prouvent, d'une manière

irrécusable, que ce nom avait été donné à plusieurs localités tout à

fait distinctes, et que chacune d'elles avait pu jouer un rôle à part

dans l'histoire. «Dans une mappemonde islandaise datant du milieu du

XIIe siècle, écrit le savant Carl Rafn[3], on rencontre au

nord-ouest, loin des autres pays de l'Europe le nom d'_Island_, et plus

loin, vers l'ouest, on trouve le nom de _Tila_. Il s'ensuit donc que

l'ancien géographe islandais a appliqué le nom de Tile ou de Tula à une

des contrées américaines découvertes par les habitants du Nord.» C'est

de Tula qu'un grand nombre de traditions indiennes font également sortir

la race nahuatl, et voici ce que dit à ce sujet le manuscrit

_Cakchiquel_: «Quatre personnes (_vinak_, gentes) vinrent de Tulan, du

côté où le soleil se lève, c'est un Tulan. Il y en a un autre en

Xibalbay[4], et un autre où le soleil se couche, et c'est là que nous

vînmes; et du côté où le soleil se couche, il y en a un autre où est le

dieu[5]: c'est pourquoi il y a quatre Tulan; et c'est là où le soleil se

couche que nous vînmes à Tulan, de l'autre côté de la mer où est ce

Tulan, et c'est là que nous avons été conçus et engendrés par nos mères

et par nos pères.» Ces quatre Tulan ne donnent-ils pas la suite des

établissements faits par les Islandais ou Scandinaves, depuis leur

départ du nord de l'Europe jusqu'à leur arrivée dans l'Amérique

centrale?

Quoi qu'il en soit, voici des documents recueillis, les uns au nord de

l'Europe, les autres dans les îles et au centre de l'Amérique, qui

coïncident sur un point important, savoir: que les Européens

septentrionaux prétendaient avoir et avaient, en effet, des relations

avec une contrée située au nord-ouest et à l'ouest au delà de l'Océan,

et que les Mexicains nobles prétendaient être venus d'une contrée de

l'est au delà des mers.

