instant de glisser des regards en coulisse du côté de la cour, il
s'efforça de donner à sa voix de douces inflexions et frappa le grand
coup:
«Oui, mademoiselle, je sais tout ce que cette démarche a d'irrégulier,
mais j'ai tenu moi-même à vous exposer mes sentiments... mûris par l'âge
et la réflexion... la vie est un jardin que des fleurs diverses viennent
émailler à toutes les saisons; après la marguerite printanière, le
chrysanthème automnal. L'homme n'est pas fait pour voguer tout seul sur
l'Océan tourmenté de l'existence, ni la femme pour se dessécher sur le
rocher de l'isolement; en un mot, mademoiselle Éléonore, j'ai l'honneur
de solliciter votre main!»
Mlle Éléonore avait pâli et elle essayait vainement de parler.
«C'est une affaire entendue, dit l'impatient Raoul, qui prit ce silence
pour un acquiescement et se leva; nos deux notaires s'entendront...
Régime de la communauté... peut-on visiter la maison?... la bibliothèque
est par là, n'est-ce pas?
--Insolent! s'écria enfin Mlle Éléonore, grossier personnage! venir se
moquer d'une faible femme sans défense!
--Plaît-il? fit Raoul, mais je suis sérieux, très sérieux! Vous êtes un
peu mûre, fadaise! suis-je un freluquet, moi-même?... Et mes sentiments
sont solides, vous pouvez me croire; je ne suis pas un papillon qui
voltige de rose en rose... et je vous le prouverai!»
L'effronté Raoul sourit gracieusement à Mlle Éléonore et poursuivit:
«Tenez, mademoiselle, voilà vingt ans, trente ans, que votre poétique
image hante mes rêves, trente ans que je viens à Pontoise en cachette,
la nuit, soupirer sous vos fenêtres...
--Vil imposteur! Je n'habite Pontoise que depuis six mois, je n'étais
jamais jusque-là sortie de Château-Thierry!
[Illustration: L'HÉRITAGE SIGISMOND]
--C'est Château-Thierry que je voulais dire! Où es-tu, ô ma jeunesse en
proie à la mélancolie, rongée par une passion fatale et incomprise...
car jusqu'ici vous n'avez pas voulu me comprendre! Mais c'est fini, tout
est arrangé, vous avez dit oui, ne parlons plus de ça, c'est l'affaire
des notaires! Dites-moi, peut-on voir la bibliothèque de Sigismond?
--Je comprends tout! s'écria Mlle Éléonore, vous êtes encore un ami de
Sigismond et vous venez pour ces affreux livres!...»
Un mot prononcé par Mlle Sigismond avait fait dresser l'oreille au
sympathique Guillemard. Elle avait dit: _encore un ami de Sigismond_,
que signifiait cet encore? D'autres seraient-ils déjà venus, attirés
aussi par la bibliothèque?
«Pardon, dit-il d'une voix altérée, on est donc déjà venu?
--Oui, d'autres sont venus me tourmenter pour ces monstres de livres;
mais aucun n'a poussé l'impudeur aussi loin que vous! Il y a un monsieur
Bicharette et un monsieur Joliffe qui m'ont offert des sommes folles de
ces livres que je n'ai pas le droit de vendre!...»
Bicharette et Joliffe! deux malins! Ah! les fouines! Raoul frémit.
«Je leur ai expliqué que mon cousin Sigismond en m'instituant sa
légataire universelle m'avait formellement interdit de vendre... de me
débarrasser d'aucun de ses piteux bouquins...
--Très bien! vous avez bien fait! Ne vendez rien à ces intrigants! Ils
sont partis, n'est-ce pas, en s'inclinant respectueusement devant la
suprême volonté de ce brave Sigismond?
--Non pas; l'un a acheté une maison en face et l'autre une maison à côté
de celle-ci, et ils m'ont dit qu'ils camperaient là en attendant...
--Quoi? qu'attendront-ils, ces crocodiles?
--Ma... mon... mon évanouissement! clama Mlle Éléonore, parce que le
testament de Sigismond ne m'oblige à conserver ses livres que ma vie
durant; il a négligé d'instituer cette conservation en charge
perpétuelle qui obligerait mes héritiers...
--Très bien! bravo! enfoncé Sigismond! s'écria le sympathique Raoul,
Bicharette et Joliffe n'auront rien, c'est moi qui aurai tout, je le
jure! J'attendrai, moi aussi, avec impatience, mais j'attendrai!
--Ah! ah! vous levez le masque! eh bien, je vais vous dire ce que je
vais faire, moi, à vos bouquins! Ce sont mes ennemis, car vous ne savez
pas qu'il y a quarante-six ou sept ans, Sigismond devait m'épouser et
que la chasse aux livres avec ses exigences de temps et d'argent lui a
fait remettre notre mariage d'année en année jusqu'au jour où il eût été
trop ridicule d'y songer encore!--Ah oui! il avait bien le temps de
penser à moi! une femme, une maison, des toilettes, des enfants, ça
coûte trop cher, il lui eût fallu rogner sur les livres, il a préféré
ses bouquins! Mais vous allez voir ce que j'en ferai de ses odieux
bouquins... Je suis tenue par son testament de les garder, mais non de
les soigner, cher monsieur..., non de les soigner! Je vais me venger de
mes quarante-cinq années de tristesse et d'abandon. Ils vont me payer le
manque de foi de Sigismond. Ah! volage, tu m'as délaissée pour eux, tu
vas voir ce que j'en fais de tes reliques! Vous verrez aussi, je ne suis
pas fâchée d'étaler ma belle vengeance sous les yeux d'un ami des
paperasses... Tenez, regardez!»
Elle avait entraîné Guillemard à la fenêtre et lui montrait le toit du
bâtiment contenant la bibliothèque.
«Vous voyez qu'aux fenêtres du grand grenier, au-dessus de la
bibliothèque, il n'y a plus un seul carreau; tous cassés, cher monsieur,
et par moi!--Regardez plus haut, sur le toit, voyez-vous ces larges
trous çà et là? C'est moi qui ai fait enlever les tuiles! La pluie
pénètre tout à son aise, elle pourrit les planchers et filtre au-dessous
dans les salles aux livres..., c'est charmant; il y a déjà de grandes
taches vertes, des plaques de moisissure au plafond, et de longues
rigoles qui dégoulinent délicatement le long des murailles..., cascades
ruisselantes d'espoir.
--Horreur! gémit Raoul Guillemard pétrifié.
--Pour que la moisissure marche plus vite, j'ai fait du grenier un vrai
jardin, j'y cultive en pots toutes les natures de plantes, celles
surtout qui aiment l'humidité, et je les arrose tous les jours avec
générosité...
--O Ariane antique et féroce! Ces livres sont innocents... Sigismond fut
un misérable, mais puisque j'offre de tout réparer, épargnez les livres!
--Venez, maintenant, dit Éléonore Sigismond en prenant un trousseau de
clefs, vous n'avez droit de pénétrer dans la bibliothèque qu'une fois
par an et ce n'est pas le jour, mais je veux vous faire une faveur, cher
monsieur, une faveur! Suivez-moi!»
M. Raoul Guillemard, les cheveux en désordre, la tête tombant de droite
à gauche, comme un homme qui a reçu un fort coup de massue, suivit la
vindicative Éléonore en poussant un gémissement à chaque pas.
«Une bibliothèque qui contient des livres ayant appartenu à Grolier et à
Maïoli, aux rois, aux empereurs, aux princesses; des reliures divines...
Mademoiselle! vous ignorez... vous ne savez pas... des Grolier! Mais je
consentirais à vendre ma peau et à me faire écorcher vif, si l'on me
promettait de me confectionner avec des chefs-d'oeuvre semblables!
--Donnez-vous donc la peine de monter cet escalier, dit Mlle Éléonore
après avoir traversé la cour, mais fermez bien la porte, qu'il n'entre
pas de matous indiscrets, je déteste les matous... Là, attendons un
instant sur le palier, prêtez l'oreille, cher monsieur, entendez-vous?
--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Raoul Guillemard, d'un air effaré
après avoir écouté une minute, il y a quelqu'un dans la bibliothèque?
Des enfants? quelle imprudence!
--Des enfants? Non, ça ne fait pas suffisamment de besogne... ce sont
des souris, ces trottinements, ces courses, ces petits cris, ce sont
leurs jeux, à ces charmantes bêtes!...
--Des souris! dans une bibliothèque!