Des découvertes faites depuis le commencement du siècle, on peut déjà

conclure que toute la vallée de l'Ohio, depuis le pays des Illinois

jusqu'aux confins du Mexique, a été occupée par des races étrangères à

celles qui habitaient ces contrées à l'époque de leur découverte par les

colons français du Canada et de la Louisiane. En effet, sur le cours de

cette vallée, on a trouvé quantité d'enceintes fortifiées, des _tumuli_

en terre ou en pierres sèches recouvrant des squelettes ne ressemblant

nullement aux Indiens d'aujourd'hui, des chemins couverts, sortes de

caponnières semblables aux ouvrages terrassés qui accompagnent les

_oppida_ de l'Europe occidentale, des souterrains faits avec de la

brique crue ou cuite, des silos, des puits, des coquilles taillées, des

roches couvertes de figures que l'on suppose être des inscriptions, des

momies revêtues de tissus, des objets de silex, d'os et de cuivre. Dans

la partie occidentale de l'État de New-York, on trouve les vestiges

d'une cité défendue par des forts et dont la superficie couvre plus de

500 acres. Le capitaine Carner a découvert, près du lac Pepin et du

Missouri, par 45°,50 latitude nord, une fortification de forme générale

circulaire de près d'un mille d'étendue et pouvant contenir 5,000

hommes: «Quoique ces ouvrages, dit Carner, aient été dégradés par le

temps, on en distingue néanmoins les angles, qui paraissent avoir été

tracés suivant les règles de l'art militaire.» À Marietta, État de

l'Ohio, il existe des ouvrages en terre d'une grande importance qui

paraissent avoir dû servir de défense à une ville. Ces ouvrages

consistent en deux enceintes de forme carrée, l'une plus grande que

l'autre; elles sont établies sur un plateau situé au confluent de l'Ohio

et de la rivière Muskingum et entouré de deux autres cours d'eau. Dans

la plus grande enceinte s'élèvent deux sortes de forts composés d'une

suite d'angles rentrants et saillants. Près de la petite enceinte se

trouve un tertre circulaire entouré d'un parapet. Deux chemins couverts

donnent seuls le moyen d'arriver des bords de la rivière à la plus

grande enceinte. À l'intérieur de cette grande enceinte, près de son

angle nord-ouest, est un tertre à base parallélogramme, de cent

quatre-vingt-huit pieds de long sur trente-deux de large et haut de

neuf. Le sommet est horizontal comme une plate-forme et les côtés sont

presque verticaux. Au milieu de chacun des petits côtés sont pratiqués

des degrés réguliers de six pieds de longueur environ. Près de la partie

méridionale de la même enceinte se trouve un autre tertre semblable. Or

la disposition de ces tertres doit attirer l'attention, comme nous le

verrons bientôt.

Nous ne saurions voir dans ces vastes enceintes terrassées que des

établissements temporaires, des campements de populations en cours

d'émigration. Si, dans ces enceintes, il existait des habitations, elles

ne pouvaient être qu'en bois, puisqu'il ne reste aucune trace de

constructions en pierre. En admettant que ces peuples fussent

aborigènes, pour qu'ils se soient trouvés dans la nécessité d'élever des

fortifications de cette importance, il fallait qu'ils eussent à

combattre des armées venues d'ailleurs, multitudes qui seraient

parvenues à les refouler vers le sud. Que ces peuples primitifs de la

vallée de l'Ohio, du Missouri, soient nés sur le sol américain ou qu'ils

s'y soient transportés à une époque fort ancienne, à quelle race

appartenaient-ils? D'une part, rien dans les restes des établissements

de l'Amérique du Nord, non plus que dans ceux du Mexique, ne fait

supposer la présence toujours caractérisée de la race aryane pure;

d'autre part, tous les débris trouvés, depuis les ustensiles les plus

ordinaires jusqu'aux grands monuments de l'Yucatan et du bas Mexique,

semblent appartenir à des dérivés de races malayes fortement mélangées

de blanc; nous sommes contraints de reconnaître, en effet, dans ces

monuments ainsi que dans les coutumes religieuses des grands

civilisateurs du Mexique, un filon de race blanche. Hérodote[6] rapporte

que les Scythes sacrifient à ce qu'il suppose être le dieu Mars, de

cette manière: «Dans chaque _nome_, on lui élève un temple au milieu

d'un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots,

et on en fait une plate-forme de trois stades en longueur et largeur,

moins en hauteur. Sur cette plate-forme, on pratique une aire carrée

dont trois côtés sont abrupts; le quatrième est fait en pente de manière

à ce qu'on y puisse monter. On y entasse, tous les ans, cent cinquante

charretées de menu bois, pour maintenir le niveau de la plate-forme que

l'injure des saisons tend à réduire de hauteur. Au haut de cette

plate-forme, chaque tribu scythe plante une vieille épée de fer, qui

tient lieu de simulacre de Mars. Les Scythes offrent, tous les ans, à

ces épées des sacrifices de chevaux et d'animaux... Ils sacrifient aussi

le centième de tous les prisonniers qu'ils font sur leurs ennemis... Ils

font d'abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes

humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de

la terrasse, et en répandent le sang sur l'épée...» Le même auteur[7]

explique comment les Scythes scalpaient leurs ennemis. «Pour écorcher

une tête, dit-il, le Scythe fait d'abord une incision à l'entour, vers

les oreilles; et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la

secouant.» Dans ces deux passages, il est difficile de ne pas trouver

une analogie avec les pratiques des anciens habitants du Mexique: usage

d'élever des plates-formes pour offrir des sacrifices humains à la

divinité, sang des victimes recueilli et versé sur le symbole du dieu,

crânes scalpés, écorchement des humains et emploi de leur peau comme

vêtements, nous trouvons tout cela dans les populations anciennes de

l'Amérique centrale. Hérodote rapporte encore que les Scythes rendent

les honneurs de la sépulture à leurs rois dans un canton qu'on appelle

_Gerrhes_, situé vers le lieu où le Borysthène cesse d'être navigable.

Arrivé dans cette contrée, après de longues préparations, on place le

corps sur un lit de verdure et de feuilles entassées. «On plante

ensuite, autour du corps, des piquets, et l'on pose, en travers, des

pièces de bois qu'on couvre de branches de saule. On met, dans l'espace

vide de cette fosse, une des concubines du roi, qu'on a étranglée

auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de

ses serviteurs, des chevaux; en un mot, les prémices de toutes les

autres choses à son usage, et des coupes d'or... Cela fait, les

assistants remplissent la fosse de terre, et travaillent tous à l'envi

l'un de l'autre, à élever, sur le lieu de la sépulture, un tertre

très-haut.» Voilà, certes des usages dont nous trouvons la trace chez

les populations qui ont occupé une grande partie du nord de l'Europe;

nous les trouvons également répandus depuis la vallée de l'Ohio

jusqu'au Mexique même, témoin les deux pyramides élevées en l'honneur

de Hun-Ahpu à Teotihuacan et qui existent encore. «De Tamoanchan, on

allait offrir[8] des sacrifices dans la ville de Teotihuacan... et

c'était là qu'on élisait ceux qui devaient gouverner les autres. Là

aussi on enterrait les princes et les seigneurs, et sur leurs sépultures

ils commandaient d'élever des monticules de terre qu'on voit encore

aujourd'hui et qui paraissent comme des collines faites à la main...»

Prescott[9] reconnaît que les Mexicains n'étaient pas les premiers

civilisateurs de l'empire de Montézuma. Les Toltèques auraient été les

fondateurs de cet empire avant le Xe siècle de notre ère, et, avant

les Toltèques, les Olmécas seraient les constructeurs de ces vastes

édifices dont les ruines présentent un mystère difficile à pénétrer

aujourd'hui. Qu'étaient les Olmécas, d'où venaient-ils? Dans les Sagas

islandaises, toute la contrée comprenant le Texas, la péninsule

floridienne et les bords du Mississipi, la Géorgie actuelle et les

Carolines, est désignée sous le nom d'_Irland-ik-Mikla_, ou la

Grande-Irlande, et par celui de _Hvitramanaland_, ou la Terre des Hommes

blancs[10]. Au Xe siècle, disent les Sagas, une tempête y jeta

Ari[11]... Les Espagnols trouvèrent sur les côtes des Florides des

nations énergiques qui formaient des États florissants, et dont les

chefs possédaient plusieurs îles de l'archipel des Antilles. «Leurs

villes, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, étaient d'ordinaire

construites au bord des lacs ou des fleuves, et quelquefois au milieu

des marécages,»--ce qui porterait à penser que ces populations

appartenaient à des races mélangées de sang jaune,--«entourées

d'enceintes fortifiées avec de larges et profonds fossés: là dominait,

au-dessus des huttes de la plèbe, le tertre massif aux formes

pyramidales, sur l'esplanade duquel était érigée la demeure du chef

gardien du sanctuaire... Ces conquérants parlent d'étangs artificiels,

de routes, de canaux,» (tous travaux qui appartiennent particulièrement

aux races blanches mêlées de sang jaune), «de vergers, de parcs clos, où

les princes réunissaient des troupeaux considérables de cerfs privés,

et, ce qui est plus surprenant, de vaches domestiques, dont le lait

servait à faire du fromage» (ici l'influence de la race blanche est

évidente); «toutes choses qui annoncent une société bien éloignée de

l'état barbare.» Cependant, au moment de la conquête des Espagnols, les

Mexicains ne savaient pas réduire les animaux en domesticité; ils ne

connaissaient pas l'usage du lait, singularité que l'on signale chez

certaines peuplades jaunes; il y avait donc eu, chez ces peuples du

moins, un retour vers un état relativement barbare, par la prédominance

d'une race inférieure.