--Une bibliothèque fermée, où ne doit pas entrer un chat!... J'aime
beaucoup les souris, j'en ai fait acheter un lot de trois cents... cent
cinquante couples, je les ai lâchés dans la bibliothèque en leur disant:
Croissez et multipliez! La multiplication doit avoir commencé depuis
trois mois, la nourriture ne leur manque pas, ces charmantes bêtes
adorent les vieux papiers, les parchemins, les peaux...
--Horreur! gémit Raoul Guillemard, qui se laissa tomber sur une marche
de l'escalier.
--Attention au coup d'oeil, reprit Mlle Éléonore, et prêtez-moi votre
canne pour éloigner mes petites protégées de mes jupes, j'ouvre!»
Elle tourna doucement la clef et poussa la porte. Ce n'était que trop
vrai! Il y avait là des légions de souris qu'une exclamation de Raoul
jeta dans une galopade insensée; il en sortit de partout, des vitrines
ouvertes, des tiroirs des tables; il en dégringola des plus hautes
tablettes, il en jaillit des armoires entrebâillées, des grosses, des
minces, des mères lourdes et ventrues, des petites gracieuses et
sautillantes. Raoul en écrasa deux, malgré les efforts d'Éléonore; mais
l'armée, après s'être réfugiée un instant dans ses trous, reprit bientôt
ses courses.
«Vous voyez que les intentions de Sigismond sont fidèlement respectées,
dit la terrible héritière; pas un livre n'a bougé, je conserve avec
soin!»
Une pensée de crime traversa l'esprit de Raoul, mais cet homme de moeurs
douces manquait d'énergie pour les grandes résolutions; il recula et se
contenta de se jeter aux genoux d'Éléonore:
«Chère mademoiselle! De justes griefs contre ce sacripant de Sigismond
vous égarent, mais vous êtes bonne au fond, vous pardonnerez à ces
pauvres livres... songez qu'il y a là, entre autres chefs-d'oeuvre
livrés à la dent des souris, les _Contes de La Fontaine_ des fermiers
généraux, l'exemplaire _non coupé_ du traitant Molin de Villiers,
exemplaire unique, avec six contes apocryphes et huit gravures de
Choffard et d'Eisen qui ne se trouvent que là, plus quatre vignettes que
les fermiers généraux trouvèrent trop légères et dont les planches
furent détruites après un tirage de quelques épreuves...
--Des turpitudes! Montrez-les-moi pour que je les mette bien à portée de
mes souris!
--Grâce!
--Continuons notre inspection. Regardez, s'il vous plaît, ces taches au
plafond, ces moisissures le long des murailles; tenez, voilà tout un
panneau détruit; regardez, voilà des planches qui se décollent! oh!
l'humidité, cher monsieur, l'humidité, comme ça dégrade les
immeubles!...
--Pitié! mademoiselle, puisque vous ne voulez pas m'épouser,
adoptez-moi. Je serai votre fils, je vous chérirai, je vous...
--Y pensez-vous, monsieur? on jaserait!
--Laissez-moi vous adopter, alors; je serai votre père, votre oncle...
--Vous êtes plus jeune que moi! Vous avez cinquante ans et n'en
paraissez pas plus de cinquante-cinq!... Tenez, regardez dans la cour,
voyez-vous cette petite fille qui saute à la corde, elle a cinq ans et
demi, c'est ma petite nièce et mon unique héritière, patientez jusqu'à
ma... mon... ma disparition de cette terre de mauvaise foi, elle aura le
droit de vous céder tous ces bouquins... s'il en reste!... Maintenant,
veuillez prendre l'escalier, s'il vous plaît; j'ai l'honneur de vous
saluer!»
III
Après quinze jours consacrés à soigner un commencement de maladie
nerveuse, rapporté de sa visite à Mlle Sigismond, le sympathique et
amaigri Raoul Guillemard revint encore à Pontoise, mais cette fois très
mystérieusement. Il erra le soir au clair de lune sous les fenêtres
d'Éléonore pour étudier les abords de la place. Du dehors, on ne pouvait
se douter de l'oeuvre d'effroyable vengeance qui s'accomplissait là; sur
la rue, le bâtiment contenant la bibliothèque de Sigismond paraissait
encore sain et solide. Les victimes étant muettes, rien ne dénonçait au
dehors la maison du crime. Joliffe et Bicharette ne savaient rien. M.
Guillemard, toujours aussi mystérieusement, acquit au double de sa
valeur la maison qui flanquait à gauche la bibliothèque Sigismond, et
s'installa dans la nuit, après avoir, par excès de précaution, rasé
complètement sa barbe et coiffé une perruque frisée sur sa calvitie.
Joliffe, quand il le rencontra, ne le reconnut pas; il pouvait défier
les regards perçants d'Éléonore.
Il avait son plan. Pour commencer, comme il était mitoyen avec la
bibliothèque, il entretint jour et nuit, malgré les chaleurs de l'été,
un feu d'enfer dans toutes les cheminées appuyées au mur commun, pour
combattre l'humidité. Les cheminées éclatèrent; le mur, calciné par
places, se fendilla; trois fois pendant le premier mois les pompiers
durent accourir éteindre des commencements d'incendie. Sur les
observations du commissaire, Raoul Guillemard, qui se prétendit créole
pour s'excuser, dut modérer ses feux.
[Illustration: L'HÉRITAGE SIGISMOND]
Par une sombre nuit d'orage, un homme en blouse, muni d'un grand sac
d'où semblaient s'échapper des gémissements étouffés, escalada le mur du
jardin des Sigismond, se glissa dans les allées, pénétra dans une
remise, prit une échelle et se hissa jusqu'à la hauteur d'une petite
fenêtre aux vitres brisées donnant sur la bibliothèque. Poussant alors
son sac à travers un carreau, il le vida dans l'intérieur et resta
ensuite accoudé sur la fenêtre, l'oreille tournée vers l'intérieur, la
figure contractée par un rictus.
Cet homme, c'était Raoul Guillemard; le sac vidé dans la bibliothèque
contenait six chats vigoureux achetés à Paris et préalablement soumis à
une diète de quelques jours. Maintenant lancés sur les peuplades
rongeuses chargées de la vengeance d'Éléonore, ils devaient jouer
terriblement de la griffe et de la dent. Guillemard entendait leurs
bonds et leurs miaulements de plaisir; souriant à la pensée de
l'infernal carnage, il regagna le jardin avec les mêmes précautions et
refranchit le mur. Sa mauvaise étoile voulut qu'à ce moment Éléonore,
éveillée par quelque bruit, ouvrit sa fenêtre et l'aperçut de loin à
cheval sur le mur. Effrayé par ses cris, le bibliophile détala bien vite
et ne rentra chez lui qu'après un long détour.
Le lendemain, il aperçut au-dessus du mur escaladé un grand écriteau
bien en vue: _Il y a des pièges à loups dans cette propriété_. Mlle
Sigismond, qu'il guettait par l'entre-bâillement d'un volet, paraissait
tout agitée; elle ne faisait qu'aller et venir. Sur le soir, il la vit
invectiver dans sa cour un cadavre de chat pendu à un clou.
Raoul Guillemard laissa passer deux jours; la nuit du deuxième jour,
deux hommes, au risque de se casser le cou, gagnèrent par le toit de
Raoul le toit de la bibliothèque et entreprirent une mystérieuse
besogne. L'un de ces hommes était le sympathique bibliophile lui-même,
l'autre, un ouvrier couvreur amené de Paris presque au poids de l'or;
avec de vieilles tuiles bien sombres, ils raccommodaient le toit de la
bibliothèque et bouchaient tous les trous ouverts par la scélératesse
d'Éléonore.
C'était la lutte, car la légataire de Sigismond ne pouvait manquer de
constater bien vite ces réparations subreptices. En effet, à quelques
matins de là, Éléonore, après avoir donné de sa fenêtre tous les signes
d'une formidable stupéfaction, monta dans le grenier et enleva elle-même
les tuiles rapportées. M. Guillemard fit revenir son couvreur. Éléonore
détruisit encore ses réparations. Surexcité par la lutte, Raoul eut une
idée de génie; avec son ouvrier, il entreprit de couvrir de ciment le
parquet du grenier. Ce travail leur prit six nuits, mais il fut bien
exécuté; dès qu'une partie du plancher était faite, Guillemard la
recouvrait d'une couche épaisse de poussière et remettait en place les
pots de fleurs de Mlle Sigismond. Des rigoles furent adroitement
ménagées et dissimulées, elles conduisaient les eaux par des trous dans
le grenier de Guillemard et de là dans les gouttières. Maintenant, il
pouvait pleuvoir sur la bibliothèque.