«Les mêmes récits des voyageurs du XVIe siècle[12] décrivent la

poterie des nations floridiennes comme étant d'une remarquable finesse,

d'une richesse de couleurs et de formes également admirables..... Les

villes d'_Aquera_, d'_Ocale_, de _Nandacaho_ et de _Haïs_, situées dans

les vallées voisines du Mississipi, frappèrent les Espagnols par leur

étendue... Les rois s'y faisaient porter en litière, comme ceux du

Mexique, par les seigneurs de la cour... Ce qui ajoute à la ressemblance

avec les contrées d'origine toltèque, c'est que les hommes y faisaient

l'office de portefaix et de bêtes de somme, exactement comme dans

l'Anahuac... L'agriculture y était en honneur, pratiquée sur une grande

échelle, et, sur les bords du Mississipi, les chefs possédaient des

flottilles d'embarcations dont quelques-unes pouvaient contenir jusqu'à

quatre-vingts hommes[13].» Mais voici qui indique chez ces populations

une forte dose de sang blanc: les femmes, dans la Floride, héritaient

quelquefois de l'autorité suprême, et disposaient alors des temples

nationaux et du produit des récoltes publiques. Des vierges étaient

chargées de garder le sanctuaire du temple du Soleil et devaient y

entretenir un feu perpétuel. À la mort des chefs, comme chez les Nahuas,

on égorgeait un grand nombre de serviteurs et de femmes destinés à les

accompagner et à les servir dans l'autre monde. Chez les Natchez, au

commencement du XVIIIe siècle, la plupart de ces usages s'étaient

conservés. Les voyageurs français et anglais qui visitèrent la côte des

États-Unis et des Florides, ainsi que le pays des Natchez, sont d'accord

pour reconnaître que les habitants de ces contrées prétendaient être

venus occuper ces territoires depuis que l'Amérique centrale était

occupée par les blancs, c'est-à-dire depuis le XVIe siècle. Or ces

dernières émigrations ne savaient plus par qui avaient été construits

les monuments considérables et nombreux qui couvrent encore la vallée du

Mississipi et principalement la rive orientale du fleuve, et cependant

ces monuments sont parents de ceux de l'Yucatan et du Mexique. Ils

consistent en des _tumuli_ élevés, des plates-formes carrées, des

pyramides revêtues originairement de pierre et de brique. Ces ouvrages,

attribués par les archéologues américains aux _Allighéwis_ (dénomination

qui n'apprend rien), appartiennent, par leur nature, aux races qui se

sont répandues dans l'Amérique centrale et qui ont élevé les grands

édifices que nous allons examiner. En effet, on observe que ces

monuments du nord-ouest consistent en des ouvrages de terrassement

considérables; que si, sur certains territoires, ils ne présentent aucun

travail de pierre, c'est que le sol était complétement dépourvu de ces

matériaux; que, d'ailleurs, ces Allighéwis savaient au besoin employer

la pierre, puisqu'on trouve des pierres sculptées dans l'intérieur de

leurs pyramides; que, dans le Missouri, il existe des palais en pierre

avec salles, dont les parois s'élèvent en encorbellement afin de pouvoir

supporter un plafond terminal étroit, et que, dans la Louisiane, on voit

encore des constructions comparables aux monuments _cyclopéens_ du

Pérou; que ces édifices, comme le dit un auteur auquel nous faisons des

emprunts fréquents[14], dont l'existence est constatée dans l'État de

New-York, «s'étendent à la base occidentale des Allighéwis, tournent à

l'est dans la Géorgie et atteignent les bords de l'Océan à l'extrémité

la plus méridionale de la Floride; que, dans l'ouest, on les trouve en

grand nombre au bord de toutes les eaux occidentales, jusqu'aux sources

mêmes du Mississipi, éparpillés le long du Missouri et de ses affluents,

et de là continuent jusqu'au golfe du Mexique, s'étendant même au delà

de la Rivière-Rouge, au nord-ouest du Texas. Or la distance qu'il y a de

la grande pyramide de la Rivière-Rouge aux premiers téocalli de la

Nouvelle-Espagne, dit M. Brakenridge[15], n'est pas si grande qu'on ne

puisse les considérer comme des monuments de la même contrée,» ou plutôt

appartenant à la même race d'hommes.

La direction de ce courant d'émigrations ayant laissé des traces sur le

sol part des régions les plus froides du nord, ne touche sur aucun point

la côte de l'océan Pacifique, et se dirige en ligne droite vers le

Mexique; ce qui ferait supposer que les peuplades qui ont érigé les

grands monuments de l'Amérique centrale ne sont point parties du détroit

de Behring, mais du Groenland, et qu'elles appartiennent aux races

scandinaves.