Restait l'autre ennemi, la garnison de souris. Hélas! tous les chats du
pauvre bibliophile avaient péri; l'un après l'autre ils avaient été pris
et pendus. N'importe. Guillemard escalada encore le mur avec une
nouvelle armée de matous. La souris est si prodigieusement féconde, que
les pertes causées par la dent des premiers chats étaient déjà réparées.
Il y eut un nouveau carnage, puis de nouvelles pendaisons. Guillemard
s'obstina. Comme il revenait de porter son troisième sac de chats, il
mit le pied sur un des pièges à loups semés dans le jardin. Par bonheur,
le piège mordit sur sa bottine; l'héroïque Guillemard, malgré sa
souffrance, put dégager son pied en laissant la bottine aux dents de fer
du piège.
IV
Une année, deux années, cinq années s'écoulèrent, années de défis, de
ruses, de stratagèmes, de véritables combats. Joliffe et Bicharette
s'étaient depuis longtemps lassés d'attendre le décès de Mlle Sigismond.
Le sympathique Raoul était resté sur la brèche, vaillant et obstiné. Un
beau jour, Mlle Sigismond parut renoncer à la lutte; elle négligea de
démolir les réparations nocturnement exécutées sur le toit, et elle
laissa les chats de Raoul s'engraisser aux dépens des souris
garnisonnant dans la place.
L'incognito de Raoul était depuis longtemps percé à jour; il avait
laissé repousser sa barbe et teignait ses moustaches dans l'espoir de
toucher un jour le coeur de la petite nièce d'Éléonore, arrivée à l'âge
de onze ans. Hélas! que d'années encore à passer dans ce doux espoir!
Comme il rentrait un soir d'une séance à la salle Sylvestre, la
cuisinière de Mlle Sigismond lui apporta une lettre. O bonheur! ô rêve!
Mlle Éléonore s'adoucissait! Touchée par la persévérance de Raoul, elle
lui déclarait à brûle-pourpoint qu'elle consentait à l'épouser, si ses
sentiments pour la bibliothèque n'avaient pas changé. Mariage de raison,
disait-elle.
Pour acquérir le lot de livres merveilleux délaissés par Sigismond, il
fallait prendre cet exemplaire atrocement défraîchi de Mme Ève:
l'héroïque Raoul n'eut pas une seconde d'hésitation.
Et c'est ainsi qu'un soir, après le repas de noces, plus solennel qu'il
n'eût voulu, Raoul, le coeur battant d'un indicible émoi, obtint de
l'épousée ce pourquoi, depuis tant d'années, ses soupirs montaient vers
le ciel inclément, la clef de la bibliothèque!
Enfin! enfin! enfin!!! Laissant Mme Guillemard aux soins de sa
chambrière, Raoul escalada quatre à quatre les marches du bienheureux
escalier et ouvrit tendrement la porte. O joie! ils étaient là, les
incunables, les Gutenberg introuvés, le _Ban des Damoiselles_, les
_Fruits du péché_, le _Gargantua_ de 1531, et les autres. Que de
poussière, hélas! bien mal tenue, cette bibliothèque! mais comme il
allait tout transformer, tout nettoyer, tout cataloguer! Quelles joies,
quels transports!... Et quel bruit dans le monde ses découvertes ou
plutôt ses conquêtes allaient faire!
[Illustration]
Un gros chat dormait sur un tas de livres dans un coin, Raoul l'envoya
promener d'un coup de pied, et, la lampe à la main, se précipita vers
les rayons réservés où dormaient les précieux volumes à peine entrevus
du temps du méfiant Sigismond. Les voici tous, ô délire! Raoul les
reconnaît; il y a là, dans leurs habits du temps, trente ou trente-cinq
tomes, exemplaires uniques d'ouvrages inconnus ou perdus, trente ou
trente-cinq merveilleux opuscules qu'on ne trouverait pas en fouillant
jusqu'au fond les bibliothèques nationales.
Raoul porte une main respectueuse sur les tablettes... son coeur
saute... mais il tressaille tout à coup, les reliures semblent piquées
de petites taches noires, une fine poussière voltige dès qu'il soulève
un volume... Celui-ci, c'est le _Débat de gente pucelle_ de 1480,
ouvrage perdu depuis deux siècles... Horreur! le volume, dans sa reliure
percée à jour, est absolument dévoré par les vers... Voyons cet autre!
Abomination! _La Petite Chronique_, de 1483, somptueusement habillée par
Grolier, rongée, perforée, dévorée de même! Et le voici, lui, le
Gutenberg de 1438, réduit à l'état de dentelles, absolument détruit! Les
incunables, mangés aussi! Les Alde, les Elzevier, les Estienne! tous,
tous hideusement dévorés par de gros vers que Raoul trouve encore au
fond des nervures forées dans l'épaisseur des volumes! Tous finis, tous
en miettes! Malgré leur teinture, les moustaches de Raoul blanchissent à
vue d'oeil...
Soudain, un éclat de rire strident interrompit ses lamentables
constatations. Il se retourna. Éléonore, qui l'avait suivi, était là,
son bougeoir à la main.
«Ah! ah! suis-je bien vengée, cher monsieur Raoul Guillemard, émule de
Sigismond? Les souris? l'humidité? destructeurs beaucoup trop lents!
Nous avons trouvé mieux! Vous voyez dans ces dentelles en vieux papier,
ô mon mari, l'ouvrage des vers, non pas des petits vers communs de notre
pays, pauvres travailleurs; mais de ces vers exotiques si terriblement
voraces, qui, jadis amenés par quelque navire, ont, en peu d'années,
dévoré les archives de la Rochelle... J'en ai fait venir un certain
nombre, et vous pouvez admirer aujourd'hui leur joli travail. Ah! ah!
que doit dire Sigismond là-haut? Quels mauvais moments il doit passer à
son tour! J'en mourrai de rire! ah! ah! ah!!!...»
Est-il nécessaire d'ajouter, à l'honneur de Raoul, que, sans hésiter, il
se jeta sur l'héritière de Sigismond pour essayer de l'étrangler! O
vengeance! ô rage! ses doigts se crispèrent; il serra en grinçant des
dents. La force malheureusement lui manqua, le coup avait été trop rude,
il tomba sur le tas de reliures vides et s'évanouit, flasque et
lamentable; il était mort, soupirant encore pour le _Débat de la gente
Pucelle_.
[Illustration]
LE
BIBLIOTHÉCAIRE VAN DER BOËCKEN
DE ROTTERDAM
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
LE BIBLIOTHÉCAIRE VAN DER BOËCKEN
DE ROTTERDAM
(_Histoire vraie_)
La mise en scène est à indiquer:--C'était, il y a deux mois, au château
de La Battue, chez le fin bibliognoste Robert de Boisgrieux.--Au cours
de la soirée, nous nous trouvions réunis six ou sept dans le
fumoir-bibliothèque, autour d'une table chargée à l'anglaise de
soda-brandy et de _spirits_ variés.--Pas une seule femme n'avait osé se
risquer dans notre tabagie; aussi, après avoir égrené nos plus gros
rires sur des histoires fallacieuses dont quelques-unes très gauloises
et même périphalliques, nous trouvions-nous alors tous assez amollis et
largement distendus par la gaieté qui nous avait secoués deux heures
durant de la gorge au nombril.
Nous nous sentions également las de bouquiner dans les vitrines de notre
hôte, las de manier des maroquins signés et des éditions d'origine et de
noble provenance, grisés par la vue des vignettes, étourdis par les
ex-libris, hypnotisés par les marques typographiques à devises affinées
par les doubles sens grecs, latins et français.
Une belle flambée d'automne, alimentée par la javelle et les branchages,
mettait dans l'âtre une joyeuse pyrotechnie pétaradante, et nous nous
étions approchés en cercle, les yeux dans la flamme, muets, rêveurs,
dans une accalmie étrange.--Le petit Jean de Marconville, sortant de son
engourdissement, avait tout à coup parlé avec une grande délicatesse des
sensations troublantes de certaines heures nocturnes et de ce besoin
étrange qu'on éprouve parfois à la campagne de se conter des choses de
l'autre monde; alors que le vent bruit au dehors dans la nuit noire et
que, instinctivement, les uns près des autres, on se rapproche comme
pour faire communier avec une sorte de volupté inquiète ses frissons
sous-cutanés dans une même dévotion d'inconnu.
Chacun de nous constata la justesse de cette observation, et dans le
centre de notre demi-cercle, devant la danse amollissante des flammes,
il ne fut plus guère question que de surnaturel, de mystologie,
d'influences occultes, d'aventures bizarres, d'évocations, de prescience
et de fatalisme.