Aujourd'hui, le séjour ou le passage des Scandinaves dans le Groenland

dès le Xe siècle de notre ère, et peut-être avant cette époque, ne

saurait être mis en doute. Le docteur Henri Rink, inspecteur du

Groenland méridional, a fait parvenir à la Société royale des

antiquaires du Nord, en 1859[16], un fragment d'une pierre runique,

trouvée à Igalikko, près des ruines de Brattahlid. En 1824, le

Groenlandais Pélinut avait trouvé, dans l'île de Kingiktorsoak, au haut

de la mer de Baffin, presque vis-à-vis le détroit de

Lancaster-et-Barrow, une pierre runique parfaitement gravée, dont voici

la traduction: «Erling, fils de Sigvat, et Biarne, fils de Thord, et

Endride, fils d'Odd, érigèrent ces monceaux de pierres et déblayèrent la

place le samedi avant le jour de Gagndag (le 25 avril), en 1135[17].»

Les traditions mexicaines font descendre les conquérants, les Nahuas, de

la Floride, et ne remontent pas plus haut; mais, comme l'observe

très-bien M. l'abbé Brasseur, «si la Floride avait été le lieu de leur

origine, ils auraient naturellement poussé leurs établissements le long

de l'Atlantique; mais on ne trouve de ce côté aucune trace de leur

existence: aussi est-ce là ce qui a conduit les écrivains américains,

indistinctement, à penser que leurs migrations avaient dû se diriger par

les grandes vallées de l'ouest dans les contrées méridionales jusqu'à la

Floride.»

[Illustration: Fig. 1.]

Il est à considérer d'ailleurs que les nombreuses traces

d'établissements appartenant à une haute antiquité et visibles encore

dans les vallées du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, bien qu'elles

occupent de larges surfaces, n'ont pas l'aspect monumental des ouvrages

observés dans le Mexique, et semblent plutôt être dus à des tribus ou

peuplades en cours d'émigration: ces enceintes ont un caractère

transitoire; mais dès que l'on entre dans le Mexique, les ouvrages de

fortifications, les enceintes qui couronnent certains plateaux,

paraissent élevés au contraire par des populations définitivement

établies sur le sol et voulant s'y maintenir. Dans l'État d'Oaxaca, à

Montalban, près Oaxaca, sur les plateaux orientaux qui bordent cette

ville, on constate la présence de grands travaux de fortification qui se

distinguent de ceux de l'Ohio et du Missouri, en ce que les remparts

sont faits, non plus en terre, ou briques crues, ou en pierrailles, mais

en blocages composés de petit moellon brut et de mortier. Ces

forteresses sont plantées sur un parallélogramme de 500 mètres de côté

sur 400 environ. À la base des remparts s'ouvrent des passages dont la

fig. 1 donne la section. Les grandes pierres qui forment la fermeture

triangulaire de ces passages sont couvertes de sculptures à l'intérieur,

représentant des personnages dont le type s'éloigne visiblement des

types de Palenqué. Les figures sont légèrement modelées et creusées dans

la pierre, suivant la méthode de la sculpture égyptienne. Ces sortes de

grandes redoutes sur plan barlong consistent en des plateaux élevés de

plusieurs mètres au-dessus du sol, et au milieu desquels on trouve des

amas de pierres taillées, mêlées de poteries fines, de menus objets en

agate et en or. Alentour sont élevés des _tumuli_. À Mitla, dans l'État

d'Oaxaca, même disposition de forteresses près de la ville antique, sur

la montagne.

Il est difficile cependant de ne pas admettre une analogie entre ces

forts permanents bâtis en blocages et les ouvrages en terre de

l'Amérique du Nord, dont nous avons parlé tout à l'heure. Mais, sur le

territoire mexicain, nous le répétons, ces forteresses n'ont plus un

caractère transitoire; ce sont des établissements fixes, faits soit pour

protéger les villes contre des envahissements, soit, ce qui est plus

probable, pour maintenir des populations conquises dans l'obéissance;

car des constructions aussi importantes que celles dont M. Charnay

rapporte des photographies, qui exigent le concours de tant de bras, des

efforts immenses, sont élevées par des races inférieures soumises à un

régime théocratique ou aristocratique.

Dans l'histoire du monde, nous ne voyons surgir ces prodigieuses

bâtisses que dans des conditions sociales identiques. Dans l'Inde, dans

l'Assyrie, en Égypte, c'est toujours une race conquérante qui impose

ces labeurs aux peuples indigènes: les races supérieures apportent leurs

goûts, leurs traditions, leur génie particulier; les populations donnent

leurs bras, leurs sueurs, les éléments matériels. Ce sont elles qui

emploient ces procédés de construction si intéressants à observer pour

nous aujourd'hui, parce qu'ils nous indiquent des origines à peu près

certaines. Ainsi, ni dans l'Yucatan ni dans le Mexique, nous ne voyons

de constructions en pierres sèches; partout le mortier, les enduits sont

employés: or, quand le mortier apparaît dans une construction, on peut

assurer que les hommes qui l'ont faite ont du sang touranien ou finnois

dans leurs veines. Il n'est donné qu'aux Aryans et aux Sémites purs de

bâtir en pierre sèche[18]. Mais la présence du sang aryan à dose assez

forte apparaît cependant de la manière la plus évidente dans les

constructions de l'Yucatan et du Mexique. S'il est donné aux Aryans

sémitisés ou aux Sémites seuls d'assembler les pierres sans mortier,

c'est aux Aryans purs que l'on doit attribuer les constructions de

charpenterie, et partout où nous voyons apparaître une tradition

indiquant une combinaison de bois assemblés, nous pouvons être assurés

que l'influence de la race aryane se fait sentir. Tous les monuments les

plus anciens de l'Inde, bien que taillés dans le roc ou bâtis en pierre,

laissent voir une tradition appartenant à la construction de bois. Il en

est de même des monuments assyriens, des monuments égyptiens et même des

monuments ioniens.

Au Japon, les édifices sacrés les plus anciens sont faits de bois,

placés sur des éminences ou plates-formes auxquelles on arrive par des

degrés. Si nous consultons les auteurs qui ont parlé _de visu_ des

monuments sacrés des Japonais, nous serons frappés de certains rapports

qui existent entre ces monuments et ceux qui nous occupent. Le P.

Charlevoix[19] décrit ainsi les temples japonais: «Ils sont, dit-il,

appelés _Mias_, c'est-à-dire les _demeures des âmes vivantes_, et si

l'on en croit un voyageur, Kampfer, le nombre en est, dans tout

l'archipel japonais, de 27,700; mais il y a bien de l'apparence qu'il y

comprend les chapelles qui accompagnent les temples. On ne sera

peut-être pas fâché d'en avoir ici la description. Ils sont pour

l'ordinaire situés sur des éminences; ils doivent du moins être placés à

distance des terres communes et fouillées par les travaux vulgaires. Une

belle promenade, plantée d'arbres et qui s'éloigne du grand chemin, y

conduit, et, à l'entrée de cette avenue, il y a une porte de pierre ou

de bois, avec une planche carrée, d'environ un pied et demi, sur

laquelle est gravé ou écrit en caractères d'or le nom du dieu auquel le

Mia est consacré. Ces dehors semblent annoncer un temple considérable,

mais on y est presque toujours trompé: la plupart se sentent de

l'antique simplicité qui régnait lorsqu'on a élevé les premiers, sur le

modèle desquels tous les autres sont construits. Ce ne sont, le plus

souvent, que de misérables édifices de bois, cachés parmi les arbres et

les buissons, et n'ayant qu'une seule fenêtre grillée, au travers de

laquelle on peut voir le dedans du temple. Ces intérieurs sont tout à

fait vides, ou ornés d'un miroir de métal placé dans le milieu et autour

duquel pendent des housses de paille bien travaillées, ou de papier

blanc découpé, qui sont attachées à une longue corde en façon de

franges; c'est, dit-on, un symbole de la pureté et de la sainteté du

lieu.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 1 / 30 段